Pourquoi certains professionnels disent-ils « je » ?

Pourquoi certains professionnels disent-ils « je » ?

 

C’est à se demander parfois à quoi de bizarre Marcel Proust pouvait bien carburer… Il n’y avait sûrement pas que de la pomme dans ses boissons !

 

Dans Le Côté de Guermantes, je tombe par hasard sur cette phrase :

« Les médecins comme les boursiers disent « je ».

Si je n’étais pas partisan de la retenue dans l’usage du point d’exclamation, je la commenterais bien ainsi : !!!!!?!!!!!

 

Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Je remonte quelques lignes plus haut pour éclairer cette troublante sentence :

*Derrière moi le propos d’un consommateur me fit tourner une seconde la tête. J’avais entendu au lieu des mots : « Aile de poulet, très bien, un peu de champagne ; mais pas trop sec », ceux-ci : « J’aimerais mieux de la glycérine. Oui, chaude, très bien. » J’avais voulu voir quel était l’ascète qui s’infligeait un tel menu. Je retournai vivement la tête vers Saint-Loup pour ne pas être reconnu de l’étrange gourmet. C’était tout simplement un docteur, que je connaissais, à qui un client, profitant du brouillard pour le chambrer dans ce café, demandait une consultation. Les médecins comme les boursiers disent « je ». III, 286

 

La scène se passe dans un restaurant parisien où le Héros se trouve en compagnie de Robert de Saint-Loup — et ce n’est pas le récit d’un rêve, même si ça y ressemble. À ma connaissance, elle n’a rien eu qui l’annonce et n’aura pas davantage d’éléments la complétant où l’expliquant — un épisode hapax en quelque sorte, né ex nihilo et retournant au néant.

 

J’ai lu et relu l’extrait et je crois avoir compris que ce pronom personnel renvoie à un tic verbal de professions médicale et financière. En prescrivant leurs remèdes pour une bonne santé ou un portefeuille bien garni, leurs titulaires se mettent à la place du client : « Alors, je vais prendre trois gélules de ceci le matin et cinq gouttes de cela le soir »… « Donc, j’achète telle valeur et je revends tel paquet d’actions ».

 

Dans La Prisonnière, souffrant le martyre, « Bergotte ne fit plus venir de médecin et essaya avec succès, mais avec excès, de différents narcotiques »… De quelle substance Proust a-t-il fait usage pour vouloir nous raconter cette étrange histoire ? Pour sûr, il a eu ce jour-la du brouillard dans la tête.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et