La mode est aux listes…

La mode est aux listes…

 

J’ai publié récemment 101 phrases à ne pas dire sur Proust (mais qu’on peut entendre). Je prépare 50 exemples de ce que Proust n’a jamais fait et peaufine 13 questions sur Marcel. Entretemps, des amis m’ont aidé à lister les emplois que l’écrivain aurait pu occuper.

 

Et voilà que, cette semaine, Télérama propose Cinq raisons de (re)lire… Marcel Proust et “La Recherche”.

C’est signé Gilles Heuré :

 

“A la recherche du temps perdu” est paru il y a un peu plus de cent ans. Il n’est jamais trop tard pour découvrir ce monument d’ironie mordante.

Proust, un grand écrivain qui écrivit beaucoup et qui reste une référence littéraire indépassable ? Oui, mais il faut garder son sang-froid, respirer un bon coup et entrer dans son œuvre avec la certitude qu’on en ressortira pas indemne.

 

1. Le temps jamais perdu qu’il faut pour le (re)lire

Proust : presque une apostrophe, une syllabe effrayante, celle qui désigne le grand écrivain, l’incontournable auteur qu’il faut lire. Avez-vous lu Proust ? On peut répondre dans le désordre : « oui » (s’abstenir de dire « oui, bien sûr ! » ou « quelle question ! »), « non, pas encore » ou bien « oui, mais pas tout ». Sans écarter ceux qui expriment un « non » catégorique pour faire comprendre qu’ils ont été rebutés par un tel monument. Quelle que soit la réponse, Proust est là, en format poche ou bien en Pléiade d’occasion, il sommeille dans les rayons des librairies ou les étagères de bibliothèque, nous fait un signe de la main, gantée de gris suède, évidemment. Et il attend, non pas son heure, il l’a déjà eue, mais la nôtre. Ou plutôt les nôtres. Aborder Proust à 15 ans est une expérience. Le prendre de front à 20 ans, une gageure. Mais plus tard il s’épanouit, prend de l’ampleur, révèle le sens qu’il avait soigneusement glissé dans ses longues phrases, et voici l’ironie mordante, la grâce scintillante et cette profondeur de l’âme humaine qu’il a su deviner et qu’il livre sans fard et sans détour et même qu’il nous renvoie, à nous lecteurs qui sommes simultanément questionnés par ce que nous lisons. Proust est un océan dans lequel on peut se noyer, mais avec la joie d’avoir été enveloppé par des spirales enivrantes et une perspicacité inouïe.

Et alors les personnages se dessinent avec précision, comme sous le pinceau d’un peintre. Voici Swann, rongé par la jalousie, qui a tissé sa toile avec une détermination acide, ou Odette, qui s’amuse des hommes avec une habileté presque naïve. Voici Mme Verdurin, inimitable bourgeoise mondaine s’égayant avec une vulgarité compassée dans son salon et dont la principale activité économique sera sans doute de produire des émules tout au long du siècle à venir. Et encore Albertine, si proche et si lointaine, Bergotte, Saint-Loup, Françoise, Norpois… On lira la tendresse et la mélancolie des paysages, on réfléchira au souvenir du baiser de la mère et l’on voyagera toutes voiles dehors dans les méandres de la mémoire. Et, dans ce long périple, Marcel tient la barre et vogue sur son œuvre. Quant au cap à tenir, c’est une autre histoire, puisque Proust ne dit pas ce qui est, mais ce dont il se souvient.

 

2. Le style de Proust

Un long fleuve, pas forcément tranquille : les réminiscences, les flux de la mémoire, les « ajoutages » qu’il ne cessa d’inscrire dans les marges de son manuscrit (et qui ont certainement, par leur longueur, plongé quelques correcteurs dans un état végétatif), l’excellence de l’observation, l’insurmontable volume des anecdotes, l’art de la contemplation, le désenchantement et la recherche du bonheur, and so on, comme aurait dit John Ruskin. Fluidité vertigineuse, car l’intrusion du souvenir se manifeste par la perception. Dans la solitude de Proust, cette silencieuse plongée en lui-même, résonne aussi le fracas d’un monde qui disparaît. Et l’on aurait tort de ne pas voir chez ce détective à la fois flatteur et curieux du petit monde aristocratique et de sa domesticité celui qui rit de toute la société qui l’entoure, dont il se repaît et qui le consume. Prétentions sociales de la bourgeoisie, morale sexuelle, tout y passe. Qu’on se le dise et qu’on le répète : Proust a énormément d’humour.

 

3. La valeur documentaire et historique

Balzac, Zola ou Hugo peintres de leur temps, informateurs hors pair sur les us, coutumes, modes de vie et mœurs de leur société, on le sait. Mais Proust aussi. Entendons-nous bien : ce facétieux Marcel n’est pas toujours des plus fiables, quand il s’agit de chercher chez lui l’exactitude historique. On sait qu’il a changé quelques noms de ses milliers de personnages et, s’il nous venait à l’esprit de suivre l’itinéraire de ses nombreux pèlerinages, voire de ses destinations habituelles, comme Balbec/Cabourg, nous nous apercevrions que les parcours dont il fait état sont sinueux. A peine des repères précis, comme Lamballe. Quant au reste, ce grand lecteur de l’indicateur des chemins de fer joue les filles de l’air et déjoue tous les trajets. La littérature, parmi tous ses pouvoirs, a aussi celui de faire bifurquer les trains. Mais à force de vouloir transfigurer la réalité, il lui arrive aussi de dire l’exact sentiment. Ainsi – prenons cet exemple quelques mois après le centenaire de la déclaration de la Première Guerre mondiale – parvient-il à cerner la réalité la plus aiguë. Lui, le non-combattant par excellence, a su, dans Le Temps retrouvé, texte qu’il avait écrit en partie avant guerre, mais auquel il ajouta de nombreuses notations sur Paris en guerre, décrire le sentiment non seulement de celui qui ne fait pas la guerre, mais, plus subtilement encore, celui du permissionnaire égaré dans une ville de l’arrière qu’il ne comprend pas et qui ne le comprend pas non plus :

« A l’heure du dîner les restaurants étaient pleins ; et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l’hôtel de Balbec quand des pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu’elle est plus résignée, plus noble, et que c’est d’un hochement de tête philosophe, sans haine, que, prêt à repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : “On ne dirait pas que c’est la guerre ici.” »

Magnifique ! Fermez le ban !

 

4. Des commentateurs par milliers

Ils sont nombreux à s’en être souvenus, à avoir livré leur Proust, à l’avoir décortiqué et analysé sous toutes les coutures. A chacun son Proust (dans le désordre) : Samuel Beckett, Walter Benjamin, Jean-Yves Tadié, Jean-François Revel, Jean Cocteau, Paul Morand, François Mauriac, André Maurois, Claude Simon, Gérard Genette, Maurice Blanchot, Gilles Deleuze, Roland Barthes, Philippe Sollers, François Bon, Antoine Compagnon…

 

5. Un anniversaire… manqué ?

Le 14 novembre 2013, on fêtait le centenaire du début de la publication d’A la recherche du temps perdu. Vous avez raté l’anniversaire ? Aucune importance. Ce ne fut qu’une date. Rien qu’une date, qui remit un petit coup de projecteur sur Proust. Mais c’est quand on veut qu’on peut le (re)lire, en douceur, avec attention et plaisir. Qu’on soit couché ou adossé à un petit pan de mur jaune…

 

Incorrigible Télérama : la dernière remarque est un tantinet élitaire.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Mes Quizz Proust (1 et 2) sont toujours disponibles (100 et 30 questions). Ils se trouvent en haut à droite de la page d’accueil du blogue, sous Le fou de proust. Un 3e est en chantier…


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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