Proust en scope

Proust en scope

 

Question facile : Sachant qu’il n’a pas son pareil pour observer et décrire les sentiments, de quel instrument Proust devrait-il se servir pour y parvenir, un microscope ou un télescope ?

Microscope Bausch & Lomb, 1906 Téléscope, vers 1900

 

Microscope apparaît six fois dans À la Recherche du Temps perdu ; télescope, deux.

La réponse, en fait, est paradoxale. Ce n’est pas le premier, mais le second. Certes, il voit les détails mais en prenant du recul. L’écrivain livre cette clé dans Le Temps retrouvé :

*Même ceux qui furent favorables à ma perception des vérités que je voulais ensuite graver dans le temple, me félicitèrent de les avoir découvertes au « microscope », quand je m’étais au contraire servi d’un télescope pour apercevoir des choses très petites en effet, mais parce qu’elles étaient situées à une grande distance et qui étaient chacune un monde. Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait fouilleur de détails.

 

Cette piste de réflexion m’est donnée par le livre de Michel Schneider, L’auteur, l’autre — Proust et son double, Gallimard, 2014, que Colette — elle se reconnaîtra — vient de m’offrir. En « annexe », il livre quelques phrases de Proust sur ce thème :

*Mon œuvre n’est pas microscopique, elle est télescopique [cité par Robert Dreyfus, Souvenirs sur Marcel Proust, 1926] ;

*L’expression roman d’analyse ne me plaît pas beaucoup. Elle a pris le sens d’étude au microscope, mot qui lui-même est faussé dans la langue commune, les infiniment petits n’étant pas du tout — la médecine le montre — dénués d’importance. Pour ma part mon instrument préféré de travail est plutôt le télescope que le microscope [lettre à André Lang, fin octobre 1921] ;

*Vous me comprendrez (vous trouverez certainement mieux vous-même) si je vous dis que l’image (très imparfaite) qui me paraît la meilleure du moins actuellement pour faire comprendre ce qu’est ce sens spécial c’est peut-être celle d’un télescope qui serait braqué sur le temps, car le télescope fait apparaître des étoiles qui sont invisibles à l’œil nu, et j’ai tâché (je ne tiens pas d’ailleurs du tout à mon image) de faire apparaître à la conscience des phénomènes inconscients qui, complètement oubliés, sont quelquefois situés très loin dans le passé [lettre à Camille Vettard, mars 1922].

 

André Benhaïm reprend le même extrait, fondé sur la même correspondance (mais à une date différente) dans Panim [visage en hébreu], Visages de Proust, Septentrion, Presses Universitaires, 2006 :

*Télescope « braqué sur le temps » ou télescope qui « fait apparaître des étoiles qui sont invisibles à l’œil nu » [lettre à Camille Vettard, décembre 1913], Proust veut voir loin. Ou voir de loin. Voir venir. Voir le temps. En un mot : anticiper. Or, ne l’oublions jamais, on ne braque pas un télescope vers le futur, mais vers l’origine de l’univers. Anticiper chez Proust, ce serait alors cela : prévoir le passé.

 

Joli !

 

Il est un autre appareil en « scope » dans la Recherche ? Lequel ? Réponse demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Le monocle] que M. de Bréauté ajoutait, en signe de festivité, aux gants gris perle, au « gibus », à la cravate blanche et substituait au binocle familier (comme faisait Swann lui-même) pour aller dans le monde, portait collé à son revers, comme une préparation d’histoire naturelle sous un microscope, un regard infinitésimal et grouillant d’amabilité, qui ne cessait de sourire à la hauteur des plafonds, à la beauté des fêtes, à l’intérêt des programmes et à la qualité des rafraîchissements. I

 

*— Tu ne peux t’imaginer ma douleur quand je pense à toi, reprit Bloch. Au fond, c’est un côté assez juif chez moi », ajouta-t-il ironiquement en rétrécissant sa prunelle comme s’il s’agissait de doser au microscope une quantité infinitésimale de « sang juif » II

 

*Un instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues qui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et rieurs, dirigés du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de cette petite tribu, inaccessible inconnu où l’idée de ce que j’étais ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. Toute occupée à ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d’un polo qui descendait très bas sur son front, m’avait-elle vu au moment où le rayon noir émané de ses yeux m’avait rencontré. Si elle m’avait vu, qu’avais-je pu lui représenter ? Du sein de quel univers me distinguait-elle ? Il m’eût été aussi difficile de le dire que, lorsque certaines particularités nous apparaissent grâce au télescope, dans un astre voisin, il est malaisé de conclure d’elles que des humains y habitent, qu’ils nous voient, et quelles idées cette vue a pu éveiller en eux. II

*Que ne songe-t-on alors, quand on change toute sa vie parce qu’on ne sait pas si une femme est passée rue de Berri ou rue Washington, que ne songe-t-on que ces quelques mètres de différence, et la femme elle-même, seront réduits au cent millionième (c’est-à-dire à une grandeur que nous ne pouvons percevoir) si seulement nous avons la sagesse de rester quelques années sans voir cette femme, et que ce qui était Gulliver en bien plus grand deviendra une lilliputienne qu’aucun microscope — au moins du cœur, car celui de la mémoire indifférente est plus puissant et moins fragile — ne pourra plus percevoir ! V

 

*Quant à Gilberte, elle fut d’autant plus heureuse de voir tomber la conversation qu’elle ne cherchait précisément qu’à en changer, ayant hérité de Swann son tact exquis avec un charme d’intelligence que reconnurent et goûtèrent le duc et la duchesse qui demandèrent à Gilberte de revenir bientôt. D’ailleurs, avec la minutie des gens dont la vie est sans but, tour à tour ils s’apercevaient, chez les gens avec qui ils se liaient, des qualités les plus simples, s’exclamant devant elles avec l’émerveillement naïf d’un citadin qui fait à la campagne la découverte d’un brin d’herbe, ou, au contraire, grossissant comme avec un microscope, commentant sans fin, prenant en grippe les moindres défauts, et souvent tour à tour chez une même personne. Pour Gilberte ce furent d’abord ses agréments sur lesquels s’exerça la perspicacité oisive de M. et de Mme de Guermantes : « Avez-vous remarqué la manière dont elle dit certains mots, dit après son départ la duchesse à son mari, c’était bien du Swann, je croyais l’entendre. — J’allais faire la même remarque que vous, Oriane. — Elle est spirituelle, c’est tout à fait le tour de son père. — Je trouve qu’elle lui est même très supérieure. Rappelez-vous comme elle a bien raconté cette histoire de bains de mer, elle a un brio que Swann n’avait pas. — Oh ! il était pourtant bien spirituel. — Mais je ne dis pas qu’il n’était pas spirituel. Je dis qu’il n’avait pas de brio », dit M. de Guermantes d’un ton gémissant, car sa goutte le rendait nerveux et, quand il n’avait personne d’autre à qui témoigner son agacement, c’est à la duchesse qu’il le manifestait. VI

*Certains hommes, certaines femmes ne semblaient pas non plus avoir vieilli ; leur tournure était aussi svelte, leur visage aussi jeune. Mais si pour leur parler on se mettait tout près de leur figure lisse de peau et fine de contours, alors elle apparaissait tout autre, comme il arrive pour une surface végétale, une goutte d’eau, de sang, si on la place sous le microscope. Alors je distinguais de multiples taches graisseuses sur la peau que j’avais cru lisse et dont elles me donnaient le dégoût. Les lignes ne résistaient pas à cet agrandissement. Celle du nez se brisait de près, s’arrondissait, envahie par les mêmes cercles huileux que le reste de la figure ; et de près les yeux rentraient sous des poches qui détruisaient la ressemblance du visage actuel avec celui du visage d’autrefois qu’on avait cru retrouver. De sorte que, à l’égard de ces invités là, ils étaient jeunes vus de loin, leur âge augmentait avec le grossissement de leur figure et la possibilité d’en observer les différents plans. Pour eux, en somme, la vieillesse restait dépendante du spectateur qui avait à se bien placer pour voir ces figures-là rester jeunes et à n’appliquer sur elles que ces regards lointains qui diminuent l’objet, sans le verre que choisit l’opticien pour un presbyte ; pour elles, la vieillesse, décelable comme la présence des infusoires dans une goutte d’eau était amenée par le progrès moins des années que, dans la vision de l’observateur, du degré de l’échelle. VII

*Un des moi, celui qui jadis allait dans un de ces festins de barbares qu’on appelle dîners en ville et où, pour les hommes en blanc, pour les femmes à demi nues et emplumées, les valeurs sont si renversées que quelqu’un qui ne vient pas dîner après avoir accepté, ou seulement n’arrive qu’au rôti, commet un acte plus coupable que les actions immorales dont on parle légèrement pendant ce dîner, ainsi que des morts récentes, et où la mort ou une grave maladie sont les seules excuses à ne pas venir, à condition qu’on ait fait prévenir à temps pour l’invitation d’un quatorzième, qu’on était mourant, ce moi-là en moi avait gardé ses scrupules et perdu sa mémoire. L’autre moi, celui qui avait conçu son œuvre, en revanche se souvenait. J’avais reçu une invitation de Mme Molé et appris que le fils de Mme Sazerat était mort. J’étais résolu à employer une de ces heures après lesquelles je ne pourrais plus prononcer un mot, la langue liée comme ma grand’mère pendant son agonie ou avaler du lait, à adresser mes excuses à Mme Molé et mes condoléances à Mme Sazerat. Mais au bout de quelques instants j’avais oublié que j’avais à le faire. Heureux oubli car la mémoire de mon œuvre veillait et allait employer à poser mes premières fondations l’heure de survivance qui m’était dévolue. Malheureusement, en prenant un cahier pour écrire, la carte d’invitation de Mme Molé glissait près de moi. Aussitôt le moi oublieux mais qui avait la prééminence sur l’autre, comme il arrive chez tous les barbares scrupuleux qui ont dîné en ville, repoussait le cahier, écrivait à Mme Molé (laquelle d’ailleurs m’eût sans doute fort estimé, si elle l’eût appris, d’avoir fait passer ma réponse à son invitation avant mes travaux d’architecte). Brusquement un mot de ma réponse me rappelait que Mme Sazerat avait perdu son fils, je lui écrivais aussi, puis ayant ainsi sacrifié un devoir réel à l’obligation factice de me montrer poli et sensible, je tombais sans forces, je fermais les yeux, ne devant plus que végéter pour huit jours. Pourtant, si tous mes devoirs inutiles auxquels j’étais prêt à sacrifier le vrai, sortaient au bout de quelques minutes de ma tête, l’idée de ma construction ne me quittait pas un instant. Je ne savais pas si ce serait une église où des fidèles sauraient peu à peu apprendre des vérités et découvrir des harmonies, le grand plan d’ensemble, ou si cela resterait comme un monument druidique au sommet d’une île, quelque chose d’infréquenté à jamais. Mais j’étais décidé à y consacrer mes forces qui s’en allaient, comme à regret et comme pour pouvoir me laisser le temps d’avoir, tout le pourtour terminé, fermé « la porte funéraire ». Bientôt je pus montrer quelques esquisses. Personne n’y comprit rien. Même ceux qui furent favorables à ma perception des vérités que je voulais ensuite graver dans le temple, me félicitèrent de les avoir découvertes au « microscope », quand je m’étais au contraire servi d’un télescope pour apercevoir des choses très petites en effet, mais parce qu’elles étaient situées à une grande distance et qui étaient chacune un monde. Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait fouilleur de détails. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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