Triste réveillon

Triste réveillon

 

Je n’ai pas voulu gâcher la fête en publiant cette chronique avant la nuit de passage à 2015… Ce n’est pas de ma faute si le Héros d’À la Recherche du Temps perdu ne goûte pas les festivités de fin d’année.

Le mot « réveillon » n’apparaît qu’une fois (dans Sodome et Gomorrhe) et c’est pour lui le prétexte d’une de ces crises de jalousie dont il a le secret. Tout le monde est joyeux et animé, lui souffre.

 

*C’était l’amie de Mlle Vinteuil qui restait ma grande préoccupation. La passion mystérieuse avec laquelle j’avais pensé autrefois à l’Autriche parce que c’était le pays d’où venait Albertine (son oncle y avait été conseiller d’ambassade), que sa singularité géographique, la race qui l’habitait, ses monuments, ses paysages, je pouvais les considérer (ainsi que dans un atlas, dans un recueil de vues) dans le sourire, dans les manières d’Albertine, cette passion mystérieuse, je l’éprouvais encore mais, par une interversion des signes, dans le domaine de l’horreur. Oui, c’était de là qu’Albertine venait. C’était là que, dans chaque maison, elle était sûre de retrouver, soit l’amie de Mlle Vinteuil, soit d’autres. Les habitudes d’enfance allaient renaître, on se réunirait dans trois mois pour la Noël, puis le 1er janvier, dates qui m’étaient déjà tristes en elles-mêmes, de par le souvenir inconscient du chagrin que j’y avais ressenti quand, autrefois, elles me séparaient, tout le temps des vacances du jour de l’an, de Gilberte. Après les longs dîners, après les réveillons, quand tout le monde serait joyeux, animé, Albertine allait avoir, avec ses amies de là-bas, ces mêmes poses que je lui avais vu prendre avec Andrée, alors que l’amitié d’Albertine pour elle était innocente ; qui sait ? peut-être celles qui avaient rapproché devant moi Mlle Vinteuil poursuivie par son amie, à Montjouvain. À Mlle Vinteuil maintenant, tandis que son amie la chatouillait avant de s’abattre sur elle, je donnais le visage enflammé d’Albertine, d’Albertine que j’entendis lancer en s’enfuyant, puis en s’abandonnant, son rire étrange et profond. Qu’était, à côté de la souffrance que je ressentais, la jalousie que j’avais pu éprouver le jour où Saint-Loup avait rencontré Albertine avec moi à Doncières et où elle lui avait fait des agaceries ? celle aussi que j’avais éprouvée en repensant à l’initiateur inconnu auquel j’avais pu devoir les premiers baisers qu’elle m’avait donnés à Paris, le jour où j’attendais la lettre de Mlle de Stermaria ?

 

Sacré Marcel ! Quant à vous, moi, fou de Proust, je vous souhaite une année follement proustienne.

 

Dans la vraie vie de l’écrivain, Réveillon prend une majuscule. C’est un château dans le département de la Marne.

419 Réveillon, Marne

Résidence d’été de Madeleine Lemaire, il s’y rend fréquemment en 1894 — l’année où elle illustre Les Plaisirs et les Jours — et 1895 en compagnie de Reynaldo Hahn. Le lieu tire son nom d’une petite rivière, le ru Villon, appelé le Réveillon.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et