Le croque-monsieur Proust

Le croque-monsieur Proust

 

Oui, l’ami Marcel mérite de donner son nom à ce type de sandwich.

Non, ne levez pas les yeux au ciel.

 

À l’ombre des jeunes filles en fleurs est la première œuvre littéraire qui évoque le « croque monsieur » —  à l’époque, Proust met le mets entre guillemets et sans trait d’union.

*Or, en sortant du concert, comme, en reprenant le chemin qui va vers l’hôtel, nous nous étions arrêtés un instant sur la digue, ma grand’mère et moi, pour échanger quelques mots avec Mme de Villeparisis qui nous annonçait qu’elle avait commandé pour nous à l’hôtel des « croque-monsieur » et des œufs à la crème, je vis de loin venir dans notre direction la princesse de Luxembourg, à demi-appuyée sur une ombrelle de façon à imprimer à son grand et merveilleux corps cette légère inclinaison, à lui faire dessiner cette arabesque si chère aux femmes qui avaient été belles sous l’Empire et qui savaient, les épaules tombantes, le dos remonté, la hanche creuse, la jambe tendue, faire flotter mollement leur corps comme un foulard, autour de l’armature d’une invisible tige inflexible et oblique, qui l’aurait traversé.

 

La scène se passe à Balbec et c’est Mme de Villeparisis qui la promotion de ce pain de mie carré, garni de jambon et couvert de fromage gratiné créé en 1910 à Paris, au Bel Âge », bistro du boulevard des Capucines. À l’origine, semble-t-il, un pain baigné dans de l’œuf battu avant d’être grillé et connu en province comme un « croque » (mot moins violent que casse-croûte). Pourquoi l’ajout « monsieur » ? Des hypothèses avancées, la plus plausible est l’habitude des garçons de café qui ajoutaient « Monsieur » à la fin de chaque phrase.

 

Toujours est-il que Marcel Proust croque le mot et le baptise ainsi en littérature, l’ajoutant à d’autres sandwiches servis dans À la recherche du Temps perdu — et d’abord encore à Balbec :

*je faisais préparer des sandwichs au chester et à la salade… les sandwichs prêts, j’allais chercher Albertine, Andrée, Rosemonde, d’autres parfois… une fois arrivés et assis sur l’herbe, nous défaisions notre paquet de sandwichs et de gâteaux. Mes amies préféraient les sandwichs et s’étonnaient de me voir manger seulement un gâteau au chocolat gothiquement historié de sucre ou une tarte à l’abricot. C’est qu’avec les sandwichs au chester et à la salade, nourriture ignorante et nouvelle, je n’avais rien à dire… ces jeunes filles qui, étendues sur la falaise me tendaient simplement des sandwichs… II

*Bloch avait pu, grâce à un avocat nationaliste qu’il connaissait, entrer à plusieurs audiences du procès Zola. Il arrivait là le matin, pour n’en sortir que le soir, avec une provision de sandwiches et une bouteille de café III

*De sa main libre, le duc me fit au moins à quarante mètres de distance mille signes d’appel et d’amitié, et qui avaient l’air de vouloir dire que je pouvais m’approcher sans crainte, que je ne serais pas mangé tout cru à la place des sandwiches au chester. IV

 

L’origine du sandwich ? Ouvrons la dernière édition de Du bruit dans Landerneau, Dictionnaire des noms propres du parler commun (Arléa, 2005) dont l’auteur m’échappe présentement :

*Le sandwich est un repas rapide, un trompe-la-faim.

Il tire son nom du quatrième comte de Sandwich [John Montagu (1718-1792)]. Cet aristocrate est un administrateur de qualité à l’Amirauté, mais incroyablement corrompu. Les Anglais en seront choqués.

Le mets qui porte son nom est conçu, à sa demande, en 1762, pour satisfaire une petite faim sans couverts ni assiette. Il lui est servi pendant qu’il est à sa table de jeu dont il ne veut s’arracher — décidé à y rester vingt-quatre heures durant. Il est composé de tranches de gigot froid glissées entre deux tranches de pain.

L’idée en revient au cuisinier du comte – dont l’histoire n’a pas retenu le nom. Depuis, le sandwich se décline avec différents ingrédients : un « Paris-beurre » (jambon cuit), un « pays-beurre » (jambon cru), un « mixte » (jambon-gruyère), un « sec-cornichons » (saucisson), un « rillettes-baguette », etc.

 

Mais je ne vous apprends rien.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le croque-monsieur Proust”

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  1. Aujourd’hui, les sandwichs sont garnis, en prime, de « crudités » : entendez trois rondelles d’oeuf dur et de tomates, une feuille et demie de salade : tout ceci servant bien entendu de prétexte diététique pour avaler goulûment la mayonnaise…

  2. Wikipedia donne aussi une autre version: le sandwich aurait été inventé par Montagu lorsqu’il était Premier Lord de l’Amirauté, pour lui éviter de quitter son bureau en raison de sa charge se travail. Ce qui n’empêcha pas qu’il soit accusé de la défaite anglaise dans la guerre d’indépendance américaine. Il avait en effet concentré sa flotte en Europe, craignant un débarquement franco-espagnol. On peut penser que Washington, La Fayette et Rochambeau de leur côté ne se contentaient pas de sandwichs sur le champ de bataille et ailleurs.

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