Tortionnaires (suite)

Tortionnaires (suite)

 

N’ai-je oublié personne, demandais-je ce matin en listant les actes de tortures de la Recherche ?

 

Eh bien si… Mais, grâce à Fetiveau, un fidèle de ce blogue, j’ajoute Charlus — cette fois dans le rôle du sadique, pas du masochiste.

Il me rappelle que le baron et deux autres homosexuels, rossent au sang un quatrième et le laissent nu et à demi-mort dehors par un froid de gueux. C’est raconté dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs :

*Saint-Loup me parla de la jeunesse, depuis longtemps passée, de son oncle. Il amenait tous les jours des femmes dans une garçonnière qu’il avait en commun avec deux de ses amis, beaux comme lui, ce qui faisait qu’on les appelait « les trois Grâces ».

— Un jour un des hommes qui est aujourd’hui des plus en vue dans le faubourg Saint-Germain, comme eût dit Balzac, mais qui dans une première période assez fâcheuse montrait des goûts bizarres avait demandé à mon oncle de venir dans cette garçonnière. Mais, à peine arrivé, ce ne fut pas aux femmes, mais à mon oncle Palamède, qu’il se mit à faire une déclaration. Mon oncle fit semblant de ne pas comprendre, emmena sous un prétexte ses deux amis, ils revinrent, prirent le coupable, le déshabillèrent, le frappèrent jusqu’au sang, et par un froid de dix degrés au-dessous de zéro le jetèrent à coups de pieds dehors où il fut trouvé à demi-mort, si bien que la justice fit une enquête à laquelle le malheureux eut toute la peine du monde à la faire renoncer. Mon oncle ne se livrerait plus aujourd’hui à une exécution aussi cruelle…

 

Selon une information que je n’ai pas vérifiée, dans un manuscrit non repris, Proust précise qu’il s’agit de M. de Vaugoubert.

 

L’histoire, en tous cas, s’inspire d’un fait réel, l’agression dont a été victime sous la Restauration un dandy de 34 ans, le marquis Astolphe de Custine.

561 Astolphe de Custine

 

Né en 1790, c’est le fils d’Armand de Custine et de Delphine de Sabran. Malgré son homosexualité, il épouse Léontine de Saint-Simon de Courtomer et un fils, Enguerrand, naît de cette union. Parallèlement, il vit une passion avec Édouard de Sainte-Barbe, de quatre ans son cadet. Il est veuf quand, en 1824, il entre dans l’armée, chez les dragons, et le corps diplomatique.

Le 28 octobre, il se rend du côté de Saint-Denis à un rendez-vous galant avec un jeune soldat et tombe dans un guet-apens. D’autres militaires le battent, le dénudent et l’abandonnent inconscient sur le pavé. Le jeune homme dépouillé et meurtri a l’imprudence de porter plainte. L’agresseur et ses complices se livrent d’eux-mêmes à la police. Ils avouent que la rencontre n’a été organisée que pour lui infliger un châtiment. Les militaires portent l’uniforme d’un corps d’élite (hussards ou dragons) et ne seront pas poursuivis.

La mésaventure d’Astolphe est ainsi connue du Tout-Paris qui lui fait payer ses mœurs que la société de l’époque qualifie d’infâmes. Banni de la société de la Restauration, il se jette dans les voyages et dans la littérature.

En 1838, Custine tombe une nouvelle fois éperdument amoureux. L’élu est un bel exilé polonais, le comte Ignace Gurowski, qui s’installe chez Sainte-Barbe et Custine, ravi de ce qu’il appelle « notre trio ». L’amour ne durera pas mais il est à l’origine d’un immense succès littéraire du dandy : le désir de plaider la cause de Gurowski à Saint-Pétersbourg l’amène à effectuer un voyage en Russie et à écrire, à son retour, un livre, La Russie en 1839, où il décrit les effets du despotisme sous le tsar Nicolas. L’ouvrage s’arrache, connaissant de nombreuses rééditions, et même des imitations.

Astolphe Custine meurt en 1857, léguant tout à son amant.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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