Combien, vos asperges ?

Combien, vos asperges ?

 

L’histoire est aussi savoureuse que les asperges qui l’inspirent…

Elle est la clé d’un épisode du Côté de Guermantes où le Héros dîne chez les Guermantes. La duchesse lui fait resservir des asperges sauce mousseline. Le duc raille Elstir et ses toiles que Swann fait acheter par Oriane. Il les traite de « machines », de « croûtes », de « pochades ». Parmi elles, leur ami veut faire acquérir une Botte d’Asperges dont le peintre réclamait trois cents francs. Basin de Guermantes l’évaluant, lui, à « un louis », « même en primeurs », ne l’a pas achetée, refusant « d’avaler les asperges de M. Elstir ».

 

Cette histoire est fondée sur un fait réel.

Proust a un ami, Charles Ephrussi (1849-1905), riche collectionneur d’art, critique, fondateur de La Gazette des Beaux-Arts, d’une famille de banquiers juifs originaires d’Odessa, en Russie.

Après avoir collectionné les estampes japonaises, il devient un grand amateur de peinture moderne, il fréquente les ateliers de Degas, Manet, Monet, Puvis de Chavannes. Il leur achète des toiles dont il orne les murs de son hôtel particulier parisien au 11, avenue d’Iéna.

Charles Ephurussi

Charles Ephrussi

Edouard Manet

Edouard Manet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En 1880, il achète à Manet un tableau représentant une botte d’asperges. Ephrussi est si content qu’au lieu de verser les 800 F. convenus, il envoie 1 000 F.  Le peintre réalise alors un second tableau, tout petit, représentant une seule asperge. Il l’envoie à son accompagnée d’une note : « Il en manquait une à votre botte. »

03 Asperges, botte Manet

 

 

 

 

 

 

 

04 Asperge, une Manet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ephrussi est également un bon connaisseur de peinture ancienne : il est notamment l’auteur d’un essai estimé sur Albrecht Dürer et ses dessins. C’est dans sa Gazette que Thoré-Bürger publie les trois articles qui contribuent à la redécouverte de Vermeer si cher à Proust.

 

Il est une autre clé dans l’histoire racontée, avec le même généreux protecteur des artistes. Mais il se fait tard. Je vous la narrerai demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait

*— Tenez, justement, me dit Mme de Guermantes en attachant sur moi un regard souriant et doux et parce qu’en maîtresse de maison accomplie elle voulait, sur l’artiste qui m’intéressait particulièrement, laisser paraître son savoir et me donner au besoin l’occasion de faire montre du mien, tenez, me dit-elle en agitant légèrement son éventail de plumes tant elle était consciente à ce moment-là qu’elle exerçait pleinement les devoirs de l’hospitalité et, pour ne manquer à aucun, faisant signe aussi qu’on me redonnât des asperges sauce mousseline, tenez, je crois justement que Zola a écrit une étude sur Elstir, ce peintre dont vous avez été regarder quelques tableaux tout à l’heure — les seuls du reste que j’aime de lui, ajouta-t-elle. En réalité, elle détestait la peinture d’Elstir, mais trouvait d’une qualité unique tout ce qui était chez elle. Je demandai à M. de Guermantes s’il savait le nom du monsieur qui figurait en chapeau haut de forme dans le tableau populaire, et que j’avais reconnu pour le même dont les Guermantes possédaient tout à côté le portrait d’apparat, datant à peu près de cette même période où la personnalité d’Elstir n’était pas encore complètement dégagée et s’inspirait un peu de Manet. « Mon Dieu, me répondit-il, je sais que c’est un homme qui n’est pas un inconnu ni un imbécile dans sa spécialité, mais je suis brouillé avec les noms. Je l’ai là sur le bout de la langue, monsieur… monsieur… enfin peu importe, je ne sais plus. Swann vous dirait cela, c’est lui qui a fait acheter ces machines à Mme de Guermantes, qui est toujours trop aimable, qui a toujours trop peur de contrarier si elle refuse quelque chose ; entre nous, je crois qu’il nous a collé des croûtes. Ce que je peux vous dire, c’est que ce monsieur est pour M. Elstir une espèce de Mécène qui l’a lancé, et l’a souvent tiré d’embarras en lui commandant des tableaux. Par reconnaissance — si vous appelez cela de la reconnaissance, ça dépend des goûts — il l’a peint dans cet endroit-là où avec son air endimanché il fait un assez drôle d’effet. Ça peut être un pontife très calé, mais il ignore évidemment dans quelles circonstances on met un chapeau haute forme. Avec le sien, au milieu de toutes ces filles en cheveux, il a l’air d’un petit notaire de province en goguette. Mais dites donc, vous me semblez tout à fait féru de ces tableaux. Si j’avais su ça, je me serais tuyauté pour vous répondre. Du reste, il n’y a pas lieu de se mettre autant martel en tête pour creuser la peinture de M. Elstir que s’il s’agissait de la Source d’Ingres ou des Enfants d’Édouard de Paul Delaroche. Ce qu’on apprécie là dedans, c’est que c’est finement observé, amusant, parisien, et puis on passe. Il n’y a pas besoin d’être un érudit pour regarder ça. Je sais bien que ce sont de simples pochades, mais je ne trouve pas que ce soit assez travaillé. Swann avait le toupet de vouloir nous faire acheter une Botte d’Asperges. Elles sont même restées ici quelques jours. Il n’y avait que cela dans le tableau, une botte d’asperges précisément semblables à celles que vous êtes en train d’avaler. Mais moi je me suis refusé à avaler les asperges de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une botte d’asperges ! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs ! Je l’ai trouvée roide. Dès qu’à ces choses-là il ajoute des personnages, cela a un côté canaille, pessimiste, qui me déplaît. Je suis étonné de voir un esprit fin, un cerveau distingué comme vous, aimer cela. »  III, 350-351

 

 


CATEGORIES : Non classé/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Le héros avait-il à cette époque une salle de bains avec ouatère éventuellement, ou usait-il encore d’un pot de chambre? Quoi qu’il en soit, il paraît que l’odeur de l’urine consécutive à l’ingestion d’asperges est due à un composé soufré produit en plus ou moins grande quantité selon les individus et peut-être l’origine ethnique. Par contre, la faculté de sentir cette odeur n’est pas donnée à tout le monde. Elle dépend de la présence d’un gène que Proust devait donc posséder dans son génome, ce qui lui a permis d’écrire une mémorable page.

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