Façons de parler (1) : les noms propres

Façons de parler (1) : les noms propres

 

Il est encore à Illiers-Combray des personnes qui n’appellent la famille du petit Marcel que sous la forme « Prou » — j’en connais.

Les noms propres peuvent se révéler des pièges. À la recherche du temps perdu l’illustre idéalement. Les motifs varient, à commencer par l’aristocratie semblant s’ingénier à compliquer les choses : des nobles appelleront les Chenouville et les Chenonceaux Ch’nouville et Ch’nonceaux quand des mondains choisiront de sacrifier la voyelle de la particule, disant d’Chenouville, d’Sherbatoff, d’Forcheville.

Il n’est pas évident de savoir que Fitz-James, dynastie de grands seigneurs français, doit se prononcer Fitt-Jam ; Rohan, Rouan ; Uzès, Uzai ; Villeparisis, Viparisi (selon Norpois).

Tout familier du grand monde sait qu’il est inutile d’ajouter « –Fézensac » quand on parle de Montesquiou, mais que certains aristo(crate)s réduisent en « Quiou ».

 

Pour ceux-là, Proust ne livre pas de précisions, qui seraient pourtant fort utiles : Broglie doit être prononcé Breuil (sauf à Strasbourg où l’on dit communément Broglie pour la place Broglie) ; Castellane, Casslan’ ; Croy, Crouï ; Enghien, Anguin ; Jammes : Francis, le poète, est pyrénéen, pas britannique et doit donc être nomme Jam ; La Trémoïlle : le nom de la famille ducale doit être prononcé La Trémouille ; Retz : Le nom du cardinal peut être prononcé rès ou ré. Pour Talleyrand, c’est Talran. Et, même s’il n’est pas cité de dans la Recherche, que Hottinguer si dit Hottingre.

 

Il n’en restera pas moins des as de la faute : le liftier du Grand-Hôtel ne veut connaître Mme de Cambremer que sous le nom de Camembert ; Cambremer, Mme Poussin appelle Fénelon, Fénelon ; le curé de Combray prononce Guillaume comme s’il était écrit avec un « ô » ; Mme de Cambremer (encore elle) nomme Saint-Loup, Saint-Loupe ; M. de Norpois ne connaît Swann que comme Svann, prononciation reprise par Gilberte, devenue orpheline et snobe.

 

Il arrive qu’un personnage fasse exprès de se tromper et bizarrement, par bienveillance, telle Mme de Cambremer qui rebaptise Léa, Lina, Linette, Lisette, Lia, enfin quelque chose de ce genre ; et Sylvain Lévy, Cahn, Kohn, Kuhn.

La solution, c’est de simplifier. Ainsi le sculpteur polonais Viradobetski devient Ski dans le petit noyau Verdurin.

 

Pour en finir avec les noms propres, trois noms de lieux méritent l’attention : le Béarn et le Tarn, selon Françoise, doivent perdre le « n » ; quant à Froshdorf, Oriane de Guermantes en accentue la prononciation, disant Frochedorf.

 

Les aristos (apocope) de la Recherche adorent les diminutifs : Palamède de Guermantes : Mémé (I, III, IV, VI, VII) ; le prince d’Agrigente : Gri-Gri (III, VII) ; Mme d’Arpajon : Phili (III) ; le marquis Hannibal de Bréauté-Consalvi : Babal (III, VII) ; le marquis de Cambremer : Cancan (IV) : Montesquiou : Quiou-Quiou (III) ; le marquis Amanien d’Osmond : Mama (III) ; la marquise de la Pommelière : La Pomme (IV) ; un La Rochefoucauld : Edouard Coco (selon le duc de Guermantes, III) ; un membre d’une coterie qui doit épouser Mlle d’Ambresac : Bibi (III).

Ils sont imités par le petit peuple : Le roi d’Espagne est « Fonfonse » et celui de Grèce « Tino » pour le maître d’hôtel du Héros (VII) ; l’épouse de l’empereur Guillaume est « la Guillaumesse » pour Françoise (VII).

 

Surnoms : le baron de Charlus : le Superbe (selon un mot d’Oriane), Grande sale (pour Léa), la Couturière (vers la fin) ; Frau Bosch, Frau von den Bosch (pendant la guerre) ; Robert de Saint-Loup : Bobette (pour Morel) ; Mme d’Hunolstein parce qu’elle est « énorme » : Petite ; la comtesse de Montpeyroux parce qu’elle est « d’une énorme grosseur » : Petite ; la vicomtesse de Vélude (id.) : Mignonne ; Mme de l’Éclin : Ventre affamé ; Mme de Gallardon : Gallardonette.

 

Le Héros a, lui-même, droit à son traitement particulier : « mon petit jaunet, mon petit serin » pour sa mère (I) ; « Monsieur » pour Françoise (I), « Ploumissou » pour Céleste Albaret (IV) ; « le petit » pour son père quand il parle de lui (I). Pour sa mère, Marcel était « petit loup » et « grand loup ».

 

Les bourgeois ne sont pas exemptés :

Notre ambassadeur à Pétersbourg, M. Paléologue : « Paléo pour le monde diplomatique qui a ses abréviations prétendues spirituelles comme l’autre » (VII).

Albertine : Titine pour Andrée (II).

Brichot : Chochotte pour le milieu Verdurin (IV).

Rachel : pauvre loup (pour Saint-Loup) (III).

Viradobteski : Ski (III, IV, V, VII — seul le faux journal des Goncourt l’appelle par son nom complet).

Octave : « dans les choux » (II).

 

Pour être complet (vous commencez à connaître ma prétention à l’exhaustivité), il faut signaler cette déformation injurieuse due à Charlus s’adressant à Morel :

[Charlus à Morel :] Quant à tous les petits messieurs qui s’appellent marquis de Cambremerde ou de Vatefairefiche, il n’y a aucune différence entre eux et le dernier pioupiou de votre régiment. Que vous alliez faire pipi chez la comtesse Caca, ou caca chez la baronne Pipi, c’est la même chose, vous aurez compromis votre réputation et pris un torchon breneux comme papier hygiénique. Ce qui est malpropre.» (IV)

 

[Le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen], l’ami de M. de Norpois, et que, par la manie de surnoms propre à ce milieu, on appelait si universellement le prince Von, que lui-même signait prince Von, ou, quand il écrivait à des intimes, Von. Encore cette abréviation-là se comprenait-elle à la rigueur, à cause de la longueur d’un nom composé. On se rendait moins compte des raisons qui faisaient remplacer Elisabeth tantôt par Lili, tantôt par Bebeth, comme dans un autre monde pullulaient les Kikim. On s’explique que des hommes, cependant assez oisifs et frivoles en général, eussent adopté « Quiou » pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit moins ce qu’ils en gagnaient à prénommer un de leurs cousins Dinand au lieu de Ferdinand. […] Quelquefois on se contentait d’ajouter un a au nom ou au prénom du mari pour désigner la femme. L’homme le plus avare, le plus sordide, le plus inhumain du faubourg ayant pour prénom Raphaël, sa charmante, sa fleur sortant aussi du rocher signait toujours Raphaëla ; mais ce sont là seulement simples échantillons de règles innombrables dont nous pourrons toujours, si l’occasion s’en présente, expliquer quelques-unes. Ensuite je demandai au duc de me présenter au prince d’Agrigente. « Comment, vous ne connaissez pas cet excellent Gri-gri », s’écria M. de Guermantes, et il dit mon nom à M. d’Agrigente. (III)

 

 

Vous m’en direz tant !

 

Demain, les noms communs.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

Cambremer

*le lift, tout essoufflé, vint me prévenir : « C’est la marquise de Camembert qui vient n’ici pour voir Monsieur. […] je lui dis que la dame qui venait de partir s’appelait la marquise de Cambremer et non de Camembert. À l’étage devant lequel nous passions alors, j’aperçus, portant un traversin, une femme de chambre affreuse qui me salua avec respect, espérant un pourboire au départ. J’aurais voulu savoir si c’était celle que j’avais tant désirée le soir de ma première arrivée à Balbec, mais je ne pus jamais arriver à une certitude. Le lift me jura, avec la sincérité de la plupart des faux témoins, mais sans quitter son air désespéré, que c’était bien sous le nom de Camembert que la marquise lui avait demandé de l’annoncer. Et, à vrai dire, il était bien naturel qu’il eût entendu un nom qu’il connaissait déjà. Puis, ayant sur la noblesse et la nature des noms avec lesquels se font les titres les notions fort vagues qui sont celles de beaucoup de gens qui ne sont pas liftiers, le nom de Camembert lui avait paru d’autant plus vraisemblable que, ce fromage étant universellement connu, il ne fallait point s’étonner qu’on eût tiré un marquisat d’une renommée aussi glorieuse, à moins que ce ne fût celle du marquisat qui eût donné sa célébrité au fromage. Néanmoins, comme il voyait que je ne voulais pas avoir l’air de m’être trompé et qu’il savait que les maîtres aiment à voir obéis leurs caprices les plus futiles et acceptés leurs mensonges les plus évidents, il me promit, en bon domestique, de dire désormais Cambremer. […] « Je ne me rappelle pas bien le nom des invités, mais je sais qu’il y a Madame la marquise de Camembert », m’avait dit le lift ; le souvenir de nos explications relatives aux Cambremer n’était pas arrivé à supplanter définitivement celui du mot ancien, dont les syllabes familières et pleines de sens venaient au secours du jeune employé quand il était embarrassé pour ce nom difficile, et étaient immédiatement préférées et réadoptées par lui, non pas paresseusement et comme un vieil usage indéracinable, mais à cause du besoin de logique et de clarté qu’elles satisfaisaient. IV

 

Chenouville

*« Mon Dieu, me dit Mme de Cambremer-Legrandin, je crois que ma belle-mère s’attarde un peu trop, elle oublie que nous avons à dîner mon oncle de Ch’nouville. Et puis Cancan n’aime pas attendre. » Cancan me resta incompréhensible, et je pensai qu’il s’agissait peut-être d’un chien. Mais pour les cousins de Ch’nouville, voilà. Avec l’âge s’était amorti chez la jeune marquise le plaisir qu’elle avait à prononcer leur nom de cette manière. Et cependant c’était pour le goûter qu’elle avait jadis décidé son mariage. Dans d’autres groupes mondains, quand on parlait des Chenouville, l’habitude était (du moins chaque fois que la particule était précédée d’un nom finissant par une voyelle, car dans le cas contraire on était bien obligé de prendre appui sur le de, la langue se refusant à prononcer Madam’ d’ Ch’nonceaux) que ce fût l’e muet de la particule qu’on sacrifiât. On disait : « Monsieur d’Chenouville ». Chez les Cambremer la tradition était inverse, mais aussi impérieuse. C’était l’e muet de Chenouville que, dans tous les cas, on supprimait. Que le nom fût précédé de mon cousin ou de ma cousine, c’était toujours de « Ch’nouville » et jamais de Chenouville. (Pour le père de ces Chenouville on disait notre oncle, car on n’était pas assez gratin à Féterne pour prononcer notre « onk », comme eussent fait les Guermantes, dont le baragouin voulu, supprimant les consonnes et nationalisant les noms étrangers, était aussi difficile à comprendre que le vieux français ou un moderne patois.) IV

*[Cottard :] En tous cas, que les Guermantes aillent ou non chez Mme Verdurin, elle reçoit, ce qui vaut mieux, les d’Sherbatoff, les d’Forcheville, et tutti quanti, des gens de la plus haute volée, toute la noblesse de France et de Navarre, à qui vous me verriez parler de pair à compagnon. IV

 

Fénelon

*elle [Mme Poussin] eût eu peur de brusquer le doux chantre de Télémaque en l’appelant rudement Fénelon — comme je faisais moi-même en connaissance de cause, ayant pour ami le plus cher l’être le plus intelligent, bon et brave, inoubliable à tous ceux qui l’ont connu, Bertrand de Fénelon — et elle ne disait jamais que « Fénélon » trouvant que l’accent aigu ajoutait quelque mollesse. IV

 

Fitz-James

*S’il n’y avait aucune affectation, aucune volonté de fabriquer un langage à soi, alors cette façon de prononcer était un vrai musée d’histoire de France par la conversation. « Mon grand-oncle Fitt-jam » n’avait rien qui étonnât, car on sait que les Fitz-James proclament volontiers qu’ils sont de grands seigneurs français, et ne veulent pas qu’on prononce leur nom à l’anglaise. V

 

Guillaume

*Le frère de Gilbert, Charles le Bègue, prince pieux mais qui, ayant perdu de bonne heure son père, Pépin l’Insensé, mort des suites de sa maladie mentale, exerçait le pouvoir suprême avec toute la présomption d’une jeunesse à qui la discipline a manqué, dès que la figure d’un particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer jusqu’au dernier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles fit brûler l’église de Combray, la primitive église alors, celle que Théodebert, en quittant avec sa cour la maison de campagne qu’il avait près d’ici, à Thiberzy (Theodeberciacus), pour aller combattre les Burgondes, avait promis de bâtir au-dessus du tombeau de Saint-Hilaire, si le Bienheureux lui procurait la victoire. Il n’en reste que la crypte où Théodore a dû vous faire descendre, puisque Gilbert brûla le reste. Ensuite il défit l’infortuné Charles avec l’aide de Guillaume Le Conquérant (le curé prononçait Guilôme), ce qui fait que beaucoup d’Anglais viennent pour visiter. Mais il ne semble pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car ceux-ci se ruèrent sur lui à la sortie de la messe et lui tranchèrent la tête. I

 

Léa

*Je revis, du reste, sa femme [Mme de Cambremer] une autre fois parce qu’elle avait dit que ma « cousine » avait un drôle de genre et que je voulus savoir ce qu’elle entendait par là. Elle nia l’avoir dit, mais finit par avouer qu’elle avait parlé d’une personne qu’elle avait cru rencontrer avec ma cousine. Elle ne savait pas son nom et dit finalement que, si elle ne se trompait pas, c’était la femme d’un banquier, laquelle s’appelait Lina, Linette, Lisette, Lia, enfin quelque chose de ce genre. Je pensais que « femme d’un banquier » n’était mis que pour plus de démarquage. IV

 

Legrandin

*je me détournai vers Ski et lui assurai qu’il se trompait absolument sur la famille à laquelle appartenait M. de Charlus ; il me répondit qu’il était sûr de son fait et ajouta que je lui avais même dit que son vrai nom était Gandin, Le Gandin. « Je vous ai dit, lui répondis-je, que Mme de Cambremer était la sœur d’un ingénieur, M. Legrandin. Je ne vous ai jamais parlé de M. de Charlus. Il y a autant de rapport de naissance entre lui et Mme de Cambremer qu’entre le Grand Condé et Racine. — Ah ! je croyais », dit Ski légèrement sans plus s’excuser de son erreur IV

 

Lévy, Sylvain

*quand Mme de Cambremer citait à faux un nom, c’était par bienveillance, pour ne pas avoir l’air de savoir quelque chose et quand, par sincérité, pourtant elle l’avouait, croyant le cacher en le démarquant. Si, par exemple, elle défendait une femme, elle cherchait à dissimuler, tout en voulant ne pas mentir à qui la suppliait de dire la vérité, que Madame une telle était actuellement la maîtresse de M. Sylvain Lévy, et elle disait : « Non… je ne sais absolument rien sur elle, je crois qu’on lui a reproché d’avoir inspiré une passion à un monsieur dont je ne sais pas le nom, quelque chose comme Cahn, Kohn, Kuhn ; du reste, je crois que ce monsieur est mort depuis fort longtemps et qu’il n’y a jamais rien eu entre eux. » C’est le procédé semblable à celui des menteurs — et inverse du leur — qui, en altérant ce qu’ils ont fait quand ils le racontent à une maîtresse ou simplement à un ami, se figurent que l’une ou l’autre ne verra pas immédiatement que la phrase dite (de même que Cahn, Kohn, Kuhn) est interpolée, est d’une autre espèce que celles qui composent la conversation, est à double fond. IV

 

Montesquiou

*dans un salon, quelqu’un prouve qu’il n’est pas du monde en disant : M. de Montesquiou-Fezensac pour M. de Montesquiou. IV

 

Rohan

*Un jour, en visite, entendant une jeune fille dire : « ma tante d’Uzai », « mon onk de Rouan », elle [la marquise de Cambremer] n’avait pas reconnu immédiatement les noms illustres qu’elle avait l’habitude de prononcer : Uzès et Rohan ; IV

 

Saint-Loup

*Quant à sa femme, elle employa, en prenant congé de moi, deux de ces abréviations qui, même écrites, me choquaient alors dans une lettre, bien qu’on s’y soit habitué depuis, mais qui, parlées, me semblent encore, même aujourd’hui, avoir, dans leur négligé voulu, dans leur familiarité apprise, quelque chose d’insupportablement pédant : « Contente d’avoir passé la soirée avec vous, me dit-elle ; amitiés à Saint-Loup, si vous le voyez. » En me disant cette phrase, Mme de Cambremer prononça Saint-Loupe. Je n’ai jamais appris qui avait prononcé ainsi devant elle, ou ce qui lui avait donné à croire qu’il fallait prononcer ainsi. Toujours est-il que, pendant quelques semaines, elle prononça Saint-Loupe, et qu’un homme qui avait une grande admiration pour elle et ne faisait qu’un avec elle fit de même. Si d’autres personnes disaient Saint-Lou, ils insistaient, disaient avec force Saint-Loupe, soit pour donner indirectement une leçon aux autres, soit pour se distinguer d’eux. Mais sans doute, des femmes plus brillantes que Mme de Cambremer lui dirent, ou lui firent indirectement comprendre, qu’il ne fallait pas prononcer ainsi, et que ce qu’elle prenait pour de l’originalité était une erreur qui la ferait croire peu au courant des choses du monde, car peu de temps après Mme de Cambremer redisait Saint-Lou, et son admirateur cessait également toute résistance, soit qu’elle l’eût chapitré, soit qu’il eût remarqué qu’elle ne faisait plus sonner la finale, et s’était dit que, pour qu’une femme de cette valeur, de cette énergie et de cette ambition, eût cédé, il fallait que ce fût à bon escient. IV

 

Sazerat

*Ma tante pouvait lui dire vingt fois en une minute : « C’est la fin, ma pauvre Eulalie », vingt fois Eulalie répondait : « Connaissant votre maladie comme vous la connaissez, madame Octave, vous irez à cent ans, comme me disait hier encore Mme Sazerin. » (Une des plus fermes croyances d’Eulalie et que le nombre imposant des démentis apportés par l’expérience n’avait pas suffi à entamer, était que Mme Sazerat s’appelait Mme Sazerin.) I

*Tout le monde à Combray parla pendant vingt-cinq ans à Françoise de Mme Sazerat et Françoise continua à dire Mme Sazerin, non par cette volontaire et orgueilleuse persévérance dans ses erreurs qui était habituelle chez elle, se renforçait de notre contradiction et était tout ce qu’elle avait ajouté chez elle à la France de Saint-André-des-Champs (des principes égalitaires de 1789 elle ne réclamait qu’un droit du citoyen, celui de ne pas prononcer comme nous et de maintenir qu’hôtel, été et air étaient du genre féminin), mais parce qu’en réalité elle continua toujours d’entendre Sazerin. VI

 

Swann

*[Norpois à propos des gens reçus chez les Swann :] — Je dois dire, ajouta-t-il, pour être tout à fait juste, qu’il y va cependant des femmes, mais… appartenant plutôt…, comment dirais-je, au monde républicain qu’à la société de Swann (il prononçait Svann). Qui sait ? Ce sera peut-être un jour un salon politique ou littéraire. II

*C’est que Gilberte était devenue très snob. C’est ainsi qu’une jeune fille ayant un jour, soit méchamment, soit maladroitement, demandé quel était le nom de son père, non pas adoptif mais véritable, dans son trouble et pour dénaturer un peu ce qu’elle avait à dire, elle avait prononcé au lieu de Souann, Svann, changement qu’elle s’aperçut un peu après être péjoratif, puisque cela faisait de ce nom d’origine anglaise un nom allemand. VI

 

Uzès

*Un jour, en visite, entendant une jeune fille dire : « ma tante d’Uzai », « mon onk de Rouan », elle [la marquise de Cambremer] n’avait pas reconnu immédiatement les noms illustres qu’elle avait l’habitude de prononcer : Uzès et Rohan ; elle avait eu l’étonnement, l’embarras et la honte de quelqu’un qui a devant lui à table un instrument nouvellement inventé dont il ne sait pas l’usage et dont il n’ose pas commencer à manger. Mais, la nuit suivante et le lendemain, elle avait répété avec ravissement : « ma tante d’Uzai » avec cette suppression de l’s finale, suppression qui l’avait stupéfaite la veille, mais qu’il lui semblait maintenant si vulgaire de ne pas connaître qu’une de ses amies lui ayant parlé d’un buste de la duchesse d’Uzès, Mlle Legrandin lui avait répondu avec mauvaise humeur, et d’un ton hautain : « Vous pourriez au moins prononcer comme il faut : Mame d’Uzai. » IV

 

Villeparisis

*Mon père dans l’intervalle avait rencontré une fois ou deux M. de Guermantes, et maintenant que M. de Norpois lui avait dit que le duc était un homme remarquable, il faisait plus attention à ses paroles. Justement ils parlèrent, dans la cour, de Mme de Villeparisis. « Il m’a dit que c’était sa tante ; il prononce Viparisi. III

 

Viradobetski

*Quant au sculpteur Ski, appelé ainsi à cause de la difficulté qu’on trouvait à prononcer son nom polonais, et parce que lui-même affectait, depuis qu’il vivait dans une certaine société, de ne pas vouloir être confondu avec des parents fort bien posés, mais un peu ennuyeux et très nombreux, il avait, à quarante-cinq ans et fort laid, une espèce de gaminerie, de fantaisie rêveuse qu’il avait gardée pour avoir été jusqu’à dix ans le plus ravissant enfant prodige du monde, coqueluche de toutes les dames. IV

 

Lieux :

Béarn et Tarn

*Ce n’est pas dans les froids pastiches des écrivains d’aujourd’hui qui disent : au fait (pour en réalité), singulièrement (pour en particulier), étonné (pour frappé de stupeur), etc., etc., qu’on retrouve le vieux langage et la vraie prononciation des mots, mais en causant avec une Mme de Guermantes ou une Françoise ; j’avais appris de la deuxième, dès l’âge de cinq ans, qu’on ne dit pas le Tarn, mais le Tar ; pas le Béarn, mais le Béar. Ce qui fit qu’à vingt ans, quand j’allai dans le monde, je n’eus pas à y apprendre qu’il ne fallait pas dire, comme faisait Mme Bontemps : Madame de Béarn. V

 

Froshdorf

Ainsi, la duchesse ayant eu un arrière-grand-père auprès du comte de Chambord, pour taquiner son mari d’être devenu orléaniste, aimait à proclamer : « Nous les vieux de Frochedorf ». Le visiteur qui avait cru bien faire en disant jusque-là « Frohsdorf » tournait casaque au plus court et disait sans cesse « Frochedorf ». V


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Façons de parler (1) : les noms propres”

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  1. J’avais un prof d’histoire qui disait Taillerand et Gu-ise, ce qui je crois est ou a pu être une prononciation locale.

  2. A propose de votre phrase « nul ne doit plus ignorer que la comtesse Greffulhe, inspiration majeure pour la duchesse de Guermantes, était nommée Greffeuille dans la haute société de l’époque », je voudrais vous préciser ceci. Cette prononciation « Greffeuille » est absolument récusée par les descendants de la comtesse Greffulhe, dont certains l’ont bien connue à la fin de sa vie. Personne dans la famille n’a jamais entendu le nom prononcé ainsi. L’origine de cette affirmztion se situe dans la biographie de Proust par Painter — qui ne cite pas ses sources. Cette affirmation étant reprise par Wikipédia, beaucoup la prennent pour agent comptant, et sont très fiers de prononcer ainsi « pour faire chic », ce qui est une erreur. La prononciation « Greffeuille » a peut-être été en vigueur autrefois dans les Cévennes, d’où la famille Greffulhe était originaire, mais n’était en aucune façon utilisée à l’époque de la comtesse.

    • Bienvenue, Chère Laure Hillerin, sur ce blogue, et merci pour votre contribution. Je vais apporter un correctif. Je me réjouis, en outre, de vous saluer lors de la Journée des Aubépines dont vous êtes l’hôte d’honneur.

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