Marcel et Oscar

Marcel et Oscar

 

Proust n’a pas de chance avec les écrivains anglo-saxons…

J’ai raconté plusieurs fois ici la rencontre ratée avec James Joyce. Il m’avait échappé que ça ne s’était pas mieux passé, deux décennies plus tôt avec Oscar Wilde.

 

Fin 1891. Le Français à vingt ans, le Britannique, trente-sept. Le premier invite le second à dîner chez ses parents. Pas avérée, la soirée connaît plusieurs versions de seconde main, ramassées ici :

Wilde se présente et est introduit dans le salon. Croyant qu’il est le seul convive, il est surpris d’y voir les parents de Proust. Il demande alors à aller dans la salle de bain.

Son hôte, qui revient de chez Mme Lemaire, arrive donc en retard et interroge le domestique sur la présence du « monsieur anglais ». Apprenant où Oscar se cache, Marcel court au bout du couloir et lui demande à travers la porte s’il est souffrant. L’auteur du Portrait de Dorian Gray, paru l’année même, se présente majestueusement : « Ah, vous voilà, cher monsieur Proust. Non je ne suis pas souffrant le moins du monde. Je pensais avoir le plaisir de dîner en tête à tête avec vous, mais on m’a fait entrer dans le salon. Au fond, il y avait vos parents, alors le courage m’a manqué. Au revoir, cher monsieur Proust, au revoir. »

 

Fin de la soirée avant même qu’elle commence ! C’est une autre phrase que Proust va immortaliser dans La Prisonnière. Reprenant ce qu’avait déjà dit Robert de Montesquiou, Oscar Wilde fait une remarque désagréable sur le mobilier qu’il a vu : «  Comme c’est laid chez vous ! » Proust mettra la formule dans la bouche de Charlus, parlant d’un « mélange d’esprit, d’insolence et de goût ».

 

Ce dernier mot révèle qu’effectivement la famille Proust ne savait pas se meubler.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait

*Sans doute la solitude eût mieux valu, plus féconde, moins douloureuse. Mais si j’avais mené la vie de collectionneur que me conseillait Swann (que me reprochait de ne pas connaître M. de Charlus, quand, avec un mélange d’esprit, d’insolence et de goût, il me disait : « Comme c’est laid chez vous ! »), quelles statues, quels tableaux longuement poursuivis, enfin possédés, ou même, à tout mettre au mieux, contemplés avec désintéressement, m’eussent — comme la petite blessure qui se cicatrisait assez vite, mais que la maladresse inconsciente d’Albertine, des indifférents, ou de mes propres pensées, ne tardait pas à rouvrir — donné accès hors de soi-même, sur ce chemin de communication privé, mais qui donne sur la grande route où passe ce que nous ne connaissons que du jour où nous en avons souffert, la vie des autres ? V

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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