Le stéréoscope

Le stéréoscope

 

Voici le 3e scope de la Recherche (voir la chronique d’hier Proust en scope).

L’ami Marcel se pique de modernité dans le domaine de l’audiovisuel…

Dans la vie, il était abonné au « théâtrophone » et, dans la Recherche, il écrit une véritable ode au « téléphone » (surtout à ses demoiselles) et accorde un sort particulier au « stéréoscope ».

 

Il s’agit là de l’ancêtre de la 3D. La stéréoscopie (du grec stéréo- : solide, —scope : vision) est l’ensemble des techniques mises en œuvre pour reproduire une perception du relief à partir de deux images planes.

Le stéréoscope est un dispositif optique à oculaires, à prismes ou à miroirs destiné à l’examen des couples de vues stéréoscopiques, dessin ou photographie du temps de Marcel.

Si je voulais faire le malin, j’évoquerais savamment celui de Wheatstone, suivi de celui de Brewster pour continuer avec le stéréroscope de Holmes. Mais des illustrations suffiront, ce blogue ne se revendiquant pas référence scientifique.


Stéréoscope à main Stéréoscope de table (1900)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux images pour une vision

 

La Belle Époque a raffolé de cet instrument évoqué à quatre reprises dans les trois premiers tomes d’À la Recherche du Temps perdu.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : L’adhésion au progrès technique a ses limites : en 1914, Proust fait couper sa ligne téléphonique pour avoir la paix. Céleste est alors chargée de contacter ses amis et relations en utilisant le téléphone du café du coin. Sinon, il y a le bon vieux courrier déposé ou posté.

 

 

 

Les extraits :

*À cette époque j’avais l’amour du théâtre, amour platonique, car mes parents ne m’avaient encore jamais permis d’y aller, et je me représentais d’une façon si peu exacte les plaisirs qu’on y goûtait que je n’étais pas éloigné de croire que chaque spectateur regardait comme dans un stéréoscope un décor qui n’était que pour lui, quoique semblable au millier d’autres que regardait, chacun pour soi, le reste des spectateurs. I

 

*Car Bloch était mal à l’aise chez lui et sentait que son père le traitait de dévoyé parce qu’il vivait dans l’admiration de Leconte de Lisle, Heredia et autres « bohèmes ». Mais des relations avec Saint-Loup-en-Bray dont le père avait été président du Canal de Suez! (ah ! bougre !) c’était un résultat « indiscutable ». On regretta d’autant plus d’avoir laissé à Paris, par crainte de l’abîmer, le stéréoscope. Seul, M. Bloch, le père, avait l’art ou du moins le droit de s’en servir. Il ne le faisait du reste que rarement, à bon escient, les jours où il y avait gala et domestiques mâles en extra. De sorte que de ces séances de stéréoscope émanaient pour ceux qui y assistaient comme une distinction, une faveur de privilégiés, et pour le maître de maison qui les donnait un prestige analogue à celui que le talent confère et qui n’aurait pas pu être plus grand, si les vues avaient été prises par M. Bloch lui-même et l’appareil de son invention. « Vous n’étiez pas invité hier chez Salomon ? » disait-on dans la famille. — Non, je n’étais pas des élus ! Qu’est-ce qu’il y avait ? — Un grand tralala, le stéréoscope, toute la boutique. — Ah ! s’il y avait le stéréoscope, je regrette, car il paraît que Salomon est extraordinaire quand il le montre. — Que veux-tu, dit M. Bloch à son fils, il ne faut pas lui donner tout à la fois, comme cela il lui restera quelque chose à désirer. II

 

*Quelle différence entre posséder une femme sur laquelle notre corps seul s’applique parce qu’elle n’est qu’un morceau de chair, et posséder la jeune fille qu’on apercevait sur la plage avec ses amies, certains jours, sans même savoir pourquoi ces jours-là plutôt que tels autres, ce qui faisait qu’on tremblait de ne pas la revoir. La vie vous avait complaisamment révélé tout au long le roman de cette petite fille, vous avait prêté pour la voir un instrument d’optique, puis un autre, et ajouté au désir charnel l’accompagnement, qui le centuple et le diversifie, de ces désirs plus spirituels et moins assouvissables qui ne sortent pas de leur torpeur et le laissent aller seul quand il ne prétend qu’à la saisie d’un morceau de chair, mais qui, pour la possession de toute une région de souvenirs d’où ils se sentaient nostalgiquement exilés, s’élèvent en tempête à côté de lui, le grossissent, ne peuvent le suivre jusqu’à l’accomplissement, jusqu’à l’assimilation, impossible sous la forme où elle est souhaitée, d’une réalité immatérielle, mais attendent ce désir à mi-chemin, et au moment du retour, lui font à nouveau escorte ; baiser, au lieu des joues de la première venue, si fraîches soient-elles, mais anonymes, sans secret, sans prestige, celles auxquelles j’avais si longtemps rêvé, serait connaître le goût, la saveur, d’une couleur bien souvent regardée. On a vu une femme, simple image dans le décor de la vie, comme Albertine, profilée sur la mer, et puis cette image on peut la détacher, la mettre près de soi, et voir peu à peu son volume, ses couleurs, comme si on l’avait fait passer derrière les verres d’un stéréoscope. C’est pour cela que les femmes un peu difficiles, qu’on ne possède pas tout de suite, dont on ne sait même pas tout de suite qu’on pourra jamais les posséder, sont les seules intéressantes. Car les connaître, les approcher, les conquérir, c’est faire varier de forme, de grandeur, de relief l’image humaine, c’est une leçon de relativisme dans l’appréciation, belle à réapercevoir quand elle a repris sa minceur de silhouette dans le décor de la vie. Les femmes qu’on connaît d’abord chez l’entremetteuse n’intéressent pas parce qu’elles restent invariables. III

 

*Or, dans la voiture qui me menait chez M. de Charlus, j’étais en proie à cette seconde sorte d’exaltation, bien différente de celle qui nous est donnée par une impression personnelle, comme celle que j’avais eue dans d’autres voitures, une fois à Combray, dans la carriole du Dr Percepied, d’où j’avais vu se peindre sur le couchant les clochers de Martinville ; un jour, à Balbec, dans la calèche de Mme de Villeparisis, en cherchant à démêler la réminiscence que m’offrait une allée d’arbres. Mais dans cette troisième voiture, ce que j’avais devant les yeux de l’esprit, c’étaient ces conversations qui m’avaient paru si ennuyeuses au dîner de Mme de Guermantes, par exemple les récits du prince Von sur l’empereur d’Allemagne, le général Botha et l’armée anglaise. Je venais de les glisser dans le stéréoscope intérieur à travers lequel, dès que nous ne sommes plus nous-même, dès que, doués d’une âme mondaine, nous ne voulons plus recevoir notre vie que des autres, nous donnons du relief à ce qu’ils ont dit, à ce qu’ils ont fait. Comme un homme ivre plein de tendres dispositions pour le garçon de café qui l’a servi, je m’émerveillais de mon bonheur, non ressenti par moi, il est vrai, au moment même, d’avoir dîné avec quelqu’un qui connaissait si bien Guillaume II et avait raconté sur lui des anecdotes, ma foi, fort spirituelles. Et en me rappelant, avec l’accent allemand du prince, l’histoire du général Botha, je riais tout haut, comme si ce rire, pareil à certains applaudissements qui augmentent l’admiration intérieure, était nécessaire à ce récit pour en corroborer le comique. Derrière les verres grossissants, même ceux des jugements de Mme de Guermantes qui m’avaient paru bêtes (par exemple, sur Frans Hals qu’il aurait fallu voir d’un tramway) prenaient une vie, une profondeur extraordinaires. Et je dois dire que si cette exaltation tomba vite elle n’était pas absolument insensée. De même que nous pouvons un beau jour être heureux de connaître la personne que nous dédaignions le plus, parce qu’elle se trouve être liée avec une jeune fille que nous aimons, à qui elle peut nous présenter, et nous offre ainsi de l’utilité et de l’agrément, choses dont nous l’aurions crue à jamais dénuée, il n’y a pas de propos, pas plus que de relations, dont on puisse être certain qu’on ne tirera pas un jour quelque chose. Ce que m’avait dit Mme de Guermantes sur les tableaux qui seraient intéressants à voir, même d’un tramway, était faux, mais contenait une part de vérité qui me fut précieuse dans la suite. III

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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