Snif, pauvres ifs !

Snif, pauvres ifs !

 

Je tenais le square de l’Abbé Marquis comme le plus charmant des espaces publics d’Illiers-Combray…

Pourquoi cet imparfait ? J’y viens.

Le jardin se situe derrière l’église Saint-Jacques. On y accède soit par la gauche du porche via quelques marches à rampe de fer et un portique de pierre du plus délicieux effet, soit par l’arrière via une ruelle surplombée par le vitrail comprenant, selon les sources, Florent d’Illiers ou Gilbert le Mauvais.

J’y ai pris la plus jolie vue de l’église.

0 Eglise vue du square

 

La photo ne montre pas l’allée, les bancs et le parterre herbeux. L’ensemble est aussi beau qu’apaisant — pardon, était. Parce que ça, c’était avant.

 

Ces jours-ci, la municipalité a décidé de planter des arbres dans le square marquisien et elle a choisi des taxi baccata, autrement dit des ifs.

Pour son malheur, ce conifère se prête bien à la taille. En cône, en pyramide, en boule, en obélisque, en haie, à étages, il peut prendre (presque) toutes les formes. Cet « art » est nommé « topiaire », soit « du jardiner ».

Quand il touche au génie, ça donne le parc du château de Versailles. Mais n’est pas Le Nôtre qui veut. Des toqués du topiaire, sous l’influence d’on ne sait quel produit prohibé, se laissent aller à torturer l’if (ou le buis) et à offenser le regard.

1 Couple

 

 

 

 

 

3 Théière

2 Elephant

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans aller jusque là, la municipalité d’Illiers-Combray a choisi la taille en queue de petit cochon, tire-bouchon ou autre mot en « on ». Voilà le résultat :

5 Ifs 1

 

 

 

 

 

 

6 Ifs 2

 

 

 

 

 

 

 

 

7 Ifs 3

 

Le taxus baccata ridiculus vous salue bien. Revendiquant ma subjectivité, je trouve ça prétentieux, m’as-tu-vu, nouveau riche.

 

Au fait, Proust parle-t-il de l’if dans À la Recherche du temps perdu ? Eh bien, oui. Justement, à propos de sa taille, il attribue au baron de Charlus un discours, mi-pompeux mi-doucereux, sur « un arbuste humain » — le Héros jeune homme dans le cas précis, qu’il drague effrontément — à qui « nous aimerions donner notre temps », à la différence des ifs (et des bégonias) qui « se laissent faire ».

 

Ah, si les ifs pouvaient donner leur avis !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

L’extrait :

*[Charlus :] Pour les meilleurs d’entre nous, l’étude des arts, le goût de la brocante, les collections, les jardins, ne sont que des ersatz, des succédanés, des alibis. Dans le fond de notre tonneau, comme Diogène, nous demandons un homme. Nous cultivons les bégonias, nous taillons les ifs, par pis aller, parce que les ifs et les bégonias se laissent faire. Mais nous aimerions donner notre temps à un arbuste humain, si nous étions sûrs qu’il en valût la peine. Toute la question est là ; vous devez vous connaître un peu. Valez-vous la peine ou non ? III

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “Snif, pauvres ifs !”

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  1. Ca ne ressemblerait pas un peu au nez de Bergotte?

  2. Merci Patrice de tenir la chronique et maintenir vivant notre lien
    avec Illiers .
    Quelle tristesse ces petits cornichons topiairesques …
    Toutes mes pensées affligées pour toi qui es condamné à les voir .
    Je t’embrasse
    alexandra

  3. Il est vrai que ce paysage d’ifs en tire bouchon est pour le moins consternant, l’Abbé Marquis ne méritait pas cela…

  4. Heureusement qu’ils sont verts, parce que, dites donc, s’ils étaient marrons…!

    Bonne journée à vous (et aucun récit de votre Salon ? Snif.)

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