Moustachus…

Moustachus…

 

La moustache est mâle…

Proust en fait un élément identifiant les hommes, les vrais. Il en désigne les porteurs individuels mais en faut aussi un marqueur.

Dans À la Recherche du temps perdu, la moustache (ou les moustaches — le romancier use des deux indifféremment) est « une satisfaction d’amour-propre » pour les « garçons de café » et une part essentielle des « mécaniciens » d’automobiles.

Son chauffeur-secrétaire Alfred Agostinelli en portait-il ? La réponse est oui :

476 Agostinelli moustachu

 

Les hommes qui arborent des moustaches sont Legrandin (les siennes sont blondes), Swann, Verdurin (Elstir les peint bleues), Cambremer (petites pour lui), Charlus (relevées et teintes très noir), Bloch (façon duc d’Aumale), Borodino (tortillées et tombantes), le père de Morel, (en attribut constitutif des domestiques). Quant au Héros, s’il n’en porte pas, Albertine n’en souhaiterait pas moins qu’il la laissât pousser. Et quand il cesse de se raser, elles sont inégales ou telles une « ombre ».

Quant aux deux mystérieuses moustaches présentées hier…

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… celle de gauche (aux pointes remontantes) appartient au fou de Proust et celle de droite (aux pointes tombantes) à Marcel lui-même.

 

Curieusement, Proust ne réserve pas ces poils au sexe masculin masculin. C’est ce que nous verrons demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

 

Legrandin

*Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté, d’une politesse raffinée, causeur comme nous n’en avions jamais entendu, il était aux yeux de ma famille qui le citait toujours en exemple, le type de l’homme d’élite, prenant la vie de la façon la plus noble et la plus délicate. I, 47

 

Swann

*Mais Swann et la princesse avaient une même manière de juger les petites choses qui avait pour effet — à moins que ce ne fût pour cause — une grande analogie dans la façon de s’exprimer et jusque dans la prononciation. Cette ressemblance ne frappait pas parce que rien n’était plus différent que leurs deux voix. Mais si on parvenait par la pensée à ôter aux propos de Swann la sonorité qui les enveloppait, les moustaches d’entre lesquelles ils sortaient, on se rendait compte que c’étaient les mêmes phrases, les mêmes inflexions, le tour de la coterie Guermantes. I, 243

*Je n’avais pas vu Swann depuis très longtemps, je me demandai un instant si autrefois il coupait sa moustache, ou n’avait pas les cheveux en brosse, car je lui trouvais quelque chose de changé ; c’était seulement qu’il était en effet très « changé », parce qu’il était très souffrant, et la maladie produit dans le visage des modifications aussi profondes que se mettre à porter la barbe ou changer sa raie de place. III, 405

 

Verdurin

*Mon Dieu je reconnais les qualités qu’il y a dans le portrait de mon mari, c’est moins étrange que ce qu’il fait d’habitude mais il a fallu qu’il lui fasse des moustaches bleues. I, 267

 

Des mécaniciens

*L’idée de perfection que je portais en moi, je l’avais prêtée alors à la hauteur d’une victoria, à la maigreur de ces chevaux furieux et légers comme des guêpes, les yeux injectés de sang comme les cruels chevaux de Diomède, et que maintenant, pris d’un désir de revoir ce que j’avais aimé, aussi ardent que celui qui me poussait bien des années auparavant dans ces mêmes chemins, je voulais avoir de nouveau sous les yeux au moment où l’énorme cocher de Mme Swann, surveillé par un petit groom gros comme le poing et aussi enfantin que saint Georges, essayait de maîtriser leurs ailes d’acier qui se débattaient effarouchées et palpitantes. Hélas ! il n’y avait plus que des automobiles conduites par des mécaniciens moustachus qu’accompagnaient de grands valets de pied. I, 302

 

Cambremer

*M. de Stermaria n’était pas ce jour-là à Balbec au grand regret du bâtonnier. Mais insidieusement il dit au maître d’hôtel :

— Aimé, vous pourrez dire à M. de Stermaria qu’il n’est pas le seul noble qu’il y ait eu dans cette salle à manger. Vous avez bien vu ce monsieur qui a déjeuné avec moi ce matin ? Hein ? petites moustaches, air militaire ? Eh bien, c’est le marquis de Cambremer. II, 184

 

Charlus

*Le lendemain du jour où Robert m’avait ainsi parlé de son oncle tout en l’attendant, vainement du reste, comme je passais seul devant le casino en rentrant à l’hôtel, j’eus la sensation d’être regardé par quelqu’un qui n’était pas loin de moi. Je tournai la tête et j’aperçus un homme d’une quarantaine d’années, très grand et assez gros, avec des moustaches très noires, et qui, tout en frappant nerveusement son pantalon avec une badine, fixait sur moi des yeux dilatés par l’attention. […] Il cambrait sa taille d’un air de bravade, pinçait les lèvres, relevait ses moustaches et dans son regard ajustait quelque chose d’indifférent, de dur, de presque insultant. II, 230

*À Paris, où je ne le rencontrais qu’en soirée, immobile, sanglé dans un habit noir, maintenu dans le sens de la verticale par son fier redressement, son élan pour plaire, la fusée de sa conversation, je ne me rendais pas compte à quel point il avait vieilli. Maintenant, dans un complet de voyage clair qui le faisait paraître plus gros, en marche et se dandinant, balançant un ventre qui bedonnait et un derrière presque symbolique, la cruauté du grand jour décomposait sur les lèvres, en fard, en poudre de riz fixée par le cold cream, sur le bout du nez, en noir sur les moustaches teintes dont la couleur d’ébène contrastait avec les cheveux grisonnants, tout ce qui aux lumières eût semblé l’animation du teint chez un être encore jeune. IV, 183

*Au nombre des habitués de Mme Verdurin, et le plus fidèle de tous, comptait maintenant, depuis plusieurs mois, M. de Charlus. Régulièrement, trois fois par semaine, les voyageurs qui stationnaient dans les salles d’attente ou sur le quai de Doncières-Ouest voyaient passer ce gros homme aux cheveux gris, aux moustaches noires, les lèvres rougies d’un fard qui se remarque moins à la fin de la saison que l’été, où le grand jour le rendait plus cru et la chaleur à demi liquide. IV, 305

*Brichot tirait parfois de cette présence de M. de Charlus à ses cours l’occasion de faire un plaisir, presque de rendre des politesses. Il disait à quelque parent, ou à quelqu’un de ses amis bourgeois : « Si cela pouvait amuser votre femme ou votre fille, je vous préviens que le baron de Charlus, prince d’Agrigente, le descendant des Condé, assistera à mon cours. C’est un souvenir à garder que d’avoir vu un des derniers descendants de notre aristocratie qui ait du type. Si elles sont là, elles le reconnaîtront à ce qu’il sera placé à côté de ma chaise. D’ailleurs, ce sera le seul, un homme fort, avec des cheveux blancs, la moustache noire, et la médaille militaire. — Ah ! je vous remercie », disait le père. V, 200

 

  1. Bloch

*pour sa famille et jusqu’à un degré de parenté fort éloigné, une prétendue ressemblance dans la façon de porter la moustache et dans le haut du nez faisait qu’on appelait M. Bloch un « faux duc d’Aumale ». II, 244

 

Les garçons de café

*Tout d’un coup, je me rappelais que le nom d’employé est comme le port de la moustache pour les garçons de café, une satisfaction d’amour-propre donnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était Françoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en s’apitoyant sur sa propre classe « chez l’ouvrier ou chez le petit » se servant du même singulier que Racine quand il dit : « le pauvre… ». II, 264

 

Deux garçons du Grand-Hôtel

*Il [Aimé] causait en ce moment avec deux garçons. Ils m’avaient salué, je ne savais pas pourquoi ; leurs visages m’étaient inconnus, bien que dans leur conversation résonnât une rumeur qui ne me semblait pas nouvelle. Aimé les morigénait tous deux à cause de leurs fiançailles, qu’il désapprouvait. Il me prit à témoin, je dis que je ne pouvais avoir d’opinion, ne les connaissant pas. Ils me rappelèrent leur nom, qu’ils m’avaient souvent servi à Rivebelle. Mais l’un avait laissé pousser sa moustache, l’autre l’avait rasée et s’était fait tondre ; IV, 271

 

Borodino

*Et si, dans la face placide du capitaine [Borodino], on retrouvait de Napoléon 1er, sinon les traits naturels du visage, du moins la majesté étudiée du masque, l’officier avait surtout dans le regard mélancolique et bon, dans la moustache tombante, quelque chose qui faisait penser à Napoléon III ; […] Quand il choisissait l’étoffe d’un pantalon pour son escadron, il fixait sur le brigadier tailleur un regard capable de déjouer Talleyrand et tromper Alexandre ; et parfois, en train de passer une revue d’installage, il s’arrêtait, laissant rêver ses admirables yeux bleus, tortillait sa moustache, avait l’air d’édifier une Prusse et une Italie nouvelles. III, 87/88

 

Le Héros

*À propos d’un duel que j’avais eu, elle [Albertine] me dit de mes témoins : « Ce sont des témoins de choix », et regardant ma figure avoua qu’elle aimerait me voir « porter la moustache ». III, 288

*quand je n’aurais plus que cinquante mille francs de rente, je pourrais les laisser à Albertine et me tuer. C’est la décision que je pris. Elle me fit penser à moi. Or, comme le moi vit incessamment en pensant une quantité de choses, qu’il n’est que la pensée de ces choses, quand par hasard au lieu d’avoir devant lui ces choses, il pense tout d’un coup à soi-même, il ne trouve qu’un appareil vide, quelque chose qu’il ne connaît pas, auquel pour lui donner quelque réalité il ajoute le souvenir d’une figure aperçue dans la glace. Ce drôle de sourire, ces moustaches inégales, c’est cela qui disparaîtra de la surface de la terre. Quand je me tuerais dans cinq ans, ce serait fini pour moi de pouvoir penser toutes ces choses qui défilaient sans cesse dans mon esprit. VI, 35

*À ce moment je m’aperçus dans la glace ; je fus frappé d’une certaine ressemblance entre moi et Andrée. Si je n’avais pas cessé depuis longtemps de me raser et que je n’eusse eu, qu’une ombre de moustache, cette ressemblance eût été presque complète. C’était peut-être en regardant, à Balbec, ma moustache qui repoussait à peine qu’Albertine avait subitement eu ce désir impatient, furieux, de revenir à Paris. VI, 93

 

Le père de Morel (selon Charlus)

*Dans l’ivresse de se comparer à l’archange, et Morel au fils de Tobie, M. de Charlus ne pensait plus au but de sa phrase, qui était de tâter le terrain pour savoir si, comme il le désirait, Morel consentirait à venir avec lui à Paris. Grisé par son amour, ou par son amour-propre, le baron ne vit pas ou feignit de ne pas voir la moue que fit le violoniste car, ayant laissé celui-ci seul dans le café, il me dit avec un orgueilleux sourire : « Avez-vous remarqué, quand je l’ai comparé au fils de Tobie, comme il délirait de joie ! C’est parce que, comme il est très intelligent, il a tout de suite compris que le père auprès duquel il allait désormais vivre, n’était pas son père selon la chair, qui doit être un affreux valet de chambre à moustaches, mais son père spirituel, c’est-à-dire Moi. Quel orgueil pour lui ! Comme il redressait fièrement la tête ! Quelle joie il ressentait d’avoir compris ! IV, 330

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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