Se fournir chez Boucheron et Cartier, boursicoter avec De Beers

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Se fournir chez Boucheron et Cartier, boursicoter avec De Beers

 

Coûteuses omissions… J’ai oublié deux bijoutiers et un diamantaire dans ma chronique consacrée aux établissements cités dans À la Recherche du Temps perdu et à la publicité clandestine (À vos marques, prêts, nommez !).

 

Frédéric Boucheron est joaillier (1830-1902). Il est installé 26, place Vendôme, 1er arr., à Paris.

*[Saint-Loup sur Rachel :] Je lui ferai aujourd’hui, si elle est gentille, me dit-il, un cadeau qui lui fera plaisir. C’est un collier qu’elle a vu chez Boucheron. C’est un peu cher pour moi en ce moment : trente mille francs. Mais ce pauvre loup, elle n’a pas tant de plaisir dans la vie. Elle va être joliment contente. Elle m’en avait parlé et elle m’avait dit qu’elle connaissait quelqu’un qui le lui donnerait peut-être. Je ne crois pas que ce soit vrai, mais je me suis à tout hasard entendu avec Boucheron, qui est le fournisseur de ma famille, pour qu’il me le réserve. III

*[Rachel à Saint-Loup :] Tu m’avais fait une promesse, j’aurais bien dû penser que tu ne la tiendrais pas. Tu veux faire sonner que tu as de l’argent, mais je ne suis pas intéressée comme toi. Je m’en fous de ton collier. J’ai quelqu’un qui me le donnera.

— Personne d’autre ne pourra te le donner, car je l’ai retenu chez Boucheron et j’ai sa parole qu’il ne le vendra qu’à moi.

— C’est bien cela, tu as voulu me faire chanter, tu as pris toutes tes précautions d’avance. C’est bien ce qu’on dit : Marsantes, Mater Semita, ça sent la race, répondit Rachel répétant une étymologie qui reposait sur un grossier contresens car semita signifie « sente » et non « Sémite », mais que les nationalistes appliquaient à Saint-Loup à cause des opinions dreyfusardes qu’il devait pourtant à l’actrice. (Elle était moins bien venue que personne à traiter de Juive Mme de Marsantes à qui les ethnographes de la société ne pouvaient arriver à trouver de juif que sa parenté avec les Lévy-Mirepoix.) Mais tout n’est pas fini, sois-en sûr. Une parole donnée dans ces conditions n’a aucune valeur. Tu as agi par traîtrise avec moi. Boucheron le saura et on lui en donnera le double, de son collier. Tu auras bientôt de mes nouvelles, sois tranquille. III

*[Robert au Héros :] Je crois que j’ai eu tort dans cette affaire du collier, me dit Robert. Bien sûr je ne l’avais pas fait dans une mauvaise intention, mais je sais bien que les autres ne se mettent pas au même point de vue que nous-même. Elle a eu une enfance très dure. Pour elle je suis tout de même le riche qui croit qu’on arrive à tout par son argent, et contre lequel le pauvre ne peut pas lutter, qu’il s’agisse d’influencer Boucheron ou de gagner un procès devant un tribunal. Sans doute elle a été bien cruelle ; moi qui n’ai jamais cherché que son bien. Mais, je me rends bien compte, elle croit que j’ai voulu lui faire sentir qu’on pouvait la tenir par l’argent, et ce n’est pas vrai. Elle qui m’aime tant, que doit-elle se dire ! Pauvre chérie ; si tu savais, elle a de telles délicatesses, je ne peux pas te dire, elle a souvent fait pour moi des choses adorables. Ce qu’elle doit être malheureuse en ce moment ! En tous cas, quoi qu’il arrive je ne veux pas qu’elle me prenne pour un mufle, je cours chez Boucheron chercher le collier. III

*[en sortant de la matinée de la marquise de Villeparisis] Robert alla chez sa maîtresse [Rachel] en lui apportant le splendide bijou que, d’après leurs conventions, il n’aurait pas dû lui donner. Mais d’ailleurs cela revint au même car elle n’en voulut pas, et même, dans la suite, il ne réussit jamais à le lui faire accepter. III

Collier Boucheron

Collier Boucheron

 

Louis-François Cartier est joaillier (1819-1904). Il est installé 13, rue de la Paix, IIe arr., à Paris.

*j’avais le lendemain, par dépêche, après avoir demandé des indications à M. de Charlus sur ce qui se faisait de plus élégant, commandé chez Cartier un nécessaire qui était la joie d’Albertine et aussi la mienne. Il était pour moi un gage de calme et aussi de la sollicitude de mon amie. IV

*On m’a raconté, dit Bréauté, un assez joli mot, ma foi très fin, de notre ami Cartier (prévenons le lecteur que ce Cartier, frère de Mme de Villefranche, n’avait pas l’ombre de rapport avec le bijoutier du même nom) V

*Nous avons vu Mme de Guermantes parler de Cartier comme du meilleur ami du duc de La Trémoïlle, comme d’un homme très recherché dans les milieux aristocratiques. Pour la génération suivante, Cartier est devenu quelque chose de si informe qu’on le grandirait presque en l’apparentant au bijoutier Cartier, avec lequel il eût souri que des ignorants pussent le confondre ! (V, 135)

Nécessaire de toilette (vanity) Cartier

Nécessaire de toilette (vanity) Cartier

 

Les frères Diederik Arnoldus (1825-1878) et Johannes Nicolaas de Beer (1830-1883) sont des diamantaires. Agriculteurs afrikaners, ils découvrent des diamants dans leur champ à partir de 1866.

Le conglomérat De Beers Consolidated Mines Limited est fondé en 1888. Il est coté à la Bourse de Johannesburg cinq ans plus tard. Pendant des décennies, il monopolise la fourniture de diamants bruts à tous les diamantaires et à tous les ateliers de taille du diamant dans le monde, parvenant ainsi à maîtriser le marché, fixer les prix et éviter leurs fluctuations en les maintenant à un haut niveau.

575 3 De Beers

575 4 Gazette du rentier, 1897

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Bloch nous quitta devant sa porte, débordant d’amertume contre Saint-Loup, lui disant qu’eux autres «beaux fils galonnés» paradant dans les États-Majors ne risquaient rien, et que lui, simple soldat de 2e classe n’avait pas envie de se faire «trouer la peau» pour Guillaume. «Il paraît qu’il est gravement malade, l’Empereur Guillaume», répondit Saint-Loup. Bloch qui, comme tous les gens qui tiennent de près à la Bourse, accueillait avec une facilité particulière les nouvelles sensationnelles, ajouta : «On dit même beaucoup qu’il est mort». À la Bourse tout souverain malade, que ce soit Édouard VII ou Guillaume II, est mort, toute ville sur le point d’être assiégée est prise. «On ne le cache, ajouta Bloch, que pour ne pas déprimer l’opinion chez les Boches. Mais il est mort dans la nuit d’hier. Mon père le tient d’une source de tout premier ordre». Les sources de tout premier ordre étaient les seules dont tînt compte M. Bloch le père, alors que, par la chance qu’il avait, grâce à de «hautes relations», d’être en communication avec elles, il en recevait la nouvelle encore secrète que l’Extérieure allait monter ou la de Beers fléchir. D’ailleurs, si à ce moment précis se produisait une hausse sur la de Beers, ou des «offres» sur l’Extérieure, si le marché de la première était «ferme» et «actif», celui de la seconde «hésitant»,» «faible», et qu’on s’y tint «sur la réserve», la source de premier ordre n’en restait pas moins une source de premier ordre. (VII, 36)

 

*Mais grâce à l’enfarinement du Bloc national, on avait aussi repêché les vieilles canailles de la politique qui sont toujours réélues. Celles qui ne purent entrer dans une chambre d’aviateurs, quémandèrent, au moins pour entrer à l’Académie française, les suffrages des maréchaux, d’un président de la République, d’un président de la Chambre, etc. Elles n’eussent pas été favorables à Saint-Loup, mais l’étaient à un autre habitué de Jupien, ce député de l’Action Libérale qui fut réélu sans concurrent. Il ne quittait pas l’uniforme d’officier de territoriale bien que la guerre fût finie depuis longtemps. Son élection fut saluée avec joie par tous les journaux qui avaient fait l’«union» sur son nom, par les dames nobles et riches qui ne portaient plus que des guenilles, par un sentiment de convenances et la peur des impôts, tandis que les hommes de la Bourse achetaient sans arrêter des diamants non pour leurs femmes mais parce que, ayant perdu toute confiance dans le crédit d’aucun peuple, ils se réfugiaient vers cette richesse palpable, et faisaient ainsi monter la de Beers, de mille francs. Tant de niaiserie agaçait un peu, mais on en voulut moins au Bloc national quand on vit tout d’un coup les victimes du bolchevisme, de grandes-duchesses en haillons, dont on avait assassiné tour à tour les maris et les fils. Les maris dans des brouettes, et les fils en jetant des pierres dessus après les avoir d’abord laissés sans manger puis les avoir fait travailler au milieu des huées, et enfin jetés dans des puits ou on les lapidait parce qu’on croyait qu’ils avaient la peste et pouvaient la communiquer. Ceux qui étaient arrivés à s’enfuir reparurent tout à coup… VII

 

Publicité gracieuse !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Tout cadeau doit être adressé à mon nom, 16, rue Ronsard 28120 Illiers-Combray.

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Se fournir chez Boucheron et Cartier, boursicoter avec De Beers”

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  1. Sait-on à partir de quelle époque le Héros et Saint-Loup ont commencé à se tutoyer?

    • patricelouis says: -#2

      Il suffit de demander !
      Cela se passe à Doncières dans Le Côté de Guermantes :

      *[Le Héros à Saint-Loup :] Je ne vous ai demandé que l’une des deux choses, la moins importante, l’autre l’est plus pour moi, mais je crains que vous ne me la refusiez ; cela vous ennuierait-il que nous nous tutoyions ?
      — Comment m’ennuyer, mais voyons ! joie ! pleurs de joie ! félicité inconnue !
      — Comme je vous remercie … te remercie. Quand vous aurez commencé ! Cela me fait un tel plaisir que vous pouvez ne rien faire pour Mme de Guermantes si vous voulez, le tutoiement me suffit.
      — On fera les deux.
      — Ah ! Robert ! Écoutez […]
      Je lui dis : « Vous avez un moment d’oubli, mais vous allez bientôt la reconnaître.— Mais non, je te jure que tu confonds. Jamais tu ne me l’as dite. Va. » […]
      — Vous m’intéressez, pardon, tu m’intéresses beaucoup, dis-je à Saint-Loup, mais dis-moi, il y a un point qui m’inquiète. III
      [Plus tard, le Héros montre le mal qu’il a à tutoyer :]
      — Robert, comme je vous aime !
      — Vous êtes gentil de m’aimer mais vous le seriez aussi de me tutoyer comme vous l’aviez promis et comme tu avais commencé de le faire. III

      Je me permets de vous renvoyer à ma chronique « Tu » ou « Vous ».
      Cela vous convient-il. Est-ce que cela répond à ta question ?

  2. très intéressant à savoir, merci

  3. Merci pour ce rappel. J’avais oublié ce passage.
    Je me demande aussi si Robert appelle le peut-être Marcel par son prénom.
    Par contre, pour Swann et Charlus, je pense qu’il n’y a aucun doute sur le vouvoiement, bien qu’ils soient sans doute plus vieux amis que les deux autres

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