Entonner des antonomases

Entonner des antonomases

 

Dans une autre vie, j’ai écrit un dictionnaire des noms propres dans le parler commun. Son titre : Du bruit dans Landerneau. Paru chez Arléa en 1995, il a été réédité deux fois (1996 et 2005), « revu et augmenté », selon l’expression consacrée. Toute honte bue, son succès ne s’est jamais démenti.

Si, avec mon éditeur (dont je salue les dirigeants, Jean-Claude, Catherine et Claude), je n’avais pas eu le souci de vendre, il aurait dû s’appeler « Collection d’antonomases » — pas sûr que j’aurais pu m’offrir beaucoup de cravates avec un tel titre !

Mais, au fait, qu’est-ce qu’une antonomase ? Une figure de style aux allures d’expression figée où un nom propre est utilisé métaphoriquement comme un nom commun. Sa compréhension n’est garantie que si celui qui s’en sert et celui à qui il s’adresse partagent les mêmes références…

Des antonomases, Proust en use une trentaine dans la Recherche, les mettant souvent dans la bouche du Dr Cottard, dont il ne fait pas un parangon de culture.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

La compil’ :

 

Adam (Dans le costume d’)

Nu.

*[Cottard :] Je vois plusieurs nobles à la douche, dans le costume d’Adam, ce sont plus ou moins des dégénérés. Je ne leur parle pas parce qu’en somme je suis fonctionnaire et que cela pourrait me faire du tort. IV, 233

 

Anastasie

Avec ses ciseaux, elle incarne la censure.

Personnage imaginaire de l’histoire de la presse, ainsi nommé pendant la guerre de 1870.

*Un peu avant la guerre, de petites chroniques transparentes pour ce qu’on appelait les initiés avaient commencé à faire le plus grand tort à M. de Charlus. De l’une intitulée : « Les mésaventures d’une douairière en us, les vieux jours de la Baronne », Mme Verdurin avait acheté cinquante exemplaires pour pouvoir la prêter à ses connaissances et M. Verdurin, déclarant que Voltaire même n’écrivait pas mieux, en donnait lecture à haute voix. Depuis la guerre le ton avait changé. L’inversion du baron n’était pas seule dénoncée, mais aussi sa prétendue nationalité germanique : « Frau Bosch », « Frau von den Bosch » étaient les surnoms habituels de M. de Charlus. Un morceau d’un caractère poétique avait ce titre emprunté à certains airs de danse dans Beethoven : « Une Allemande ». Enfin deux nouvelles : « Oncle d’Amérique et Tante de Frankfort » et « Gaillard d’arrière », lues en épreuves dans le petit clan, avaient fait la joie de Brichot lui-même qui s’était écrié : « Pourvu que très haute et très puissante Anastasie ne nous caviarde pas ! » VII, 55

 

Artaban (Fier comme)

Hautain et vaniteux.

Plusieurs souverains parthes et perses ont porté ce nom dans l’Antiquité.

*[Eulalie à tante Léonie :] Françoise doit le savoir maintenant que vous y avez donné une voiture ». — Que je lui ai donné une voiture ! s’écriait ma tante. —Ah ! mais je ne sais pas, moi, je croyais, je l’avais vue qui passait maintenant en calèche, fière comme Artaban, pour aller au marché de Roussainville. J’avais cru que c’était Mme Octave qui lui avait donné. » I, 83

 

Bacchus (Sous l’influence de)

Ivre.

Bacchus est le Dieu de la vigne et du vin dans la mythologie latine.

*l’imbécile dame d’honneur de Mme de Parme, fixée pour toujours à la croyance que j’étais parent de l’ennuyeux amiral Jurien de la Gravière. « Elle n’est pas très forte, me dit le duc, et puis il ne lui faut pas trop de libations, je la crois légèrement sous l’influence de Bacchus. » En réalité Mme de Varambon n’avait bu que de l’eau, mais le duc aimait à placer ses locutions favorites. III, 349

 

Barnum

Chantre du spectaculaire.

Homme de spectacle américain, Phineas Taylor Barmum (1810-1891) organise des shows incroyables, mêlant phénomènes de foire, ménagerie et cirque.

*[Brichot :] du temps où Elstir et Swann allaient chez Mme Verdurin, Dechambre était déjà une notoriété parisienne, et, chose admirable, sans avoir reçu à l’étranger le baptême du succès. Ah ! il n’était pas un adepte de l’Évangile selon saint Barnum, celui-là. IV, 206

 

Bénédictin (Un travail de)

Une tâche accomplie avec application, minutie et patience.

Benoît est le fondateur de l’ordre des Bénédictins qui recopient au Moyen-Âge les textes de l’Antiquité et constituent ainsi des bibliothèques.

*[La marquise de Cambremer :] Nous avions fait nommer à la cure de Criquetot, malgré toutes les difficultés qu’il y a à changer de diocèse, le doyen d’un pays où j’ai personnellement des terres, fort loin d’ici, à Combray, où le bon prêtre se sentait devenir neurasthénique. Malheureusement l’air de la mer n’a pas réussi à son grand âge ; sa neurasthénie s’est augmentée et il est retourné à Combray. Mais il s’est amusé, pendant qu’il était notre voisin, à aller consulter toutes les vieilles chartes, et il a fait une petite brochure assez curieuse sur les noms de la région. Cela l’a d’ailleurs mis en goût, car il paraît qu’il occupe ses dernières années à écrire un grand ouvrage sur Combray et ses environs. Je vais vous envoyer sa brochure sur les environs de Féterne. C’est un vrai travail de Bénédictin. Vous y lirez des choses très intéressantes sur notre vieille Raspelière dont ma belle-mère parle beaucoup trop modestement. IV, 146-147

 

Brest (Tonnerre de)

Juron.

Mme de Cambremer jeta un regard sévère à son mari; elle n’aurait pas voulu qu’il s’humiliât ainsi devant Brichot. Elle fut plus mécontente encore quand, à chaque expression « toute faite » qu’employait Cancan, Cottard, qui en connaissait le fort et le faible parce qu’il les avait laborieusement apprises, démontrait au marquis, lequel confessait sa bêtise, qu’elles ne voulaient rien dire : « Pourquoi : bête comme chou ? Croyez-vous que les choux soient plus bêtes qu’autre chose ? Vous dites : répéter trente-six fois la même chose. Pourquoi particulièrement trente-six ? Pourquoi : dormir comme un pieu ? Pourquoi : Tonnerre de Brest ? Pourquoi : faire les quatre cents coups ? » IV, 226

 

Cambronne (Le mot de)

En cinq lettres.

*[La princesse de Parme :] — Zola, un poète !

— Mais oui, répondit en riant la duchesse, ravie par cet effet de suffocation. Que Votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu’il touche. Vous me direz qu’il ne touche justement qu’à ce qui… porte bonheur ! Mais il en fait quelque chose d’immense ; il a le fumier épique ! C’est l’Homère de la vidange ! Il n’a pas assez de majuscules pour écrire le mot de Cambronne. III, 349

*Aussi avait-il [Morel] décidé, il y avait une quinzaine de jours, de ne plus revoir la jeune fille, de laisser M. de Charlus et Jupien se débrouiller (il employait un verbe plus cambronnesque) entre eux et, avant d’annoncer la rupture, de « fout’ le camp » pour une destination inconnue. V, 132

 

Danube (Un paysan du)

Un être rustique, brutal, rustaud.

Il est popularisé par Jean de La Fontaine dans sa fable éponyme.

*[Legrandin au Héros :] Je suis d’une autre planète. Adieu, ne prenez pas en mauvaise part la vieille franchise du paysan de la Vivonne qui est aussi resté le paysan du Danube. III, 104

 

Dulcinée (Sa)

La dame de ses pensées.

Elle est aimée du héros de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (1605-1615), de Cervantès.

*Bloch et M. de Norpois, qui s’étaient levés, se trouvèrent plus près de nous.

— Monsieur, dit Mme de Villeparisis, lui avez-vous parlé de l’affaire Dreyfus ?

  1. de Norpois leva les yeux au ciel, mais en souriant, comme pour attester l’énormité des caprices auxquels sa Dulcinée lui imposait le devoir d’obéir. III, 161

*Profitant de ce que le baron s’était éloigné pour parler au général, Mme Verdurin fit signe à Brichot. Celui-ci, qui ne savait pas ce que Mme Verdurin allait lui dire, voulut l’amuser et, sans se douter combien il me faisait souffrir, dit à la Patronne : « Le baron est enchanté que Mlle Vinteuil et son amie ne soient pas venues. Elles le scandalisent énormément. Il a déclaré que leurs mœurs étaient à faire peur. Vous n’imaginez pas comme le baron est pudibond et sévère sur le chapitre des mœurs. » Contrairement à l’attente de Brichot, Mme Verdurin ne s’égaya pas : « Il est immonde, répondit-elle. Proposez-lui de venir fumer une cigarette avec vous, pour que mon mari puisse emmener sa Dulcinée [Morel] sans que le Charlus s’en aperçoive, et l’éclaire sur l’abîme où il roule. » V, 192

 

Endymion, beau comme [IV]

D’une séduction absolue.

Endymion est un berger aimé d’une déesse dans la mythologie grecque.

*j’avais vu un chasseur beau comme Endymion, les traits incroyablement parfaits, qui venait pour une dame que je ne connaissais pas IV, 134

 

Évangile (Paroles d’)

Vérité indiscutable

Les Évangiles de la Bible sont une partie du Nouveau Testament.

*sous tous les souvenirs les plus doux de Swann, sous les paroles les plus simples que lui avait dites autrefois Odette, qu’il avait crues comme paroles d’évangile, sous les actions quotidiennes qu’elle lui avait racontées, sous les lieux les plus accoutumés, la maison de sa couturière, l’avenue du Bois, l’Hippodrome, il sentait (dissimulée à la faveur de cet excédent de temps qui dans les journées les plus détaillées laisse encore du jeu, de la place, et peut servir de cachette à certaines actions), il sentait s’insinuer la présence possible et souterraine de mensonges qui lui rendaient ignoble tout ce qui lui était resté le plus cher I, 264

*le récit d’une cuisinière qui lui avait raconté qu’elle avait menacé ses maîtres et en avait obtenu, en les traitant devant tout le monde de « fumier », mille faveurs, montrait que c’était pour elle parole d’Évangile. Françoise ajoutait même : « Moi, si j’avais été patronne je me serais trouvée vexée. » III, 251

*Le chauffeur (heureusement je ne songeai jamais à inviter celui-là) était venu me dire que la Compagnie d’autos qui l’avait envoyé à Balbec pour la saison lui faisait rejoindre Paris dès le lendemain. Cette raison, d’autant plus que le chauffeur était charmant et s’exprimait si simplement qu’on eût toujours dit paroles d’Évangile, nous sembla devoir être conforme à la vérité. Elle ne l’était qu’à demi. Il n’y avait en effet plus rien à faire à Balbec. Et en tous cas, la Compagnie, n’ayant qu’à demi confiance dans la véracité du jeune évangéliste, appuyé sur sa roue de consécration, désirait qu’il revînt au plus vite à Paris. IV, 298

 

Ève ni d’Adam (Ne connaître ni d’)

N’avoir aucun lien.

La première femme et le premier homme dans la Bible.

*Les Courvoisier se faisaient de l’intelligence une idée moins favorable et, pour peu qu’on ne fût pas de leur monde, être intelligent n’était pas loin de signifier «avoir probablement assassiné père et mère». Pour eux l’intelligence était l’espèce de « pince monseigneur » grâce à laquelle des gens qu’on ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam forçaient les portes des salons les plus respectés, et on savait chez les Courvoisier qu’il finissait toujours par vous en cuire d’avoir reçu de telles « espèces ». III, 309

 

Fregoli

Une personne apte à se déguiser en un clin d’œil en de multiples personnages.

Fregoli est un comédien transformiste italien (1867-1936).

*pour d’autres et pour des hommes aussi la transformation était si complète, l’identité si impossible à établir – par exemple entre un noir viveur qu’on se rappelait et le vieux moine qu’on avait sous les yeux – que plus même qu’à l’art de l’acteur, c’était à celui de certains prodigieux mimes, dont Fregoli reste le type, que faisaient penser ces fabuleuses transformations. VII, 182

 

Hercule (Un)

Un costaud aux gros biscottos.

Héros luttant contre le mal dans la mythologie latine.

*J’avais cru trouver en Andrée une créature saine et primitive, alors qu’elle n’était qu’un être cherchant la santé, comme étaient peut-être beaucoup de ceux en qui elle avait cru la trouver et qui n’en avaient pas plus la réalité qu’un gros arthritique à figure rouge et en veste de flanelle blanche n’est forcément un Hercule. II, 364

*Quelquefois, à l’automne, entre les courses de Deauville, les eaux et le départ pour Guermantes et les chasses, dans les quelques semaines qu’on passe à Paris, comme la duchesse aimait le café-concert, le duc allait avec elle y passer une soirée. Le public remarquait tout de suite, dans une de ces petites baignoires découvertes où l’on ne tient que deux, cet Hercule en «smoking» (puisqu’en France on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu’elle ne porte pas en Angleterre), le monocle à l’œil, dans sa grosse mais belle main, à l’annulaire de laquelle brillait un saphir, un gros cigare dont il tirait de temps à autre une bouffée, les regards habituellement tournés vers la scène, mais, quand il les laissait tomber sur le parterre où il ne connaissait d’ailleurs absolument personne, les émoussant d’un air de douceur, de réserve, de politesse, de considération. III, 336

*Le nom de Zola ne fit pas bouger un muscle dans le visage de M. de Beautreillis. L’antidreyfusisme du général était trop profond pour qu’il cherchât à l’exprimer. Et son silence bienveillant quand on abordait ces sujets touchait les profanes par la même délicatesse qu’un prêtre montre en évitant de vous parler de vos devoirs religieux, un financier en s’appliquant à ne pas recommander les affaires qu’il dirige, un hercule en se montrant doux et en ne vous donnant pas de coups de poings. III, 348

 

Landerneau (Du bruit dans)

Un cancan piquant.

La formule est tirée de la pièce d’Alexandre Duval, Les héritiers ou le naufrage (1796).

*[Le duc de Guermantes :] Je ne suis pas si ambitieux que ma cousine Mirepoix qui prétend qu’elle peut suivre la filiation de sa maison avant Jésus-Christ jusqu’à la tribu de Lévi, et je me fais fort de démontrer qu’il n’y a jamais eu une goutte de sang juif dans notre famille. Mais enfin il ne faut tout de même pas nous la faire à l’oseille, il est bien certain que les charmantes opinions de monsieur mon neveu peuvent faire assez de bruit dans Landerneau. D’autant plus que Fezensac est malade, ce sera Duras qui mènera tout, et vous savez s’il aime à faire des embarras, dit le duc qui n’était jamais arrivé à connaître le sens précis de certains mots et qui croyait que faire des embarras voulait dire faire non pas de l’esbroufe, mais des complications. III, 166

 

Lucullus

Un gourmet raffiné.

Lucius Lucinius Lucullus est un homme d’État, général et gastronome romain (—115-—57).

*[Norpois à la mère du Héros :] Comment encore un pudding à la Nesselrode ! Ce ne sera pas de trop de la cure de Carlsbad pour me remettre d’un pareil festin de Lucullus. II, 26)

*[M. de Crécy au Héros :] « Hé bien ! vous ne me dites pas de jour pour notre prochaine réunion à la Lucullus ? Nous n’avons rien à nous dire ? permettez-moi de vous rappeler que nous avons laissé en train la question des deux familles de Montgommery. Il faut que nous finissions cela. Je compte sur vous. » IV, 355

 

Mentor [II, V]

Guide spirituel.

Ami d’Ulysse, précepteur de son fils Télémaque dans la mythologie grecque. Héros des Aventures de Télémaque (1699) de Fénelon.

*tout en me parlant avec bonté et de l’air d’importance d’un homme qui sait sa vaste expérience, il ne cessait de m’examiner avec une curiosité sagace et pour son profit, comme si j’eusse été quelque usage exotique, quelque monument instructif, ou quelque étoile en tournée. Et de la sorte il faisait preuve à la fois, à mon endroit, de la majestueuse amabilité du sage Mentor et de la curiosité studieuse du jeune Anacharsis. II, 16

*en disant qu’il parlerait de moi à Gilberte et à sa mère (ce qui me permettrait, comme une divinité de l’Olympe qui a pris la fluidité d’un souffle ou plutôt l’aspect du vieillard dont Minerve emprunte les traits, de pénétrer moi-même, invisible, dans le salon de Mme Swann d’attirer son attention, d’occuper sa pensée, d’exciter sa reconnaissance pour mon admiration, de lui apparaître comme l’ami d’un homme important, de lui sembler à l’avenir digne d’être invité par elle et d’entrer dans l’intimité de sa famille), cet homme important qui allait user en ma faveur du grand prestige qu’il devait avoir aux yeux de Mme Swann, m’inspira subitement une tendresse si grande que j’eus peine à me retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui avaient l’air d’être restées trop longtemps dans l’eau. II, 34

*Peut-être chez moi, et chez beaucoup, le second homme que j’étais devenu était-il simplement une face du premier, exalté et sensible du côté de soi-même, sage Mentor pour les autres. Peut-être en était-il ainsi chez mes parents selon qu’on les considérait par rapport à moi ou en eux-mêmes. V, 71

 

Mozart

Un virtuose.

Wolfgang Amadeus Mozart est un compositeur autrichien (1756-1791).

*en tous cas il n’est pas l’heure, objecta la Patronne. Laisse-les tranquilles, ils ont bien le temps. Ça les avancera bien d’arriver une heure d’avance à la gare. Ils sont mieux ici. Et vous, mon petit Mozart, dit-elle à Morel, n’osant pas s’adresser directement à M. de Charlus, vous ne voulez pas rester ? Nous avons de belles chambres sur la mer. IV, 255

 

Nemrod

Un grand chasseur devant l’Éternel.

Nemrod est un Hébreu, fondateur légendaire des empires babyloniens. Passionné par la chasse, il passe pour avoir vécu en 2230 avant notre ère.

*À ce moment entra M. de Grouchy, dont le train, à cause d’un déraillement, avait eu une panne d’une heure. Il s’excusa comme il put. Sa femme, si elle avait été Courvoisier, fût morte de honte. Mais Mme de Grouchy n’était pas Guermantes « pour des prunes ». Comme son mari s’excusait du retard :

— Je vois, dit-elle en prenant la parole, que même pour les petites choses, être en retard c’est une tradition dans votre famille.

— Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas démonter, dit le duc.

— Tout en marchant avec mon temps, je suis forcée de reconnaître que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu’elle a permis la restauration des Bourbons, et encore mieux d’une façon qui les a rendus impopulaires. Mais je vois que vous êtes un véritable Nemrod !

— J’ai en effet rapporté quelques belles pièces. Je me permettrai d’envoyer demain à la duchesse une douzaine de faisans. III, 338

 

Paysan du Danube

Un être rustique, brutal, rustaud.

Il est popularisé par Jean de La Fontaine dans sa fable éponyme.

*[Legrandin au Héros :] Je suis d’une autre planète. Adieu, ne prenez pas en mauvaise part la vieille franchise du paysan de la Vivonne qui est aussi resté le paysan du Danube. III, 104

 

Pic de la Mirandole

Une personne aux connaissances universelles.

Jean Pic de la Mirandole est un philosophe et théologien humaniste italien (1463-1494).

*Chez elle [Mme de Cambremer] la déformation des noms n’avait absolument rien du dédain aristocratique. Ce n’est pas elle qui, comme la duchesse de Guermantes (laquelle par sa naissance eût dû être, plus que Mme de Cambremer, à l’abri de ce ridicule), eût dit, pour ne pas avoir l’air de savoir le nom peu élégant (alors qu’il est maintenant celui d’une des femmes les plus difficiles à approcher) de Julien de Monchâteau : « une petite Madame… Pic de la Mirandole ». Non, quand Mme de Cambremer citait à faux un nom, c’était par bienveillance, pour ne pas avoir l’air de savoir quelque chose et quand, par sincérité, pourtant elle l’avouait, croyant le cacher en le démarquant. IV, 221

 

Prusse (Travailler pour le roi de)

Sans recevoir de salaire.

*[M. de Norpois] Comme dit un beau proverbe arabe : « Les chiens aboient, la caravane passe. » Après avoir jeté cette citation, M. de Norpois s’arrêta pour nous regarder et juger de l’effet qu’elle avait produit sur nous. Il fut grand, le proverbe nous était connu. Il avait remplacé cette année-là chez les hommes de haute valeur cet autre : « Qui sème le vent récolte la tempête », lequel avait besoin de repos, n’étant pas infatigable et vivace comme : « Travailler pour le Roi de Prusse. » Car la culture de ces gens éminents était une culture alternée, et généralement triennale. II, 23

*[Charlus au Héros :] avez-vous remarqué ce pullulement d’expressions nouvelles qu’emploie Norpois qui, quand elles ont fini par s’user à force d’être employées tous les jours – car vraiment il est infatigable, et je crois que c’est la mort de ma tante Villeparisis qui lui a donné une seconde jeunesse – sont immédiatement remplacées par d’autres lieux communs. Autrefois je me rappelle que vous vous amusiez à noter ces modes de langage qui apparaissaient, se maintenaient, puis disparaissaient : « celui qui sème le vent récolte la tempête » ; « les chiens aboient, la caravane passe » ; « faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances, disait le baron Louis » ; « il y a là des symptômes qu’il serait exagéré de prendre au tragique mais qu’il convient de prendre au sérieux » ; « travailler pour le roi de Prusse » (celle-là a d’ailleurs ressuscité, ce qui était infaillible). VII, 64

 

Pyrrhus (Une victoire à la)

Qui gagne perd.

L’armée de Pyrrhus Ier d’Épire subit des pertes irremplaçables quand il défait les Romains pendant sa guerre en Italie à la bataille d’Héraclée (— 280) et à celle d’Ausculum (—279).

*« Avez-vous de la petite chaôse ? dit-il en se tournant vers Morel. Non ? Alors je joue ce vieux David. — Mais alors vous avez cinq, vous avez gagné ! — — Si Signor. — Voilà une belle victoire, docteur, dit le marquis. — Une victoire à la Pyrrhus, dit Cottard en se tournant vers le marquis et en regardant par-dessus son lorgnon pour juger de l’effet de son mot. IV, 262

 

Quichotte (Un don)

Un idéaliste.

Chevalier à la triste figure, seul contre le monde, héros de Don Quichotte de la Manche, l’Ingénieux Hidalgo de Miguel de Cervantès Saavedra (1547-1616).

*Il n’était pas aussi difficile que je le croyais que M. de Charlus accédât à ma demande de me présenter [au prince de Guermantes]. D’une part, au cours de ces vingt dernières années, ce Don Quichotte s’était battu contre tant de moulins à vent (souvent des parents qu’il prétendait s’être mal conduits à son égard), il avait avec tant de fréquence interdit «comme une personne impossible à recevoir» d’être invité chez tels ou telles Guermantes, que ceux-ci commençaient à avoir peur de se brouiller avec tous les gens qu’ils aimaient, de se priver, jusqu’à leur mort, de la fréquentation de certains nouveaux venus dont ils étaient curieux, pour épouser les rancunes tonnantes mais inexpliquées d’un beau-frère ou cousin qui aurait voulu qu’on abandonnât pour lui femme, frère, enfants. IV, 37

 

Rabelais (Le quart d’heure de)

Le moment où il faut payer la facture quand on n’a pas d’argent.

François Rabelais est un écrivain français (1483-1553).

Origine de l’expression : l’écrivain invente une ruse pour se faire conduire de Lyon à Paris alors que sa bourse est vide : il se fait passer pour un comploteur, du coup, la maréchaussée se charge de le conduire sans qu’il ait à débourser un sou.

*Pour les locutions, il [Cottard] était insatiable de renseignements, car, leur supposant parfois un sens plus précis qu’elles n’ont, il eût désiré savoir ce qu’on voulait dire exactement par celles qu’il entendait le plus souvent employer : la beauté du diable, du sang bleu, une vie de bâtons de chaise, le quart d’heure de Rabelais, être le prince des élégances, donner carte blanche, être réduit à quia, etc., et dans quels cas déterminés il pouvait à son tour les faire figurer dans ses propos. I, 142

*J’entends bien, répondit Brichot, que, pour parler comme Maître François Rabelais, vous voulez dire que je suis moult sorbonagre, sorbonicole et sorboniforme. Pourtant, tout autant que les camarades, j’aime qu’un livre donne l’impression de la sincérité et de la vie, je ne suis pas de ces clercs… — Le quart d’heure de Rabelais, interrompit le docteur Cottard avec un air non plus de doute, mais de spirituelle assurance. IV, 314

 

Récamier (Une)

Une personne plus insignifiante qu’intéressante.

Jeanne Françoise Julie Adélaïde Bernard Récamier est une femme du monde et d’esprit, salonnière (1777-1849).

*c’était à se demander si tous les gens que nous regrettons de ne pas avoir connus parce que Balzac les peignait dans ses livres ou les leur dédiait en hommage d’admiration, sur lesquels Sainte-Beuve ou Baudelaire firent leurs plus jolis vers, si à plus forte raison toutes les Récamier, toutes les Pompadour, ne m’eussent pas paru d’insignifiantes personnes, VII, 23

*Quant à la nièce [de Mme Saint-Euverte], j’ignore si c’est à cause d’une maladie d’estomac, de nerfs, d’une phlébite, d’un accouchement prochain, récent ou manqué, qu’elle écoutait la musique étendue sans se bouger pour personne. Le plus probable est que, fière de ses belles soies rouges, elle pensait faire sur sa chaise longue un effet genre Récamier. VII, 237

 

Trafalgar (Un coup de)

Un désastre complet et inattendu.

Le 21 octobre 1805, le britannique Nelson bat la flotte de Napoléon 1er au large de ce cap du sud de l’Espagne. C’est un coup fatal pour la marine française.

*[Cottard :] Attendez, dit-il en montrant son adversaire, je lui prépare un coup de Trafalgar. » Et le coup devait être excellent pour le docteur, car dans sa joie il se mit en riant à remuer voluptueusement les deux épaules, ce qui était dans la famille, dans le « genre » Cottard, un trait presque zoologique de la satisfaction. IV, 262

 

Turc (Une tête de)

Une victime de moqueries.

C’est à partir de la fin du XIXe siècle une attraction constituée d’un dynamomètre surmonté d’une tête enturbannée (stéréotype du Turc) dans laquelle il faut taper le plus fort possible, la force du coup étant mesurée par une aiguille. 

Dans ce jeu, il est bien sûr plus viril de se frotter à un symbole de force, d’où la cible à la forme d’une tête de Turc. 
Mais c’est le fait que cette pauvre tête est constamment frappée par tout le monde, qui fait de la tête de Turc celui sur lequel chacun s’acharne.

*on se rappelle peut-être que déjà à la Raspelière, Brichot était devenu pour les Verdurin, du grand homme qu’il leur avait paru être autrefois, sinon une tête de Turc comme Saniette, du moins l’objet de leurs railleries à peine déguisées. VII, 69

 

Valais (Crétin du)

Quelqu’un ne brillant pas par son intelligence.

En médecine, le crétinisme est fréquent dans les pays où existe le goitre endémique, particulièrement dans des régions montagneuses. Le Valais est un canton suisse des Alpes.

*— Ah ! Robert ! Écoutez, dis-je encore à Saint-Loup pendant le dîner, — oh ! c’est d’un comique cette conversation à propos interrompus et du reste je ne sais pas pourquoi — vous savez la dame dont je viens de vous parler ?

— Oui.

  • Vous savez bien qui je veux dire ?
  • Mais voyons, vous me prenez pour un crétin du Valais, pour un demeuré.
  • Vous ne voudriez pas me donner sa photographie ? III, 68

 

Zeus, tonnerre de [IV]

Juron.

Zeus est le dieu des dieux de l’Olympe grec.

*Quant à Brichot, comme il était très brave homme et parfaitement dupe de ce que M. Verdurin disait de sa femme, il redoutait pour son amie les émotions d’un pareil chagrin [après la mort de Dechambre]. « Oui, elle sait tout depuis ce matin, dit la princesse, on n’a pas pu lui cacher. — Ah ! mille tonnerres de Zeus, s’écria Brichot, ah ! ça a dû être un coup terrible, un ami de vingt-cinq ans ! En voilà un qui était des nôtres ! IV, 207

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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