C’est pas sorcier !

C’est pas sorcier !

 

Il s’en passe de belles au « Palace » de Maineville…

Contre cinquante francs, Morel y accepte un rendez-vous avec le prince de Guermantes. Charlus l’apprend, mais ignore qui est le séducteur. Aidé de Jupien, il obtient de la patronne de la maison de plaisir de pouvoir observer la scène caché. La rencontre amoureuse a lieu hors de sa vue car le musicien a été prévenu que deux messieurs ont payé pour le voir. Le prince est exfiltré et Morel placé dans une chambre avec trois pensionnaires.

L’épisode est raconté dans Sodome et Gomorrhe. Lisons la suite :

 

*Noémie conduisit à pas de loup M. de Charlus ivre de fureur et Jupien désolé vers une porte entrebâillée en leur disant : « Vous allez très bien voir. Du reste, en ce moment ce n’est pas très intéressant, il est avec trois dames, il leur raconte sa vie de régiment. » Enfin le baron put voir par l’ouverture de la porte et aussi dans les glaces. Mais une terreur mortelle le força de s’appuyer au mur. C’était bien Morel qu’il avait devant lui, mais, comme si les mystères païens et les enchantements existaient encore, c’était plutôt l’ombre de Morel, Morel embaumé, pas même Morel ressuscité comme Lazare, une apparition de Morel, un fantôme de Morel, Morel revenant ou évoqué dans cette chambre (où, partout, les murs et les divans répétaient des emblèmes de sorcellerie), qui était à quelques mètres de lui, de profil. Morel avait, comme après la mort, perdu toute couleur ; entre ces femmes avec lesquelles il semblait qu’il eût dû s’ébattre joyeusement, livide, il restait figé dans une immobilité artificielle ; pour boire la coupe de champagne qui était devant lui, son bras sans force essayait lentement de se tendre et retombait. On avait l’impression de cette équivoque qui fait qu’une religion parle d’immortalité, mais entend par là quelque chose qui n’exclut pas le néant. Les femmes le pressaient de questions : « Vous voyez, dit tout bas Mlle Noémie au baron, elles lui parlent de sa vie de régiment, c’est amusant, n’est-ce pas ? — et elle rit — vous êtes content ? Il est calme, n’est-ce pas », ajouta-t-elle, comme elle aurait dit d’un mourant. Les questions des femmes se pressaient, mais Morel, inanimé, n’avait pas la force de leur répondre. Le miracle même d’une parole murmurée ne se produisait pas. M. de Charlus n’eut qu’un instant d’hésitation, il comprit la vérité et que, soit maladresse de Jupien quand il était allé s’entendre, soit puissance expansive des secrets confiés qui fait qu’on ne les garde jamais, soit caractère indiscret de ces femmes, soit crainte de la police, on avait prévenu Morel que deux messieurs avaient payé fort cher pour le voir, on avait fait sortir le prince de Guermantes métamorphosé en trois femmes, et placé le pauvre Morel tremblant, paralysé par la stupeur, de telle façon que, si M. de Charlus le voyait mal, lui, terrorisé, sans paroles, n’osant pas prendre son verre de peur de le laisser tomber, voyait en plein le baron.

 

« Sorcellerie », un homme saisi d’une « terreur mortelle », l’autre ayant « comme après la mort, perdu toute couleur »… Faut-il lire l’œuvre de Proust à la lumière de quelque maléfique magie, d’autant que, plus tôt, dans le même volume, le même Charlus est qualifié de « vieux sorcier » ?

 

Or, voilà-t-y-pas que, dans la foulée, je tombe sur un article d’un quotidien du Bénin — l’ancien Dahomey, berceau du vaudou, où j’ai vécu un temps (je n’en ai pas changé un mot) :

 

« Dame Mougni Zounnon née Akohdé, 35 ans environ, a été mortellement atteinte par des décharges électriques mercredi dans l’après-midi dans le village de Bossa, arrondissement de Dasso (Ouinhi), sous une fine pluie.

Les faits macabres se sont produits aux environs de 16 h lorsque le tonnerre a grondé, zébrant le ciel d’éclairs lumineux, avec des répercussions qui ont ébranlé tout le village. C’est après cette détonation de dame nature qu’il a été constaté sous une fine pluie, le corps inanimé de Mougni Zounnon, qui venait d’être mortellement frappée par la foudre.

La mère de la victime, venue sur les lieux s’enquérir de la situation a piqué subitement une crise et en est morte aussi, a-t-on constaté. Les parents de la victime se sont attaqués à leur gendre, le mari de dame Zounnon, l’accusant de sorcellerie. Sa maison a été saccagée et une bonne partie de ses effets jetés dans un puits. »

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Le rapport ? Lointain, ténu (un coup de foudre ?), mais j’ai tellement aimé les deux histoires, chacune dans un style particulier qui fait tout leur charme — pas de ceux qu’on jette.

 

Sor(tilège), si t’es un homme !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “C’est pas sorcier !”

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  1. ce quotidien du Bénin date de quand ? Incroyable !

  2. patricelouis says: -#1

    Mars 2015… Incroyable, Chère Françoise, mais vrai !

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