Proust, Ibsen et Apolline

Proust, Ibsen et Apolline

 

Marcel et Henrik, même pensée…

« Les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. » Cette phrase du Temps retrouvé est célébrissime. Elle fait écho à cette autre : « On ne possède éternellement que ce qu’on a perdu », qui, elle, n’est pas signée Proust, mais Ibsen que la Recherche cite sept fois.

La sentence de celui qui se proclamait « anarchiste aristocrate » se trouve à la fin de l’acte IV de Brand, drame philosophique destiné à la lecture de 1866. L’action se passe, aux bords d’un fiord. L’écrivain norvégien pose l’exigence d’un choix total. Le héros, pasteur militant, qui veut que la religion embrase la vie entière, sacrifie son enfant et sa femme, confond charité et faiblesse, fait l’union du peuple contre lui et meurt dans une avalanche.

Non, Ibsen (1828-1906) n’est pas très rigolo, mais, comme le note M. Prozor, son traducteur, dans la Revue des Deux Mondes, en 1894, « rien ne réussi[sai]t à le désopiler ».

ibsen, Henrik

 

Voilà pour les deux écrivains qui se rejoignent dans une évocation de l’éternité. Mais qui est Apolline ? Celle grâce à qui j’ai trouvé le mot d’Ibsen. Apolline est une jeune fille — très, très jeune car née avant-hier des amours d’une mienne nièce et de son compagnon. Avant d’aller les embrasser à la clinique, j’ai cherché un cadeau à faire au bébé et j’ai choisi un livre de ma bibliothèque à la taille de l’enfant : Seize Dits pour veiller les Saisons & les Mois, chez GLM. Guy Lévis Mano était un typographe, imprimeur et poète (1904-1980). Il composait lui-même et imprimait des ouvrages et des plaquettes sur des papiers de grande qualité à des tirages confidentiels.

Ces Seize Dits (11 cm x 8 cm) datent de « l’an 1960 » et ont été crées par GLM « pour son plaisir & à l’intention de ses amis & compagnons de travail. » Le tirage est limité à 225 exemplaires numérotés (« aucun destiné au commerce »). Celui qui appartient désormais à Apolline porte le n° 76 et il contient ce Dit d’Ibsen.

GLM, Ibsen

 

En page de garde, un mot de Guy Lévis Mano : « Que chaque heure du temps vous soit amie ». Toutes nos journées devraient commencer sous ces auspices, particulièrement celles d’Apolline que je vous aurais volontiers présentée, mais la belle réserve son minois à qui vient la voir — du caractère, c’est bien ! Ainsi naissent les grandes coquettes.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Pour le style, il [Bergotte] n’était pas tout à fait de son temps (et restait du reste fort exclusivement de son pays, il détestait Tolstoï, George Eliot, Ibsen et Dostoïevski) (II, 90)

*Allez auprès de Robert. Je sais que vous avez participé ce matin à un de ces déjeuners d’orgie qu’il a avec une femme qui le déshonore. Vous devriez bien user de votre influence sur lui pour lui faire comprendre le chagrin qu’il cause à sa pauvre mère et à nous tous en traînant notre nom dans la boue ».

J’aurais voulu répondre qu’au déjeuner avilissant on n’avait parlé que d’Emerson, d’Ibsen, de Tolstoï, et que la jeune femme avait prêché Robert pour qu’il ne bût que de l’eau. (III, 194)

*je n’avais encore fait que quelques pas dans les salons avec la duchesse de Guermantes quand une petite dame brune, extrêmement jolie, l’arrêta :

« Je voudrais bien vous voir. D’Annunzio vous a aperçue d’une loge, il a écrit à la princesse de T… une lettre où il dit qu’il n’a jamais rien vu de si beau. Il donnerait toute sa vie pour dix minutes d’entretien avec vous. En tous cas, même si vous ne pouvez pas ou ne voulez pas, la lettre est en ma possession. Il faudrait que vous me fixiez un rendez-vous. Il y a certaines choses secrètes que je ne puis dire ici. Je vois que vous ne me reconnaissez pas, ajouta-t-elle en s’adressant à moi ; je vous ai connu chez la princesse de Parme (chez qui je n’étais jamais allé). L’empereur de Russie voudrait que votre père fût envoyé à Petersbourg. Si vous pouviez venir mardi, justement Isvolski sera là, il en parlerait avec vous. J’ai un cadeau à vous faire, chérie, ajouta-t-elle en se tournant vers la duchesse, et que je ne ferais à personne qu’à vous. Les manuscrits de trois pièces d’Ibsen, qu’il m’a fait porter par son vieux garde-malade. J’en garderai une et vous donnerai les deux autres. »

Le duc de Guermantes n’était pas enchanté de ces offres. Incertain si Ibsen ou d’Annunzio étaient morts ou vivants, il voyait déjà des écrivains, des dramaturges allant faire visite à sa femme et la mettant dans leurs ouvrages. Les gens du monde se représentent volontiers les livres comme une espèce de cube dont une face est enlevée, si bien que l’auteur se dépêche de «faire entrer» dedans les personnes qu’il rencontre. C’est déloyal évidemment, et ce ne sont que des gens de peu. Certes, ce ne serait pas ennuyeux de les voir « en passant », car grâce à eux, si on lit un livre ou un article, on connaît « le dessous des cartes », on peut « lever les masques ». Malgré tout, le plus sage est de s’en tenir aux auteurs morts. M. de Guermantes trouvait seulement « parfaitement convenable » le monsieur qui faisait la nécrologie dans le Gaulois. Celui-là, du moins, se contentait de citer le nom de M. de Guermantes en tête des personnes remarquées « notamment » dans les enterrements où le duc s’était inscrit. Quand ce dernier préférait que son nom ne figurât pas, au lieu de s’inscrire il envoyait une lettre de condoléances à la famille du défunt en l’assurant de ses sentiments bien tristes. Que si cette famille faisait mettre dans le journal : « Parmi les lettres reçues, citons celle du duc de Guermantes, etc. », ce n’était pas la faute de l’échotier, mais du fils, frère, père de la défunte, que le duc qualifiait d’arrivistes, et avec qui il était désormais décidé à ne plus avoir de relations (ce qu’il appelait, ne sachant pas bien le sens des locutions, « avoir maille à partir »). Toujours est-il que les noms d’Ibsen et d’Annunzio, et leur survivance incertaine, firent se froncer les sourcils du duc (IV, 46-47)

*Chaque fois que se produit un événement accessible à la vulgarité d’esprit du journaliste philosophe, c’est-à-dire généralement un événement politique, les journalistes philosophes sont persuadés qu’il y a quelque chose de changé en France, qu’on ne reverra plus de telles soirées, qu’on n’admirera plus Ibsen, Renan, Dostoïevski, d’Annunzio, Tolstoï, Wagner, Strauss. (V, 181)

*L’histoire du fiancé hésitant et du mariage rompu peut correspondre à cela, comme un certain compte rendu de théâtre fait par un courriériste de bon sens peut donner le sujet d’une pièce d’Ibsen. Mais il y a autre chose que ces faits qu’on raconte. Il est vrai que cette autre chose existe peut-être, si on savait la voir, chez tous les fiancés hésitants et dans tous les mariages qui traînent, parce qu’il y a peut-être du mystère dans la vie de tous les jours. Il m’était possible de le négliger concernant la vie des autres, mais celle d’Albertine et la mienne je la vivais par le dedans. (V, 250)

 

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Proust, Ibsen et Apolline”

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  1. Elle a bien de la chance, cette petite Apolline, car même son prénom est placé sous le signe de la poésie :

    « des bras d’or supportent la vie
    Pénétrez le secret doré
    Tout n’est qu’une flamme rapide
    Que fleurit la rose adorable
    Et d’où monte un parfum exquis »

    (Apollinaire, « Calligrammes », les collines.

  2. Je le lui ai lu.
    Merci

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