Cimetière marin

Cimetière marin

 

Le naufrage de notre humanité : « Breaking news » et « dernière minute », de CNN (« boat capsizes ») a itélé (« naufrage en Méditerranée »), les médias nous glacent le sang ce matin avec l’hécatombe frappant des migrants sur un chalutier voguant vers l’Europe. Au moment où je poste ces mots, ils parlent de sept cents morts.

 

Ce blogue n’a pas vocation à traiter de l’actualité, mais il ne peut faire comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes, aveugle aux soubresauts. Il a affiché « Je suis Charlie », s’est tu (à tort) quand les bonnes âmes (qu’il se reconnaît être) n’ont pas autant clamé « Je suis Kenya ») après le massacre d’étudiants commis par des terroristes.

 

Ce matin donc, un naufrage nous interpelle. Une référence proustienne n’en est pas moins nécessaire pour accéder aux chroniques du fou de Proust. Vous avez dit naufrage ? Allons-y voir.

 

*Dans cette baie, dite d’opale, les plages d’or semblent plus douces encore pour être attachées comme de blondes Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voisines, à ce rivage funèbre, fameux par tant de naufrages, où tous les hivers bien des barques trépassent au péril de la mer. I

*Mais rien ne ressemblait moins non plus à ce Balbec réel que celui dont j’avais souvent rêvé, les jours de tempête, quand le vent était si fort que Françoise en me menant aux Champs-Élysées me recommandait de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles sur la tête et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages annoncés par les journaux. I

*Or j’avais retenu le nom de Balbec que nous avait cité Legrandin, comme d’une plage toute proche de « ces côtes funèbres, fameuses par tant de naufrages qu’enveloppent six mois de l’année le linceul des brumes et l’écume des vagues ». I

*Une fois de plus j’avais échappé à l’impossibilité de dormir, au déluge, au naufrage des crises nerveuses. II

*Bloch était flatté de surnager seul dans le naufrage universel. III

*Mme Verdurin souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s’en faire faire dans certain restaurant, dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant, le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies ». Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction. VII

 

La preuve est faite que Proust, pour éternelle que soit sa prose, n’est pas un écrivain hors du temps, indifférent à son temps.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Sans oublier la matinée chez le prince de Guermantes, où, sans le dire avec ce terme, Proust nous montre bien que la vieillesse est un naufrage.

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