Haut de forme et canotiers

Haut de forme et canotiers

 

Charles Ephrussi inspire Marcel Proust…

Amateur de peinture aussi fortuné qu’attentif, il a pu lui fournir des traits pour le personnage de Swann — à commencer par son prénom et sa judéité. Il écrit sur Dürer et Swann sur Vermeer. Mais il ne faut pas aller trop loin : autant l’ami de la duchesse de Guermantes est séduisant, autant lui « était gros, barbu et laid, ses façons étaient gauches et pesantes » (George D. Painter). Ephrussi a un point commun avec un autre personnage de la Recherche : il prononce madame « Matame », tout comme le prince von Faffenheim-Munsterburg-Weinigen s’adressant à Mme de Villeparisis.

 

Mais c’est le bienfaiteur des peintres qui est abordé ici. La chronique d’hier (Combien, vos asperges ?) traitait de ses liens avec Édouard Manet, s’appuyant sur un extrait du Côté de Guermantes.

 

Reprenons le passage pour évoquer ce qui unit Ephrussi à Auguste Renoir :

Renoir, Autoportrait

Renoir, Autoportrait

*Je demandai à M. de Guermantes s’il savait le nom du monsieur qui figurait en chapeau haut de forme dans le tableau populaire, et que j’avais reconnu pour le même dont les Guermantes possédaient tout à côté le portrait d’apparat, datant à peu près de cette même période où la personnalité d’Elstir n’était pas encore complètement dégagée et s’inspirait un peu de Manet. « Mon Dieu, me répondit-il, je sais que c’est un homme qui n’est pas un inconnu ni un imbécile dans sa spécialité, mais je suis brouillé avec les noms. Je l’ai là sur le bout de la langue, monsieur… monsieur… enfin peu importe, je ne sais plus. Swann vous dirait cela, c’est lui qui a fait acheter ces machines à Mme de Guermantes, qui est toujours trop aimable, qui a toujours trop peur de contrarier si elle refuse quelque chose ; entre nous, je crois qu’il nous a collé des croûtes. Ce que je peux vous dire, c’est que ce monsieur est pour M. Elstir une espèce de Mécène qui l’a lancé, et l’a souvent tiré d’embarras en lui commandant des tableaux. Par reconnaissance — si vous appelez cela de la reconnaissance, ça dépend des goûts — il l’a peint dans cet endroit-là où avec son air endimanché il fait un assez drôle d’effet. Ça peut être un pontife très calé, mais il ignore évidemment dans quelles circonstances on met un chapeau haute forme. Avec le sien, au milieu de toutes ces filles en cheveux, il a l’air d’un petit notaire de province en goguette.

 

Quel est ce « tableau populaire » ? Et quel élégant mécène peut-il s’y égarer ? Le Héros a effectivement repéré cette toile parmi « les Elstir » admirés avant de passer à table.

Dans le rôle du protecteur, Ephrussi ; et dans celui du peintre, Renoir. Le tableau existe bel et bien. C’est la dernière œuvre de l’artiste dans le style impressionniste, le Déjeuner des Canotiers travaillé d’avril à juillet 1881, peint sur la terrasse de la Maison Fournaise, restaurant où l’on festoie pour une centaine de sous, en bord de Seine, à Chatou.

Renoir, Le Déjeuner des canotiers

Renoir, Le Déjeuner des canotiers

 

Les personnages en sont connus et identifiés. Renoir a réuni des amis et modèles pour participer à cette grande œuvre. Suivons Wikipédia :

Au premier plan, à gauche, Aline Charigot (sa future épouse) joue avec son petit chien. Derrière elle, se tient Hippolyte-Alphonse Fournaise, fils du propriétaire de l’auberge. Accoudée à la rambarde, Alphonsine Fournaise, sa sœur, écoute le baron Raoul Barbier assis dos tourné. Ce dernier, ami proche de Renoir et ancien officier de cavalerie, avait la réputation d’être amateur de canots, de chevaux et… de jeunes femmes. Le personnage au premier plan, assis à califourchon sur une chaise n’est pas identifié. Il écoute l’actrice Ellen André tandis que Maggiolo, directeur du journal « Le Triboulet » se penche vers elle. Derrière eux, le petit groupe est formé du journaliste Paul Lhote avec un pince-nez, d’Eugène-Pierre Lestringuez, fonctionnaire de l’Intérieur, et de l’actrice de la Comédie Française Jeanne Samary. Au centre, le modèle Angèle boit, assise à côté d’un homme dont on aperçoit juste le profil. Quant au jeune homme, l’inconnu du tableau dont on ne découvre que le visage, on raconte qu’il pourrait s’agir de Renoir qui se serait planté là pour éviter une composition à treize personnages qui aurait rappelé La Cène. Enfin, derrière Angèle se tient le financier Ephrussi, coiffé d’un chapeau haut de forme. Éditeur de La Gazette des Beaux-Arts, il converse avec le poète Jules Laforgue.

 

Ce « Mécène »-là dont le nom échappe au duc de Guermantes, contribuera à lancer Renoir dont il achètera ce Déjeuner des canotiers.

 

La vie dans l’œuvre, l’œuvre dans la vie — n’en déplaise aux tenants du distant« Narrateur ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait :

*Je fus émus de retrouver dans deux tableaux (plus réalistes, ceux-là, et d’une manière antérieure) un même monsieur, une fois en frac dans son salon, une autre fois en veston et en chapeau haut de forme dans une fête populaire au bord de l’eau où il n’avait évidemment que faire, et qui prouvait que pour Elstir il n’était pas seulement un modèle habituel, mais un ami, peut-être un protecteur, qu’il aimait, comme autrefois Carpaccio tels seigneurs notoires — et parfaitement ressemblants — de Venise, à faire figurer dans ses peintures ; de même encore que Beethoven trouvait du plaisir à inscrire en tête d’une œuvre préférée le nom chéri de l’archiduc Rodolphe. Cette fête au bord de l’eau avait quelque chose d’enchanteur. La rivière, les robes des femmes, les voiles des barques, les reflets innombrables des unes et des autres voisinaient parmi ce carré de peinture qu’Elstir avait découpé dans une merveilleuse après-midi. Ce qui ravissait dans la robe d’une femme cessant un moment de danser, à cause de la chaleur et de l’essoufflement, était chatoyant aussi, et de la même manière, dans la toile d’une voile arrêtée, dans l’eau du petit port, dans le ponton de bois, dans les feuillages et dans le ciel. Comme dans un des tableaux que j’avais vus à Balbec, l’hôpital, aussi beau sous son ciel de lapis que la cathédrale elle-même, semblait, plus hardi qu’Elstir théoricien, qu’Elstir homme de goût et amoureux du Moyen Âge, chanter : « Il n’y a pas de gothique, il n’y a pas de chef-d’œuvre, l’hôpital sans style vaut le glorieux portail », de même j’entendais : « La dame un peu vulgaire qu’un dilettante en promenade éviterait de regarder, excepterait du tableau poétique que la nature compose devant lui, cette femme est belle aussi, sa robe reçoit la même lumière que la voile du bateau, et il n’y a pas de choses plus ou moins précieuses, la robe commune et la voile en elle-même jolie sont deux miroirs du même reflet, tout le prix est dans les regards du peintre. » Or celui-ci avait su immortellement arrêter le mouvement des heures à cet instant lumineux où la dame avait eu chaud et avait cessé de danser, où l’arbre était cerné d’un pourtour d’ombre, où les voiles semblaient glisser sur un vernis d’or. Mais justement parce que l’instant pesait sur nous avec tant de force, cette toile si fixée donnait l’impression la plus fugitive, on sentait que la dame allait bientôt s’en retourner, les bateaux disparaître, l’ombre changer de place, la nuit venir, que le plaisir finit, que la vie passe et que les instants, montrés à la fois par tant de lumières qui y voisinent ensemble, ne se retrouvent pas. Je reconnaissais encore un aspect, tout autre il est vrai, de ce qu’est l’instant, dans quelques aquarelles à sujets mythologiques, datant des débuts d’Elstir et dont était aussi orné ce salon. Les gens du monde « avancés » allaient « jusqu’à » cette manière-là, mais pas plus loin. Ce n’était certes pas ce qu’Elstir avait fait de mieux, mais déjà la sincérité avec laquelle le sujet avait été pensé ôtait à sa froideur. III, 294-295

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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