Le Théatrophone

Le Théâtrophone

 

On le dirait inventé pour Proust…

C’est une création de Clément Ader, en 1881. Elle permet d’écouter de l’opéra au téléphone. Des micros sont installés de chaque côté de la scène de l’Opéra Garnier et permettent d’écouter la représentation en restant chez soi. Le système sera rapidement étendu à d’autres salles de spectacle.

Son nom : le Théâtrophone.

01 Le théâtrophone chez soi
02 theatrophone103 Théâtrophone,affiche de Jules Cheret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En novembre, Victor Hugo participe à une expérience surprenante : « Nous sommes allés avec Alice [sa belle-fille] et les deux enfants à l’hôtel du Ministre de la Poste. C’est très curieux. On se met aux oreilles deux couvre-oreilles qui correspondent avec les murs, et l’on entend la représentation de l’Opéra, on change de couvre-oreilles et l’on entend le Théâtre-Français, Coquelin, etc. On change encore et l’on entend l’Opéra-Comique. Les enfants étaient charmés et moi aussi. »

 

Proust, dont les problèmes de santé l’incitent à éviter les sorties, est un adepte du théatrophone. Il s’abonne en 1911, visiblement à la suite d’une réclame parue dans le Tout Paris de 1911 : « Le Théâtre chez soi. Pour avoir à domicile les auditions de : Opéra – Opéra Comique – Variétés – Nouveautés – Comédie française – Concerts Colonne – Châtelet – Scala, s’adresser au Théâtrophone 23, rue louis-le-Grand, tél. 101-03. Prix de l’abonnement permettant à trois personnes d’avoir quotidiennement les auditions : 60 F par mois. Audition d’essai sur demande. »

En février, il confie son engouement à son ami le musicien Reynaldo Hahn : « J’ai entendu hier, un acte des Maîtres Chanteurs et ce soir… Tout Pelléas. » Quelques jours auparavant, il concédait cependant une certaine déception auprès d’un autre de ses correspondants, Georges de Lauris : « Je suis abonné au Théâtrophone donc j’use rarement, où on entend très mal. Mais enfin pour les opéras de Wagner que je connais presque par cœur, je supplée aux insuffisances de l’acoustique. Et l’autre jour, une charmante révélation, qui me tyrannise un peu : Pelléas je ne m’en doutais pas ! »

La mauvaise qualité de la transmission n’empêche pas Proust de se faire le propagandiste du système. En 1912, il recommande à son amie Geneviève Strauss, de souscrire au service : « Si vous êtes demain soir chez vous, vous devriez demander le théâtrophone. On donne à l’Opéra la charmante Gwendoline ».

L’année suivante il revient à la charge auprès de la même :

  « Vous êtes-vous abonnée au théâtrophone ? Ils ont maintenant les concerts Touche et je peux dans mon lit être visité par le ruisseau et les oiseaux de la Symphonie pastorale dont le pauvre Beethoven ne jouissait pas plus directement que moi puisqu’il était complètement sourd. Il se consolait en tâchant de reproduire le chant des oiseaux qu’il n’entendait plus. À la distance du génie à l’absence de talent, ce sont aussi des symphonies pastorales que je fais à ma manière en peignant ce que je ne peux plus voir ! »

Commentaire de Luc Fraisse : « le théâtrophone n’est pas seulement un épisode anecdotique dans sa vie. […]. L’abonné mélomane aperçoit dans ce procédé moderne un symbole de sa condition d’écrivain. […] Abolissant la distance de l’absence, le théâtrophone ressemble à l’écriture selon Proust, en ce qu’il restitue à sa manière une musique retrouvée, un temps retrouvé. Il recrée en outre un chant intérieur, cette mélodie intime dont, à l’image de Vinteuil, tout artiste est habité. Ainsi, le véritable théâtrophone de Proust, c’est son imagination. »

 

Le système fonctionnera jusqu’en 1932, succombant devant la radio naissante. Sa réussite aura permis à Clément Ader de réunir assez d’argent pour se consacrer à l’aviation.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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