La bassesse illustrée

La bassesse illustrée

 

Le ciel m’est témoin que j’aime Oriane de Guermantes… Et dans ma grande faiblesse, cette sympathie s’étend à Basin, même s’il ne le mérite pas toujours.

L’objectivité exige toutefois de ne pas taire un épisode où le couple s’illustre par la petitesse et la médiocrité.

Il n’y a rien de glorieux dans leur attitude quand le duc et la duchesse décident de lever leur refus de recevoir Gilberte. Cela se passe dans La Fugitive et ce n’est plus la petite Swann mais une adulte. Le fait qu’elle soit désormais riche à millions ne les a sans doute pas laissés indifférents, à l’image de leurs congénères à particule :

« Quand on apprit dans l’aristocratie le dernier héritage qu’elle venait de faire, on commença à remarquer combien elle était bien élevée et quelle femme charmante elle ferait. »

 

En tous cas, c’est à cette période-là que Proust situe un dialogue codé du couple. M. de Guermantes, profitant de la bonne humeur de son épouse, l’interroge, l’air de ne pas y toucher, sur la possibilité de rencontrer Gilberte à l’Opéra — « je n’émets aucun avis, je vous transmets tout simplement ».

Tout en ajustant sa tenue pour sortir, Oriane répond qu’elle n’y voit « aucun inconvénient », qu’elle n’a « rien contre elle », justifiant son véto passé par sa répugnance à « recevoir de faux ménages ».

La suite est savoureuse dans sa futilité :

— Et vous aviez parfaitement raison. Vous êtes la sagesse même, Madame, et vous êtes, de plus, ravissante avec ce chapeau. — Vous êtes fort aimable ».

 

L’important, c’est que les conventions soient respectées, qui feront comprendre la volte-face :

« Maintenant il y a beaucoup de gens qui voient la mère, d’ailleurs elle a le bon esprit d’être malade les trois quarts de l’année… Il paraît que la petite est très gentille. Tout le monde sait que nous aimions beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel ».

 

Jusque-là, le Héros (dans son rôle de narrateur) se garde de tout commentaire, mais quand Gilberte, un mois plus tard, est reçue à la table des Guermantes, c’en est trop dans l’ignominie. À la fin du repas, la jeune femme lance « timidement » : « Je crois que vous avez très bien connu mon père. » Réponse « mélancolique » de la duchesse : « Mais je crois bien…Nous l’avons très bien connu, je me le rappelle très bien. »

 

Incise assassine : « (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.) »

 

À son tour, le duc glisse une perfidie sous le compliment :

« Quel brave homme que votre père ! Comme on sentait qu’il devait être d’une famille honnête! Du reste j’ai aperçu autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens ! »

 

Le narrateur ne résiste pas à une pique encore plus meurtrière :

« On sentait que s’ils avaient été, les parents et le fils, encore en vie, le duc de Guermantes n’eût pas eu d’hésitation à les recommander pour une place de jardiniers ! »

« Et voilà, conclut-il, comment le faubourg Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter […] soit plutôt […] pour l’humilier. »

Un peu plus haut, Proust évoque « la frivolité de Mme de Guermantes » mélange de noblesse et de bassesse. Si c’est lui qui le dit…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

L’extrait

*Un jour, après déjeuner, comme il faisait beau et que M. de Guermantes devait sortir avec sa femme, Mme de Guermantes arrangeait son chapeau dans la glace, ses yeux bleus se regardaient eux-mêmes et regardaient ses cheveux encore blonds, la femme de chambre tenait à la main diverses ombrelles entre lesquelles sa maîtresse choisirait. Le soleil entrait à flots par la fenêtre et ils avaient décidé de profiter de la belle journée pour aller faire une visite à Saint-Cloud, et M. de Guermantes tout prêt, en gants gris perle et le tube sur la tête, se disait : « Oriane est vraiment encore étonnante. Je la trouve délicieuse », et voyant que sa femme avait l’air bien disposée : « À propos, dit-il, j’avais une commission à vous faire de Mme de Virelef. Elle voulait vous demander de venir lundi à l’Opéra, mais comme elle a la petite Swann, elle n’osait pas et m’a prié de tâter le terrain. Je n’émets aucun avis, je vous transmets tout simplement. Mon Dieu, il me semble que nous pourrions… », ajouta-t-il évasivement, car leur disposition à l’égard d’une personne étant une disposition collective et naissant identique en chacun d’eux, il savait par lui-même que l’hostilité de sa femme à l’égard de Mlle Swann était tombée et qu’elle était curieuse de la connaître. Mme de Guermantes acheva d’arranger son voile et choisit une ombrelle. « Mais comme vous voudrez, que voulez-vous que ça me fasse ? Je ne vois aucun inconvénient à ce que nous connaissions cette petite. Vous savez bien que je n’ai jamais rien eu contre elle. Simplement je ne voulais pas que nous ayons l’air de recevoir les faux ménages de mes amis. Voilà tout. — Et vous aviez parfaitement raison, répondit le duc. Vous êtes la sagesse même, Madame, et vous êtes, de plus, ravissante avec ce chapeau. — Vous êtes fort aimable », dit Mme de Guermantes en souriant à son mari et en se dirigeant vers la porte. Mais avant de monter en voiture, elle tint à lui donner encore quelques explications : « Maintenant il y a beaucoup de gens qui voient la mère, d’ailleurs elle a le bon esprit d’être malade les trois quarts de l’année… Il paraît que la petite est très gentille. Tout le monde sait que nous aimions beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel », et ils partirent ensemble pour Saint-Cloud.

Un mois après, la petite Swann, qui ne s’appelait pas encore Forcheville, déjeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses ; à la fin du déjeuner, Gilberte dit timidement : « Je crois que vous avez très bien connu mon père. — Mais je crois bien », dit Mme de Guermantes sur un ton mélancolique qui prouvait qu’elle comprenait le chagrin de la fille et avec un excès d’intensité voulu qui lui donnait l’air de dissimuler qu’elle n’était pas sûre de se rappeler très exactement le père. « Nous l’avons très bien connu, je me le rappelle très bien. » (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.) « Je sais très bien qui c’était, je vais vous dire, ajouta-t-elle comme si elle avait voulu expliquer à la fille qui elle avait eu pour père et donner à cette jeune fille des renseignements sur lui, c’était un grand ami à ma belle-mère et aussi il était très lié avec mon beau-frère Palamède. — Il venait aussi ici, il déjeunait même ici, ajouta M. de Guermantes par ostentation de modestie et scrupule d’exactitude. Vous vous rappelez, Oriane. Quel brave homme que votre père ! Comme on sentait qu’il devait être d’une famille honnête! Du reste j’ai aperçu autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens ! »

On sentait que s’ils avaient été, les parents et le fils, encore en vie, le duc de Guermantes n’eût pas eu d’hésitation à les recommander pour une place de jardiniers ! Et voilà comment le faubourg Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter de l’exception faite — le temps qu’on cause — en faveur de l’interlocuteur ou de l’interlocutrice, soit plutôt, et en même temps, pour l’humilier. C’est ainsi qu’un antisémite dit à un Juif, dans le moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs, d’une façon générale qui permette d’être blessant sans être grossier. VI

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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