Pas de papa

Pas de papa

 

Le Héros proustien a une maman… Mais a-t-il un papa ?

 

Voyons les occurrences :

Maman – I : 69 ; II : 28 ; III : 32 ; IV : 35 ; V : 19 ; VI : 20 ; VII : 8

*TOTAL : 214

Mère – I : 107 ; II : 124 ; III : 132 ; IV : 122 ; V : 49 ; VI : 97 ; VII : 61

*TOTAL : 692

Père – I : 125 ; II : 206 ; III : 114 ; IV : 78 ; V : 35 ; VI : 35 ; VII : 42

*TOTAL : 611

Papa : I : 2 ; II : 5 ; III : 1 ; IV : 2 ; V : 2 ; VI : 1 ; VII : 1

*TOTAL : 14

 

L’adoration pour la figure maternelle a été mille fois mille fois analysée. Les relations au père un peu moins. Pour aller vite, il ne suscite pas les effusions, même s’il est moins dur que le Héros veut le faire croire (voir la chronique d’hier Un père exemplaire (mal récompensé).

Le Héros est capable de le trouver « puissant » : « Si j’étais tombé gravement malade, si j’avais été capturé par des brigands, persuadé que mon père avait trop d’intelligences avec les puissances suprêmes, de trop irrésistibles lettres de recommandation auprès du bon Dieu, pour que ma maladie ou ma captivité pussent être autre chose que de vains simulacres sans danger pour moi, j’aurais attendu avec calme l’heure inévitable du retour à la bonne réalité, l’heure de la délivrance ou de la guérison » (Du côté de chez Swann) ; il peut se montrer attentionné : « j’entendis mon père me dire : «Il doit faire encore froid sur le Grand Canal, tu ferais bien de mettre à tout hasard dans ta malle ton pardessus d’hiver et ton gros veston. » À ces mots je m’élevai à une sorte d’extase « (id.).

 

Reste qu’il traite Bloch « d’idiot et d’imbécile » (I), que face à Legrandin, il se montre « curieux, irrité et cruel (I) et qu’il dit de son fils : « Cet enfant est idiot, il deviendra affreux. » (I)

 

Les occurrences de « Mon père » : I : 85 (toujours celui du Héros sauf une fois, Vinteuil dans la bouche de sa fille) ; II : 86 (presque toujours le sien) ; III : 64 (id.), etc.

Quant à papa, dans Le Côté de chez Swann, c’est Swann justement ; pareil dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, sauf une fois où c’est le père du Héros, mais dans la bouche de Gilberte ; le seul papa de Du côté de Guermantes concerne le père du Héros, mais dans la bouche de sa mère ; dans Sodome et Gomorrhe, c’est le père de M. de Cambremer ; dans La Prisonnière, le marchand de jouets parisien chante les « papas » ; dans La Fugitive, c’est Swann qui parle de lui-même à sa fille… Décidément, il faut se faire une raison : le Héros ne veut pas dire « papa ». Vérifions, pour la forme, dans Le Temps retrouvé. Deux occurrences. La première concerne Swann mort, évoqué par Gilberte et la seconde… Mais oui, c’est bien lui ! « Mon père » devient « papa ». Il était temps ! Le Héros envisage un intérêt pour la bibliophilie :

*Je collectionnerais pour les romans les reliures d’autrefois, celles du temps où je lus mes premiers romans et qui entendaient tant de fois papa me dire : « Tiens-toi droit. »

 

Alors, que retenir de la figure du géniteur ? Cet ultime sursaut filial du dernier tome est-il là pour boucler une boucle ouverte dans le premier où Bergotte est élevé au rang de père de substitution — « je pleurai sur les pages de l’écrivain comme dans les bras d’un père retrouvé » ? Temps retrouvé ou père retrouvé ?

 

« Tiens-toi droit ». Elle est raide, celle-là.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Pas de papa”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Oui, cher Patrice, mais y’a-t-il dans la Recherche un dialogue entre le fils et son père , comme il peut y avoir un dialogue entre le fils et sa mère, le fils et sa grand’mère ? Le narrateur rapporte les paroles paternelles entendues, il le nomme dans sa filiation, mais y’a-t-il seulement une conversation entre les deux ? A mon sens, non, mais je sais que si j’ai tort, vous allez me le prouver illico !

    Non, la seule conversation directe que je pourrais imaginer entre son père et lui reviendrait très certainement à un écrit, comme la terrible « lettre au Père » de Franz Kafka. Mais Marcel n’a pas choisi cette voie : il préfère, là comme ailleurs, « la suspension de la bienséance », à savoir décrire une famille parée de vertus, touchante, sans remise en cause directe. On n’imagine pas Marcel Proust, lui qui « adore sa grand’mère » et l’affirme hautement devant un Charlus insinuant, proclamer en tapant du poing « familles, je vous hais ! » Tout au plus détournera-t-il le regard quand la cruauté familiale se révèlera, au détour d’un verre de xerès de trop…

    • Vous avez raison, chère Clopine.
      Dans le premier volume, le seul semblant d’échange direct trouvé entre le père et le fils n’est pas exclusivement entre les deux :
      *On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas encore; quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de Paris, mon père l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait : « Allons, prenez les couvertures, on est arrivé. »

  2. Vous savez, Patrice, c’est l’un des points de la Recherche qui m’a, dirons-nous, « touchée au coeur », et ce dès ma première lecture, encore adolescente, et qui me poigne encore à chaque (re)lecture. Je crois que seuls les enfants à qui leurs pères n’ont jamais parlé , qui n’ont jamais eu une seule vraie conversation avec leur père, et dont le père n’a jamais pris la peine de, je ne dis pas « consulter », je dis « recueillir l’avis », peuvent comprendre la soi-disante « dureté », disons la sécheresse dont le Narrateur fait preuve vis-à-vis de son paternel.

    Oh, celui-ci devait certainement être un « brave homme », et dans la vraie vie, un homme de valeur ! Mais le fait est qu’un éloignement de cette sorte , fortuit ou volontaire, d’un père vis-à-vis de son enfant peut conduire à cette ablation de sensibilité, qui conduit à un jugement injuste. Je ressens si profondément cela, bien entendu, parce que j’en ai été moi-même « victime » (si victime il y a) , et je peux vous assurer que le chemin est long pour discerner une voie rédemptrice. Qui sait si ce n’est pas le motif caché (même à ses propres yeux) qui a poussé Marcel vers l’acte créatif ? Cette hyper-sensibilité d’un côté, et cet assèchement de l’autre ?

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et