À double sens

À double sens

 

Marcel Proust ne résiste pas à la facétie… Il goûte le double sens et s’amuse du quiproquo.

Une autre chronique (En être ou ne pas en être) raconte sa délectation de l’ambiguïté créé par l’expression « en être » entendue différemment par des utilisateurs ingénus et des initiés concernés.

Voici deux autres illustrations de mots ambivalents.

 

D’abord, le très simple « maison », qui fait gaffer le docteur Cottard dont la moitié des phrases prennent un ton insultant qu’il ne veut pas mettre.

*[Devant le Palace de Maineville dont il ne se doute pas que c’est une maison de prostitution :] « Mais, n’allons pas plus loin, disait-il infailliblement à Mme Cottard, femme connue comme étant d’esprit pratique et de bon conseil. Voilà tout à fait ce qu’il me faut. À quoi bon continuer jusqu’à Balbec où ce ne sera certainement pas mieux ? Rien qu’à l’aspect, je juge qu’il y a tout le confort ; je pourrai parfaitement faire venir là Mme Verdurin, car je compte, en échange de ses politesses, donner quelques petites réunions en son honneur. Elle n’aura pas tant de chemin à faire que si j’habite Balbec. Cela me semble tout à fait bien pour elle, et pour votre femme, mon cher professeur. Il doit y avoir des salons, nous y ferons venir ces dames. Entre nous, je ne comprends pas pourquoi, au lieu de louer la Raspelière, Mme Verdurin n’est pas venue habiter ici. C’est beaucoup plus sain que de vieilles maisons comme la Raspelière, qui est forcément humide, sans être propre d’ailleurs ; ils n’ont pas l’eau chaude, on ne peut pas se laver comme on veut. Maineville me paraît bien plus agréable. Mme Verdurin y eût joué parfaitement son rôle de patronne. En tous cas chacun ses goûts, moi je vais me fixer ici. Madame Cottard, ne voulez-vous pas descendre avec moi ? en nous dépêchant, car le train ne va pas tarder à repartir. Vous me piloteriez dans cette maison, qui sera la vôtre et que vous devez avoir fréquentée souvent. C’est tout à fait un cadre fait pour vous. » On avait toutes les peines du monde à faire taire, et surtout à empêcher de descendre, l’infortuné arrivant, lequel, avec l’obstination qui émane souvent des gaffes, insistait, prenait ses valises et ne voulait rien entendre jusqu’à ce qu’on lui eût assuré que jamais Mme Verdurin ni Mme Cottard ne viendraient le voir là. « En tous cas je vais y élire domicile. Mme Verdurin n’aura qu’à m’y écrire. » IV

 

Et puis le très savoureux « maquereau », qui trouble le Héros :

*Aussi fut-ce le plus sincèrement du monde que je pus répondre à Albertine : « Au contraire, ils me plaisent parce que je sais que vous les aimez. — À la barque, les huîtres, à la barque. — Oh ! des huîtres, j’en ai si envie ! » Heureusement, Albertine, moitié inconstance, moitié docilité, oubliait vite ce qu’elle avait désiré, et avant que j’eusse eu le temps de lui dire qu’elle les aurait meilleures chez Prunier, elle voulait successivement tout ce qu’elle entendait crier par la marchande de poissons : « À la crevette, à la bonne crevette, j’ai de la raie toute en vie, toute en vie. — Merlans à frire, à frire. — Il arrive le maquereau, maquereau frais, maquereau nouveau. — Voilà le maquereau, Mesdames, il est beau le maquereau. — À la moule fraîche et bonne, à la moule ! » Malgré moi, l’avertissement : « Il arrive le maquereau » me faisait frémir. V

 

Confusion garantie, équivoque assurée. Et Proust nous invite à en rire avec lui. Bien volontiers !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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