Les deux lits d’un fils unique

Les deux lits d’un fils unique

 

Proust pense à tout…

La première des évidences d’À la recherche du temps perdu est que le Héros est enfant unique. Il n’a ni frère ni sœur.

Quand il se rend l’été en vacances chez sa tante Léonie, il a droit à sa propre chambre. Aucun motif ne justifie qu’elle abrite deux lits.

Or, dans les premières pages de Du côté de chez Swann, une précision anodine est livrée :

*Une fois dans ma chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis à ma mère en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui dire dans ma lettre.

 

Réfléchissons : c’est la saison chaude. Le lit de l’enfant est protégé par des tentures à la forte étoffe — « des courtines de reps ». Elles emmagasinent la chaleur. Pour trouver de la fraîcheur, il n’est qu’à les maintenir grandes ouvertes. Ne pas ouvrir les volets dans la journée est une bonne idée aussi. Si cela ne suffit pas, retirer des couvertures pour n’en garder qu’une, voire aucune pour ne se coucher que sous le drap, est une solution efficace. « Volets », « couvertures »… est-ce que pour le romancier, faire ces gestes équivaut à céder à une commodité coupable?

 

Ce n’est pas le sujet. Mais notons aussi que quoique lit d’enfant, il en est pas moins « grand ». Proust, qui construit son œuvre comme une cathédrale, pense sans cesse à tout, dans les plus petits détails. Dans son récit, il lui faut un second lit. Voilà pourquoi apparaît ce « lit de fer […] ajouté », officiellement pour que le gamin n’aie pas trop chaud. En réalité, le motif est ailleurs. Il faut qu’une autre personne puisse coucher dans la chambre cette nuit-là.

 

La soirée racontée l’impose : l’enfant bouleversé d’être privé du baiser maternel, la maman qui n’en peut mais et le papa qui trouve la solution :

*tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l’air désolé, cet enfant ; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux ! Quand tu l’auras rendu malade, tu seras bien avancée ! Puisqu’il y a deux lits dans sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis pas si nerveux que vous, je vais me coucher. »

Deux lits, par Stéphane Heuet

Deux lits, par Stéphane Heuet

 

Cathédrale, robe, puzzle… Toutes les pièces peuvent être scellées ensemble, cousues, emboîtées. Le grand lit est libre et le rideau peut retomber sur la scène sous les applaudissements du lecteur.

 

Malin, Marcel. Il sème les difficultés pour mieux les résoudre — avec une fascinante facilité.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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