Poisson d’avril

Poisson d’avril

 

Marcel Proust a-t-il une tête à parler de poisson d’avril ? Franchement non… Et pourtant !

 

Les idées de chronique sont généralement irraisonnée (je ne dis pas déraisonnées). Il arrive que le calendrier s’en mêle. De nature plutôt simple (je ne dis pas niais), je sais me montrer assez premier degré. En ce 1er avril, j’ai donc pensé aux blagues que l’on fait de tradition ce jour-là.

L’affaire remonte au règne de Charles IX. En 1564, le roi de France décide que l’année commencera désormais le 1er janvier et non plus le 1er avril (en fait le 25 mars, correspondant au jour de l’an dans le calendrier julien). Les sujets n’ont qu’à s’adapter, mais certains ont du mal et continuent d’offrir des cadeaux au jour abandonné. Pour s’en moquer, leurs proches leur jouent des tours et leurs font des faux présents. Les cadeaux donnés en avril étant le plus souvent alimentaires, en cette fin de Carême, le poisson est le présent le plus fréquent — d’où le choix de faux poissons. C’est en tout cas ce que la légende raconte.

539 Poisson d'avril

 

La tradition perdure et trouve sa place jusque dans À la Recherche du temps perdu. Cherchant les occurrences d’« avril », je trouve d’abord une phrase du père du Héros dans Du côté de chez Swann :

*« En somme, vous pourriez rester à Venise du 20 avril au 29 et arriver à Florence dès le matin de Pâques »

Ensuite, À l’ombre des jeunes filles en fleurs livre une réflexion botanico-météorologique de Mme Swann :

*la châtelaine de Tansonville savait qu’avril, même glacé, n’est pas dépourvu de fleurs

Enfin, Le Côté de Guermantes parle explicitement du poisson d’avril à propos de l’invitation que la princesse de Guermantes envoie au Héros, qui se demande s’il n’est pas victime d’une blague :

*Si encore le duc et la duchesse de Guermantes n’avaient pas été à Cannes, j’aurais pu tâcher de savoir par eux si l’invitation que j’avais reçue était véritable. Ce doute où j’étais n’est pas même du tout, comme je m’en étais un moment flatté, un sentiment qu’un homme du monde n’éprouverait pas et qu’en conséquence un écrivain, appartînt-il en dehors de cela à la caste des gens du monde, devrait reproduire afin d’être bien « objectif » et de peindre chaque classe différemment. J’ai, en effet, trouvé dernièrement, dans un charmant volume de Mémoires, la notation d’incertitudes analogues à celles par lesquelles me faisait passer la carte d’invitation de la princesse. « Georges et moi (ou Hély et moi, je n’ai pas le livre sous la main pour vérifier), nous grillions si fort d’être admis dans le salon de Mme Delessert, qu’ayant reçu d’elle une invitation, nous crûmes prudent, chacun de notre côté, de nous assurer que nous n’étions pas les dupes de quelque poisson d’avril. » Or le narrateur n’est autre que le comte d’Haussonville (celui qui épousa la fille du duc de Broglie), et l’autre jeune homme qui « de son côté » va s’assurer s’il n’est pas le jouet d’une mystification est, selon qu’il s’appelle Georges ou Hély, l’un ou l’autre des deux inséparables amis de M. d’Haussonville, M. d’Harcourt ou le prince de Chalais.

 

Il est une autre histoire qui s’apparente au poisson d’avril dans le même Côté de Guermantes quand le duc de Guermantes fait croire à Mme de Villeparisis, sa tante, que la reine de Suède lui rend visite :

*vous savez la plaisanterie stupide que m’a faite hier matin mon neveu Basin ? demanda Mme de Villeparisis à l’archiviste. Il m’a fait dire, au lieu de s’annoncer, que c’était la reine de Suède qui demandait à me voir.

 

Nous nous esclafferons comme Bloch : « Il en a de bonnes ! »

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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