Gai, gai, divorçons

Gai, gai, divorçons

 

Un seul personnage divorce dans À la recherche du Temps perdu, mais on parle de séparation pour un autre.

Dans les deux cas, il s’agit de femmes.

La première est Mlle de Stermaria, devenue après un mariage qui n’a duré que trois mois. Cette union lui vaut d’être appelée désormais Mme de Stermaria, même si ce n’est pas d’une cohérence folle, puisqu’en toute logique elle devrait porter le nom de son fugace époux. N’est-ce pas le cas d’Odette, dont on ignore le nom de jeune fille mais que Paris connaît sous le nom de Crécy, donné par son mari dont elle est pourtant « séparée » ?

La seconde est Oriane de Guermantes. On annonce régulièrement son divorce d’avec Basin. Les bruits courent. Saint-Loup, son neveu, qui l’a souvent entendu, trouverait ça légitime car le duc « n’a jamais cessé de tromper sa femme, de l’insulter, de la brutaliser, de la priver d’argent ».

Mais, divorcer, à cette époque, ça ne se fait pas. Le Héros dresse une liste d’infamie pour une femme : avoir « mené une vie de débauches, épousé un forçat ou, qui pis est, un homme divorcé ». Et puis, l’important, c’est le paraître. Il y revient deux fois, d’abord pour noter que des couples qui semblaient unis « parlent tendrement l’un de l’autre après le divorce » ; ensuite pour souligner que « même les maris qui doivent divorcer quelques mois après vous font un grand éloge de leur femme ».

 

Comment ne pas finir par un divorce ? Ne pas commencer par un mariage !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Le lendemain ma mère rencontra Mme Sazerat dans un salon. Celle-ci ne lui tendit pas la main et lui sourit d’un air vague et triste comme à une personne avec qui on a joué dans son enfance, mais avec qui on a cessé depuis lors toutes relations parce qu’elle a mené une vie de débauches, épousé un forçat ou, qui pis est, un homme divorcé.  III

*il faut se rappeler que l’opinion que nous avons les uns des autres, les rapports d’amitié, de famille, n’ont rien de fixe qu’en apparence, mais sont aussi éternellement mobiles que la mer. De là tant de bruits de divorce entre des époux qui semblaient unis et qui, bientôt après, parlent tendrement l’un de l’autre ; III

*[Saint-Loup] avait rencontré à Tanger Mlle ou plutôt Mme de Stermaria, car elle avait divorcé après trois mois de mariage. III

*La duchesse ne m’ayant pas parlé de son mari, à la soirée de sa tante, je me demandais si, avec les bruits de divorce qui couraient, il assisterait au dîner. Mais je fus bien vite fixé car parmi les valets de pied qui se tenaient debout dans l’antichambre et qui (puisqu’ils avaient dû jusqu’ici me considérer à peu près comme les enfants de l’ébéniste, c’est-à-dire peut-être avec plus de sympathie que leur maître mais comme incapable d’être reçu chez lui) devaient chercher la cause de cette révolution, je vis se glisser M. de Guermantes qui guettait mon arrivée pour me recevoir sur le seuil et m’ôter lui-même mon pardessus. III

*M. de Guermantes ne m’avait certes pas donné l’impression de cet adorable modèle des grâces juvéniles que ma grand’mère eût tant voulu connaître et me proposait comme modèle inimitable d’après les Mémoires de Mme de Beausergent. Mais il faut songer que Basin avait alors sept ans, que l’écrivain était sa tante et que même les maris qui doivent divorcer quelques mois après vous font un grand éloge de leur femme. VII

*[Saint-Loup au Héros :] « Est-ce que tu as entendu dire, demanda-t-il en me quittant, que ma tante Oriane divorcerait ? Personnellement je n’en sais absolument rien. On dit cela de temps en temps et je l’ai entendu annoncer si souvent que j’attendrai que ce soit fait pour le croire. J’ajoute que ce serait très compréhensible ; mon oncle est un homme charmant, non seulement dans le monde, mais pour ses amis, pour ses parents. Même d’une façon il a beaucoup plus de cœur que ma tante qui est une sainte, mais qui le lui fait terriblement sentir. Seulement c’est un mari terrible, qui n’a jamais cessé de tromper sa femme, de l’insulter, de la brutaliser, de la priver d’argent. Ce serait si naturel qu’elle le quitte que c’est une raison pour que ce soit vrai, mais aussi pour que cela ne le soit pas parce que c’en est une pour qu’on en ait l’idée et qu’on le dise. Et puis du moment qu’elle l’a supporté si longtemps ! Maintenant je sais bien qu’il y a tant de choses qu’on annonce à tort, qu’on dément, et puis qui plus tard deviennent vraies. » Cela me fit penser à lui demander s’il avait jamais été question avant son mariage avec Gilberte qu’il épousât Mlle de Guermantes. Il sursauta et m’assura que non, que ce n’était qu’un de ces bruits du monde, qui naissent de temps à autre on ne sait pourquoi, s’évanouissent de même et dont la fausseté ne rend pas ceux qui ont cru en eux plus prudents dès que naît un bruit nouveau de fiançailles, de divorce, ou un bruit politique pour y ajouter foi et le colporter. VII

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Gai, gai, divorçons”

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  1. Proust était vraiment fasciné par les grands valets marmoréens postés dans les antichambres ou debout sur les grands escaliers.

  2. … Et par les liftiers dans les ascenseurs…Même si non marmoréens…

    (il y a la même chose chez Tolstoï, notamment dans Anna Karénine).

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