Drogues et remèdes (1)

Tags :

Drogues et remèdes (1)

 

Vrai malade, asthmatique, insomniaque, névropathe, hypocondriaque, médecin par procuration paternelle et fraternelle, Marcel Proust s’est gavé toute sa vie de médicaments.

Quelques personnages d’À la Recherche du Temps perdu doivent aussi se soigner. Et ce qu’ils inhalent, ingurgitent ou s’injectent est d’une grande variété. Souvent, le romancier n’a qu’à puiser dans sa propre expérience pour le raconter.

Examinons ses ordonnances (par ordre alphabétique).

 

Alcool

Il n’est pas sûr que la Faculté approuvait son usage pour lutter contre l’asthme, mais c’était l’avis de la grand’mère du Héros. Aujourd’hui, on dirait : « À consommer avec modération. »

verre de Cognac

 

*J’eus presque chaque jour de ces crises d’étouffement pendant ma convalescence. Un soir que ma grand’mère m’avait laissé assez bien, elle rentra dans ma chambre très tard dans la soirée, et s’apercevant que la respiration me manquait : « Oh ! mon Dieu, comme tu souffres », s’écria-t-elle, les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt, j’entendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus tard avec du cognac qu’elle était allée acheter parce qu’il n’y en avait pas à la maison. Bientôt je commençai à me sentir heureux. Ma grand’mère, un peu rouge, avait l’air gêné, et ses yeux une expression de lassitude et de découragement. II, 48

 

 

Amyle et éthyle

Le nitrite d’amyle 
(isolé par Balard en 1844) est conditionné sous forme de perles d’où son appellation courante de « perles d’amyle » au temps de Proust. Sa principale indication est l’angor ou angine de poitrine. C’est un puissant coronarodilatateur dont les effets secondaires sont les céphalées, vertiges et surtout un risque majeur de  dépendance. Ses effets sont immédiats (quelques secondes à quelques minutes) mais éphémères d’où la nécessité de multiplier les prises en augmentant les doses pour obtenir le même très rapide résultat.

Éthyle vient d’éther.

 

*[Cottard à M. de Cambremer :] Vous parlez de trional, savez-vous seulement ce que c’est ? — Mais… j’ai entendu dire que c’était un médicament pour dormir. — Vous ne répondez pas à ma question, reprit doctoralement le professeur qui, trois fois par semaine, à la Faculté, était d’« examen ». Je ne vous demande pas si ça fait dormir ou non, mais ce que c’est. Pouvez-vous me dire ce qu’il contient de parties d’amyle et d’éthyle ? — Non, répondit M. de Cambremer embarrassé. IV, 252

*Affolé par une souffrance de toutes les minutes, à laquelle s’ajoutait l’insomnie coupée de brefs cauchemars, Bergotte ne fit plus venir de médecin et essaya avec succès, mais avec excès, de différents narcotiques, lisant avec confiance le prospectus accompagnant chacun d’eux, prospectus qui proclamait la nécessité du sommeil mais insinuait que tous les produits qui l’amènent (sauf celui contenu dans le flacon qu’il enveloppait et qui ne produisait jamais d’intoxication) étaient toxiques et par là rendaient le remède pire que le mal. Bergotte les essaya tous. Certains sont d’une autre famille que ceux auxquels nous sommes habitués, dérivés, par exemple, de l’amyle et de l’éthyle. On n’absorbe le produit nouveau, d’une composition toute différente, qu’avec la délicieuse attente de l’inconnu. Le cœur bat comme à un premier rendez-vous. Vers quels genres ignorés de sommeil, de rêves, le nouveau venu va-t-il nous conduire ? Il est maintenant en nous, il a la direction de notre pensée. De quelle façon allons-nous nous endormir ? Et une fois que nous le serons, par quels chemins étranges, sur quelles cimes, dans quels gouffres inexplorés le maître tout-puissant nous conduira-t-il ? Quel groupement nouveau de sensations allons-nous connaître dans ce voyage ? Nous mènera-t-il au malaise ? À la béatitude ? À la mort ? Celle de Bergotte survint la veille de ce jour-là où il s’était ainsi confié à un de ces amis (ami ? ennemi ?) trop puissant. V, 126

 

 

Aspirine

Créée en 1899, l’aspirine est un des médicaments les plus consommés au monde. Marque déposée par Bayer, Aspirin est un acide acétysalicylique. Il traite la douleur (rhumatisme, grippe, refroidissement), la fièvre, l’inflammation.

Aspirine

 

*Alors, pour tâcher de la contraindre à modifier sa réponse, nous nous adressâmes à une autre créature du même règne, mais plus puissante, qui ne se contente pas d’interroger le corps mais peut lui commander, un fébrifuge du même ordre que l’aspirine, non encore employée alors. III, 209

*Cette attitude de résignation aux souffrances toujours prochaines infligées par le Beau, et du courage qu’il y avait eu à mettre une robe quand on relevait à peine de la dernière sonate, faisait que Mme Verdurin, même pour écouter la plus cruelle musique, gardait un visage dédaigneusement impassible et se cachait même pour avaler les deux cuillerées d’aspirine. IV, 214

 

 

Caféine

La caféine est un alcaloïde de la famille des méthylxanthines présent dans de nombreux aliments. Elle agit comme stimulant psychotrope et comme léger diurétique. Elle est découverte en 1819 par le chimiste allemand Friedlieb Ferdinand Runge.

02 Caféine Grains de café

03 Caféine anhydre

*Depuis longtemps déjà j’étais sujet à des étouffements et notre médecin, malgré la désapprobation de ma grand’mère, qui me voyait déjà mourant alcoolique, m’avait conseillé outre la caféine qui m’était prescrite pour m’aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du cognac quand je sentais venir une crise. II, 47

*La dernière fois que je vins voir Gilberte, il pleuvait ; elle était invitée à une leçon de danse chez des gens qu’elle connaissait trop peu pour pouvoir m’emmener avec elle. J’avais pris à cause de l’humidité plus de caféine que d’habitude. II, 109

*À cause de la violence de mes battements de cœur on me fit diminuer la caféine, ils cessèrent. Alors je me demandai si ce n’était pas un peu à elle qu’était due cette angoisse que j’avais éprouvée quand je m’étais à peu près brouillé avec Gilberte, et que j’avais attribuée chaque fois qu’elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir mon amie, ou de risquer de ne la voir qu’en proie à la même mauvaise humeur. Mais si ce médicament avait été à l’origine des souffrances que mon imagination eût alors faussement interprétées (ce qui n’aurait rien d’extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent chez les amants, l’habitude physique de la femme avec qui ils vivent), c’était à la façon du philtre qui longtemps après avoir été absorbé continue à lier Tristan à Yseult. Car l’amélioration physique que la diminution de la caféine amena presque immédiatement chez moi n’arrêta pas l’évolution de chagrin que l’absorption du toxique avait peut-être sinon créé, du moins su rendre plus aigu. II, 129

*Je me serais trompé de boîte de médicament et, au lieu de prendre quelques cachets de véronal un jour où je sentais que j’avais bu trop de tasses de thé, j’aurais pris autant de cachets de caféine, que mon cœur n’eût pas pu battre plus violemment. VI, 33

 

 

Cocaïne

Stupéfiant.

La cocaïne est un alcaloïde tropanique extrait de la feuille de coca. Psychhotrope, elle est un puissant stimulant du système nerveux central et sa consommation est addictive. Elle est prisée, fumée ou injectée en intraveineuse (comme Mme Verdurin).

03 Cocaïne hydrochloride

 03 Cocaïne poudre

 

 

 

 

 

 

 

 

*Certes, si Mme Verdurin surprenait, entre un nouveau et un fidèle, un mot dit à mi-voix et pouvant faire supposer qu’ils se connaissaient, ou avaient envie de se lier (« Alors, à vendredi chez les un Tel » ou : « Venez à l’atelier le jour que vous voudrez, j’y suis toujours jusqu’à cinq heures, vous me ferez vraiment plaisir »), agitée, supposant au nouveau une «situation» qui pouvait faire de lui une recrue brillante pour le petit clan, la Patronne, tout en faisant semblant de n’avoir rien entendu et en conservant à son beau regard, cerné par l’habitude de Debussy plus que n’aurait fait celle de la cocaïne, l’air exténué que lui donnaient les seules ivresses de la musique, n’en roulait pas moins, sous son front magnifique, bombé par tant de quatuors et les migraines consécutives, des pensées qui n’étaient pas exclusivement polyphoniques, et, n’y tenant plus, ne pouvant plus attendre une seconde sa piqûre, elle se jetait sur les deux causeurs, les entraînait à part, et disait au nouveau en désignant le fidèle : « Vous ne voulez pas venir dîner avec lui, samedi par exemple, ou bien le jour que vous voudrez, avec des gens gentils ? N’en parlez pas trop fort parce que je ne convoquerai pas toute cette tourbe » (terme désignant pour cinq minutes le petit noyau, dédaigné momentanément pour le nouveau en qui on mettait tant d’espérances). V, 156

*Il [Saint-Loup] trouvait, chastement sans doute, à vivre à la belle étoile avec des Sénégalais qui faisaient à tout instant le sacrifice de leur vie, une volupté cérébrale où il entrait beaucoup de mépris pour les « petits messieurs musqués », et qui, si opposée qu’elle lui semble, n’était pas si différente de celle que lui donnait cette cocaïne dont il avait abusé à Tansonville, et dont l’héroïsme – comme un remède qui supplée à un autre – le guérissait. VII, 39

*Par hasard, j’avais rencontré dans la rue, il y avait quatre ou cinq ans, la vicomtesse de Saint-Fiacre (belle-fille de l’amie des Guermantes). Ses traits sculpturaux semblaient lui assurer une jeunesse éternelle. D’ailleurs, elle était encore jeune. Or je ne pus, malgré ses sourires et ses bonjours, la reconnaître en une dame aux traits tellement déchiquetés que la ligne du visage n’était pas restituable. C’est que depuis trois ans elle prenait de la cocaïne et d’autres drogues. Ses yeux profondément cernés de noir étaient presque hagards. Sa bouche avait un rictus étrange. VII, 181

 

 

Datura

Genre de plantes de la famille des solanacées, riches en alcaloïdes (hyoscyamine, scopolamine, atropine) dans tous leurs organes. Toxiques, elles ont des propriétés psychotropes et hallucinogènes.

04 Datura

 

*les sommeils si différents les uns des autres, sommeil du datura, du chanvre indien, des multiples extraits de l’éther, sommeil de la belladone, de l’opium, de la valériane, fleurs qui restent closes jusqu’au jour où l’inconnu prédestiné viendra les toucher, les épanouir, et pour de longues heures dégager l’arome de leurs rêves particuliers en un être émerveillé et surpris. III, 56

 

 

Eucalyptus

Les eucalyptus (du grec εὐ-eu : bien, et καλυπτὀς-caluptos : couvert, recouvert) forment un groupe d’arbres du genre Eucalyptus, de la famille des Myrtaceæ. L’eucalyptus est utilisé pour ses vertus sur l’appareil respiratoire dues surtout au cinéol (ou eucalyptol) contenu dans les feuilles. Il est utilisé en phytothérapie pour soigner les bronchites, la toux, les rhumes ou la sinusite. On peut en faire des fumigations, des infiusions ou des décoctions.

05 Eucalyptus

 

*Le directeur vint me demander si je ne voulais pas descendre. À tout hasard il avait veillé à mon « placement » dans la salle à manger. Comme il ne m’avait pas vu, il avait craint que je ne fusse repris de mes étouffements d’autrefois. Il espérait que ce ne serait qu’un tout petit « maux de gorge » et m’assura avoir entendu dire qu’on les calmait à l’aide de ce qu’il appelait : le « calyptus ». […] Dans la nuit même l’atroce et divine présence avait ressuscité. Je priai le directeur de s’en aller, de demander que personne n’entrât. Je lui dis que je resterais couché et repoussai son offre de faire chercher chez le pharmacien l’excellente drogue. Il fut ravi de mon refus car il craignait que des clients ne fussent incommodés par l’odeur du « calyptus ». IV, 114-115

 

 

Fumigations

La fumigation (ou inhalation) consiste à inhaler des plantes décongestionnantes ou un produit spécifique. On place le contenu de la capsule dans un bol d’eau bouillante, on place au-dessus de sa tête une serviette pour garder les vapeurs, et on place son visage au-dessus du bol cinq minutes les yeux fermés.

L’opération peut se faire avec de la poudre à brûler, comme de l’encens. Proust choisit la poudre Legras — « fumée à l’état pur »— qu’il préfère aux cigarettes jugeant malsaine la combustion du papier. « C’était une poudre gris-noir qu’on allumait. Il n’en a jamais changé. On la commandait par plusieurs cartouches à la fois, de dix paquets chacune, raconte Céleste Albaret. Tous les matins — ses matins à lui, c’est-à-dire l’après-midi — à son réveil et avant son café, il “ fumait ”. Si j’étais là, je lui approchais le bougeoir. Mais c’était lui qui versait la poudre, pour la doser à sa volonté. Je lui tendais la petite boîte ; il l’ouvrait et versait dans la soucoupe, et ensuite il allumait avec un petit carré de papier blanc qu’il enflammait à la bougie. » Et de préciser : « Parfois il n’allumait que deux ou trois pincées de poudre, juste le temps de faire un peu de fumée. D’autres fois, il avait besoin que cela dure plus longtemps, une demi-heure, une heure, des heures ; il augmentait la première quantité, et même il lui arrivait de continuer à verser et à faire brûler et d’aller jusqu’à demander de lui tendre une autre boîte ; alors, la chambre était pleine de fumée à couper au couteau comme la première fois où j’y étais entrée. Mais il arrivait aussi qu’il m’appelle, ayant tout préparé, et qu’il me dise en montrant la boîte ouverte : “ Emportez-la, Céleste. J’ai réfléchi, je crois que je vais essayer de ne pas fumer. ” »

06 Fumigation Poudre Escouflaire

07 Fumigation Poudre Legras

*

 

 

 

 

 

 

08 Cigarettes Espic

 

Le fou de Proust prenant une fumigation

Le fou de Proust prenant une fumigation

 

[Albertine au Héros :] Quand je prends un livre qui a été dans votre chambre, je peux le lire dehors, on sait tout de même qu’il vient de chez vous parce qu’il garde quelque chose de vos sales fumigations. V, 9

 

 

Pastilles Geraudel

Remède contre la toux.

Elles tirent leur nom d’un pharmacien, interne des hôpitaux de Paris, Auguste-Arthur Géraudel (1841-1906). Installé à Sainte-Ménehould, Marne, il met au point une pastille à partir de goudron de Norvège, qui répond aux problèmes de catharre bronchique de sa mère, et qui obtient un succès important dans la région. Il utilise la « réclame » pour faire connaître son médicament : affiches, cartes postales, montgolfière, musique et même poésie, en utilisant la figure de sainte Ménehould.

09 Géraudel, les pastilles

 

*[À la matinée chez la princesse de Guermantes II] « C’était une bonne dame qui disait des choses d’une bêtise inouïe », reprit en parlant de Mme de Varambon la duchesse qui insensible à cette poésie de l’incompréhensible, qui est un effet du temps, dégageait en toute chose l’élément drôle, assimilable à la littérature genre Meilhac, à l’esprit des Guermantes. « À un moment, elle avait la manie d’avaler tout le temps des pastilles qu’on donnait dans ce temps-là contre la toux et qui s’appelaient (ajouta-t-elle, en riant elle-même d’un nom si spécial, si connu autrefois, si inconnu aujourd’hui des gens à qui elle parlait) des pastilles Géraudel. « Madame de Varambon, lui disait ma belle-mère, en avalant tout le temps comme cela des pastilles Géraudel, vous vous ferez mal à l’estomac. – Mais Madame la duchesse, répondit Mme de Varambon, comment voulez-vous que cela fasse mal à l’estomac puisque cela va dans les bronches ». VII, 226

 

 

Inhalations

Absorption par les voies respiratoires.

Vers 1910, les cigarettes médicales rencontrent le succès. Elles peuvent être de belladone, de datura, d’eucalyptus. Il en est d’antiasthmatiques, d’autres pectorales… Il existe aussi des cigares opiacés.

10 Inhalation Cigarettes cannabis

 

 

 

 

11 Inhalation Cigarettes datura

 

 

 

12 Inhalation Papiers, poudre, cigares (asthme)

 

 

*Tout d’un coup je me rappelai : ce même regard, je l’avais vu dans les yeux d’un médecin brésilien qui prétendait guérir les étouffements du genre de ceux que j’avais par d’absurdes inhalations d’essences de plantes. III, 157

*[Mme Verdurin :] Pleurer ça ne me fait pas mal, tant qu’on voudra, seulement ça me fiche, après, des rhumes à tout casser. Cela me congestionne la muqueuse, et quarante-huit heures après, j’ai l’air d’une vieille poivrote et, pour que mes cordes vocales fonctionnent, il me faut faire des journées d’inhalation. V, 164

 

 

Lait

Le lait est bon pour la santé.

Une diète lactée est un régime dans lequel les malades font du lait leur principal aliment.

13 Lait

 

[Le docteur Cottard :] « Je n’ai pas l’habitude de répéter deux fois mes ordonnances. Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons jugulé les crises et l’agrypnie, je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait. Cela vous plaira, puisque l’Espagne est à la mode, ollé ! ollé ! (Ses élèves connaissaient bien ce calembour qu’il faisait à l’hôpital chaque fois qu’il mettait un cardiaque ou un hépatique au régime lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement à la vie commune. Mais chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs, lavages intestinaux, lit, lait. » Il écouta d’un air glacial, sans y répondre, les dernières objections de ma mère, et, comme il nous quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime, mes parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent naturellement à cacher au professeur leur désobéissance et pour y réussir plus sûrement, évitèrent toutes les maisons où ils auraient pu le rencontrer. Puis mon état s’aggravant on se décida à me faire suivre à la lettre les prescriptions de Cottard ; au bout de trois jours je n’avais plus de râles, plus de toux et je respirais bien. Alors nous comprîmes que Cottard tout en me trouvant comme il le dit dans la suite, assez asthmatique et surtout « toqué », avait discerné que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, c’était l’intoxication, et qu’en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil, les forces. Et nous comprîmes que cet imbécile était un grand clinicien. II, 49

 

 

Morphine

La morphine (de Morphée, dieu grec du sommeil et des rêves) est un alcaloïde de l’opium utilisé comme médicament contre la douleur (analgésique). Découverte en 1804, sa nature chimique et son usage pharmaceutique sont établis dans les années suivantes par l’allemand Friedrich Wilhelm Sertürner. Son emploi en tant que drogue au début du XXe siècle pose de nombreux problèmes dus à la dépendance qu’elle induit. Aussi est-elle listée comme stupéfiant au niveau international.

14 Morphine

 

Il se trouve quelques personnages qui usent de drogues dans À la Recherche du Temps perdu, mais ils le font dans un but thérapeutique. C’est le cas de la grand’mère du Héros, de Morel et de la Berma. Quand il évoque des morphinomanes, Proust parle des drogués — comme peuvent l’être Brichot et M. Verdurin.

 

*Les jours qui suivirent, je pleurai beaucoup. Certes, cela tenait à ce qu’ayant été moins sincère que je ne l’avais cru quand j’avais renoncé à Gilberte, j’avais gardé cet espoir d’une lettre d’elle pour la nouvelle année. Et le voyant épuisé avant que j’eusse eu le temps de me précautionner d’un autre, je souffrais comme un malade qui a vidé sa fiole de morphine sans en avoir sous la main une seconde. II, 129

*À cause des souffrances de ma grand’mère on lui permit la morphine. Malheureusement si celle-ci les calmait, elle augmentait aussi la dose d’albumine. Les coups que nous destinions au mal qui s’était installé en grand’mère portaient toujours à faux ; c’était elle, c’était son pauvre corps interposé qui les recevait, sans qu’elle se plaignît qu’avec un faible gémissement. Et les douleurs que nous lui causions n’étaient pas compensées par un bien que nous ne pouvions lui faire. Le mal féroce que nous aurions voulu exterminer, c’est à peine si nous l’avions frôlé, nous ne faisions que l’exaspérer davantage, hâtant peut-être l’heure où la captive serait dévorée. Les jours où la dose d’albumine avait été trop forte, Cottard après une hésitation refusait la morphine. Chez cet homme si insignifiant, si commun, il y avait, dans ces courts moments où il délibérait, où les dangers d’un traitement et d’un autre se disputaient en lui jusqu’à ce qu’il s’arrêtât à l’un, la sorte de grandeur d’un général qui, vulgaire dans le reste de la vie, est un grand stratège, et, dans un moment périlleux, après avoir réfléchi un instant, conclut pour ce qui militairement est le plus sage et dit : « Faites face à l’Est. » Médicalement, si peu d’espoir qu’il y eût de mettre un terme à cette crise d’urémie, il ne fallait pas fatiguer le rein. Mais, d’autre part, quand ma grand’mère n’avait pas de morphine, ses douleurs devenaient intolérables, elle recommençait perpétuellement un certain mouvement qui lui était difficile à accomplir sans gémir ; pour une grande part, la souffrance est une sorte de besoin de l’organisme de prendre conscience d’un état nouveau qui l’inquiète, de rendre la sensibilité adéquate à cet état. On peut discerner cette origine de la douleur dans le cas d’incommodités qui n’en sont pas pour tout le monde. III, 225

*Le médecin fit une piqûre de morphine et pour rendre la respiration moins pénible demanda des ballons d’oxygène. Ma mère, le docteur, la sœur les tenaient dans leurs mains ; dès que l’un était fini, on leur en passait un autre. J’étais sorti un moment de la chambre. Quand je rentrai je me trouvai comme devant un miracle. Accompagnée en sourdine par un murmure incessant, ma grand’mère semblait nous adresser un long chant heureux qui remplissait la chambre, rapide et musical. Je compris bientôt qu’il n’était guère moins inconscient, qu’il était aussi purement mécanique, que le râle de tout à l’heure. Peut-être reflétait-il dans une faible mesure quelque bien-être apporté par la morphine. Il résultait surtout, l’air ne passant plus tout à fait de la même façon dans les bronches, d’un changement de registre de la respiration. Dégagé par la double action de l’oxygène et de la morphine, le souffle de ma grand’mère ne peinait plus, ne geignait plus, mais vif, léger, glissait, patineur, vers le fluide délicieux. III, 232

*Laissons pour le moment de côté ceux qui, le caractère exceptionnel de leur penchant les faisant se croire supérieurs à elles, méprisent les femmes, font de l’homosexualité le privilège des grands génies et des époques glorieuses, et quand ils cherchent à faire partager leur goût, le font moins à ceux qui leur semblent y être prédisposés, comme le morphinomane fait pour la morphine, qu’à ceux qui leur en semblent dignes, par zèle d’apostolat, comme d’autres prêchent le sionisme, le refus du service militaire, le saint-simonisme, le végétarisme et l’anarchie. IV, 14-15

*Soit à cause de l’absence de ces joues qui n’étaient plus là pour le diminuer, soit que l’artériosclérose, qui est une intoxication aussi, le rougît comme eût fait l’ivrognerie, ou le déformât comme eût fait la morphine, le nez de polichinelle de Swann, longtemps résorbé dans un visage agréable, semblait maintenant énorme, tuméfié, cramoisi, plutôt celui d’un vieil Hébreu que d’un curieux Valois. IV, 63

*[Sur Morel] Maintenant, au contraire, vraiment « fout’ le camp » pour une chose aussi simple lui paraissait beaucoup. C’était quitter le baron qui, sans doute, serait furieux, et briser sa situation. Il perdrait tout l’argent que lui donnait le baron. La pensée que c’était inévitable lui donnait des crises de nerfs, il restait des heures à larmoyer, prenait pour ne pas y penser de la morphine avec prudence. V, 132

*Mme Verdurin me dit : « Demandez à Brichot si je ne suis pas une amie courageuse, et si je ne sais pas me dévouer pour sauver les camarades. » (Elle faisait allusion aux circonstances dans lesquelles elle l’avait, juste à temps, brouillé avec sa blanchisseuse d’abord, avec Mme de Cambremer ensuite, brouilles à la suite desquelles Brichot était devenu presque complètement aveugle et, disait-on, morphinomane). V, 192

*Mme Verdurin citerait de préférence des hommes que j’aime mieux ne pas nommer et qui ont deviné au Bureau des Renseignements, dans l’État-Major, des agissements, inspirés, je le crois, par un zèle patriotique, mais qu’enfin je n’imaginais pas. Sur la franc-maçonnerie, l’espionnage allemand, la morphinomanie, Léon Daudet écrit au jour le jour un prodigieux conte de fées qui se trouve être la réalité même. V, 204

*Seulement comme tous les êtres qui dans un certain état en désirent un meilleur mais, ne le connaissant que par le désir, ne comprennent pas que la première condition est de rompre avec le premier ; comme les neurasthéniques ou les morphinomanes qui voudraient bien être guéris mais pourtant qu’on ne les privât pas de leurs manies ou de leur morphine ; comme les cœurs religieux ou les esprits artistes attachés au monde qui souhaitent la solitude mais veulent se la représenter pourtant comme n’impliquant pas un renoncement absolu à leur vie antérieure — Andrée était prête à aimer toutes les créatures, mais à condition d’avoir réussi d’abord à ne pas se les représenter comme triomphantes, et pour cela de les avoir humiliées préalablement. VI, 133

*[Journal inédit des Goncourt] Et tandis que je m’habille pour le suivre, c’est, de sa part, tout un récit où il y a par moments, comme l’épellement apeuré d’une confession sur le renoncement à écrire aussitôt après son mariage avec la « Madeleine » de Fromentin, renoncement qui serait dû à l’habitude de la morphine et aurait eu cet effet, au dire de Verdurin, que la plupart des habitués du salon de sa femme ne sauraient même pas que le mari a jamais écrit, et lui parleraient de Charles Blanc, de Saint-Victor, de Sainte-Beuve, de Burty, comme d’individus auxquels ils le croyaient, lui, tout à fait inférieur. VII, 14

*J’ai souvent pensé que dans le tortillard de Balbec, les fidèles qui souhaitaient tant les aveux devant lesquels il se dérobait, n’auraient peut-être pas pu supporter cette espèce d’ostentation d’une manie et mal à l’aise, respirant mal comme dans une chambre de malade ou devant un morphinomane qui tirerait devant vous sa seringue, ce fussent eux qui eussent mis fin aux confidences qu’ils croyaient désirer. VII, 68

*Les grands nerveux croient ainsi à la vertu de leur idole. Et l’auréole qu’ils mettent autour d’elle est aussi un produit, mais comme on voit fort indirect, de leur excessif amour. Il existe alors chez la femme ce qui existe à l’état inconscient chez les médicaments à leur insu rusés, comme sont les soporifiques, la morphine. Ce n’est pas à ceux à qui ils donnent le plaisir du sommeil ou un véritable bien-être qu’ils sont absolument nécessaires. Ce n’est pas par ceux-là qu’ils seraient achetés à prix d’or, échangés contre tout ce que le malade possède, c’est par ces autres malades (d’ailleurs peut-être les mêmes, mais à quelques années de distance devenus autres) que le médicament ne fait pas dormir, à qui il ne cause aucune volupté, mais qui, tant qu’ils ne l’ont pas, sont en proie à une agitation qu’ils veulent faire cesser à tout prix, fût-ce en se donnant la mort. VII, 91

*Bien plus, comme à la même époque Réjane, dans tout l’éblouissement de son talent, donna à l’étranger des représentations qui eurent un succès énorme, le gendre trouva que la Berma ne devait pas se laisser éclipser, voulut que la famille ramassât la même profusion de gloire et força la Berma à des tournées où on était obligé de la piquer à la morphine, ce qui pouvait la faire mourir à cause de l’état de ses reins. VII, 217

 

À suivre demain…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Drogues et remèdes (1)”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. J’avoue rester perplexe devant la phrase « Celle de Bergotte survint la veille de ce jour-là où il s’était etc.. ». Je n’ai pas trouvé de commentaire à ce sujet. Certaines versions disent: « de ce jour-là et où il s’était… « . Dans les traductions anglaises il est clair que la mort est survenue le jour après qu’il se fut confié à un de ces amis…

    • L’incohérence m’avait échappé. D’ailleurs, mon édition de la Pléiade (1983) propose « le lendemain » avec ce renvoi de note :
      Ed. [Ed. originale posthume (1923] : « la veille »*. Nous rectifions le texte de D [Copie dactylographie de Ms.], en l’absence du Ms. [Texte autographe des Cahiers numérotés] et de C [Cahier non numérotés].

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et