Les Cent Une, Marie Scheikevitch et Proust

Les Cent Une, Marie Scheikevitch et Proust

 

Faisons une infidélité à la Recherche. Certes, ce blogue est consacré à cette somme, mais les règles sont faites pour être transgressées et cette chronique ne devrait pas déplaire aux proustiennes et aux proustiens.

Je privilégie les dames car c’est d’une histoire féminine qu’il va être question.

Avertissement : ça va être étourdissant !

Connaissez-vous les Cent Une ? Je confesse, moi, en avoir ignoré tout jusqu’à une séquence de Chercheurs d’Art, la toujours impeccable et cultivée émission de « BFM Business » de l’ami Olivier de Rincquesen, celui qui veille à ce que je sois bien informé de tout ce qui touche Proust dans le monde de l’art et des ventes aux enchères.

Dans son dernier numéro, il y avait quatre invités, dont trois femmes. Parmi elles, Catherine de Vasselot, présidente de la seule société de femmes bibliophiles contemporaine, les fameuses « 101 ».

 

En 1926, au cours d’un dîner où l’on vante les mérites de la société de bibliophilie Les Cent, la princesse Schakhowskoy, intellectuelle avant-gardiste russe s’exclame : « Il n’y a pas de dames ? » Le regard de son interlocuteur en dit long sur son opinion sur l’intelligence des femmes. Un peu froissée, celle qui collabore aussi à la célèbre maison Gallimard annonce qu’elle entend fonder une société d’amoureuses des livres. Le monsieur répond qu’il doute qu’elle trouve beaucoup de femmes intéressées par les beaux ouvrages. « J’en trouverai non cent mais cent une », lance la princesse et elle y parvint.

Depuis, les Cent Une publient au moins tous les deux ans un somptueux livre d’art, avec des textes pas nécessairement inédits et des illustrations commandées à un artiste, elles exclusives. Chaque ouvrage est tiré à cent vingt-cinq exemplaires, pas un de plus et aucun destiné à la commercialisation. On ne peut pas faire plus élitaire et chic.

À l’occasion du 25e anniversaire de la Société, en 1951, Jean Cocteau dessine le blason des Cent Une.

101-1

 

Le premier livre publié, en 1927, est Suzanne et le Pacifique de Jean Giraudoux, illustré de trente-trois gravures originales au burin de J.-E. Laboureur. L’année suivante, ce sont des textes de Proust, Lettres à Mme Scheikevitch, illustrés par Daniel Jacomet. Il y aura encore Mallarmé, Yourcenar et le Cantiques des Cantiques et, parmi les artistes invités, Berthe Morisot, Carzou et Dali.

Pour en rester à l’ami Marcel, il s’agit donc de correspondances avec une amie qu’il rencontre chez Madeleine Lemaire en 1905 et qu’il retrouve en 1912 au Grand-Hôtel de Cabourg.

Marie Scheikevitch est la fille d’un riche magistrat russe et collectionneur d’art installé en France en 1896. George D. Painter la présente comme « une des maîtresses de maison les plus intelligentes et les plus en vue de la nouvelle génération ». Protectrice d’artistes et d’écrivains, elle fréquente les salons puis fonde le sien. Elle est l’amie de Jean Cocteau, d’Anna de Noailles, de Reynaldo Hahn, de la famille Arman de Caillavet, et de Proust. Elle joue un rôle dans le lancement de Du côté de chez Swann en le recommandant à son amant Adrien Hébrard, l’influent directeur du Temps qu’elle appelle « Nounou ».

Entretemps, elle a épousé un musicien, Pierre Carolus-Duran, fils du peintre, qui la trompe. Le mariage prend fin par une tentative de suicide au revolver alors qu’elle a vingt-deux ans, et un divorce.

Dans une lettre à Hahn, écrite fin août 1912, Proust confie : « Elle m’a déchiré le cœur en me disant que la vieille Arman était venue lui demander des renseignements sur la manière dont elle s’était tirée son coup de revolver. Ma seule consolation est que cela peut être interprété dans ce sens qu’elle avait envie de se… manquer. »

« La vieille », c’est Léontine Arman de Caillavet, maîtresse attitrée d’Anatole France qui, en 1909, apprend que pendant un voyage en Argentine, son amant se distrait avec l’actrice Jeanne Brindeau. C’est après le retour de France â Paris que Mme Arman veut mettre fin à ses jours et cherche cette leçon particulière (Mme Scheikevitch le raconte dans Souvenirs d’un temps disparu paru en 1935).

Au cours de l’été 1917, raconte encore Painter, Marie donne à son ami un allume-cigarettes composé de deux sous anglais. C’était un présent de son jeune frère qui combattait sur le front. « Savez-vous, lui écrit-il en réponse, que vous le retrouverez dans le livre. » Effectivement, Le Temps retrouvé liste les bijoux dont les Parisiennes élégantes se parent pendant la guerre, dont des « allume-cigarettes composés de deux sous anglais, auxquels un militaire était arrivé à donner, dans sa cagna, une patine si belle que le profil de la reine Victoria y avait l’air tracé par Pisanello ».

Les liens de Marcel et de Marie connaissent des hauts et des bas, mais, préparant sa mort, le romancier demandera à Céleste Albaret, comme un geste de réconciliation, de renvoyer à son amie la relique sacrée.

 

Plus tard, Mme Scheikevitch aura eu, un temps, un secrétaire du nom de Pierre Bérès, sans doute le plus grand collectionneur d’autographes, expert et libraire. La première invitée de l’émission d’Olivier de Rincquesen était une galeriste, Annisabelle Bérès, sa fille.

Mon père (qui a plus d’une fois poussé la porte de Bérès dont il a été client) disait : « Paris est un village ». C’est bien vrai.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et