On s’écrie beaucoup

On s’écrie beaucoup

 

Oui, « s’écrie », du verbe s’écrier. On s’écrit aussi, mais ce n’est pas le sujet.

Assurons-nous d’abord de la définition.

Dictionnaire de l’Académie française : prononcer quelques paroles en criant, en élevant beaucoup la voix.

Le Robert : dire d’une voix forte et émue.

Le Larousse : prononcer d’une voix forte en manifestant un sentiment vif.

Linternaute : s’exclamer, dire en criant.

 

Il se trouve 224 occurrences du verbe — essentiellement sous sa forme « s’écria », mais aussi s’écriait, s’écriant, s’écrier, s’écrie.

La première :

*Il n’y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins aimables », s’écria ma tante Céline d’une voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif.

 

Je me dois d’expliquer la raison de cette chronique. Travaillant sur le personnage du père du Héros, présenté comme autoritaire, je me suis dit que le choix de « s’écria » pour comprendre ses propos devait être fréquent.

Heureusement que j’ai vérifié. Je faisais fausse route, mais pas pour le motif que je croyais (la première partie des définitions). Le père ne s’écrie que cinq fois, toutes dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Certes, il n’est pas présent dans tous le volumes), il n’empêche, il est battu par Mme de Cambremer : 6 ; Morel : 6 ; Françoise : 8 ; le duc de Guermantes : 10 ; Charles Swann : 10 ; Cottard : 12 ; Albertine : 18 ; Mme Verdurin : 18 ; la duchesse de Guermantes : 22 ; Charlus : 25. Dans l’autre sens, la mère du Héros ne s’écrie qu’une fois.

 

En réalité, ce n’est pas affaire de volume, de voix forte ou colérique. Proust utilise le verbe pour montrer des personnages à forte personnalité, qui ne s’expriment pas tièdement. De leurs bouches sortent des phrases, des convictions, des sentiments forts (la deuxième partie des définitions).

 

J’en ai profité pour chercher un verbe à l’opposé de « s’écrier » : « murmurer ». Il s’en présente 70 occurrences sous ses différentes formes plus le substantif murmure, soit trois fois moins.

La première, dans la bouche du Héros jeune :

*Sans le vouloir, je murmurai ces mots que personne n’entendit : « Je suis perdu ! »

 

Il ne restait plus — en attendant d’autres pistes — qu’à partir à la chasse du plus neutre des verbes d’expression : « dire ». J’ai limité ma recherche aux formes « dit » et « dis », qui ne correspondent pas toutes à des dialogues. Résultat : 2 193 dit et 284 dis.

 

Ben dites donc !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les occurences

S’écrier

I : 40 : tante Céline 1, grand-père 3, tante Léonie 3, un voyageur 1, Françoise 2, Mme Verdurin 9, la tante du pianiste 1, Cottard 3, Swann 8, Mme de Saint-Euverte 1, Forcheville 1, la lectrice des Débats 1, Elstir 1, la comtesse de Monterienser 1, Odette 1, la mère du Héros 1

II : 28 : le père du Héros 5, sa grand’mère 1, Swann 1, Gilberte 2, Mme Cottard 1, Mme Bontemps 3, le premier président 1, le bâtonnier 1, Mme Verdurin 1, Charlus 1, Nissim Bernard 1, Françoise 1, Albertine 8, André 1

III : 58 : Françoise 2, son valet de pied 1, Charlus 5, une petite vieille à l’Opéra 1, Saint-Loup 3, Rachel 1, un journaliste 1, Bloch 2, la duchesse de Guermantes 15, Legrandin 1, Norpois 1, M. d’Argencourt 1, la « marquise » des Champs-Elysées 1, le duc de Guermantes 7, un patron de café 2, les Guermantes 1, Mme de Gallardon 1, la princesse de Parme 7, Mme d’Arpajon 2, un valet de chambre 1

IV : 54 : Jupien 1, le Grand-Duc 1, l’ambassadrice de Turquie 1, Élise (dans Esther) 1, la duchesse de Guermantes 3, le duc de Guermantes 1, M. de Froberville 1, Mme de Saint-Euverte 1, Swann 1, Albertine 4, Mme de Cambremer 6, Cottard 8, Brichot 3, M. Verdurin 2, Ski 1, Mme Verdurin 4, Charlus 9, Bloch 1, Mme Cottard 1, Morel 3

V : 26 : le duc de Guermantes 1, Albertine 6, un vieux serviteur 1, Saniette 1, Charlus 10, Mme Verdurin 3, Brichot 1, Morel 3

VI : 4 : Françoise 1, l’intelligence 1, le duc de Guermantes 1, la duchesse de Guermantes 1

VII : 13 : Saint-Loup 1, Mme Verdurin 1, Brichot 1, un jeune homme de vingt-deux ans 1, Françoise 2, Jupien 1, la duchesse de Guermantes 4

 

Murmurer

1 : 17 : le Héros 1, tante Léonie 1, Françoise 1, le grand-père 1, l’amie de Mlle Vinteuil 1, une femme (à Swann) 1, Elstir 1, Swann 1, Mme de Franquetot 1, Mme de Laumes 1

II : 8 : la mère du Héros 1, Bergotte 1, Mme de Villeparisis 1, des faux amateurs de musique 1, Nissim Bernard 1, Elstir 1

III : 16 : Françoise 1, Saint-Loup 1, Legrandin 1, Norpois 1, le duc de Guermantes 1, la duchesse de Guermantes 2, du Boulbon 1

IV : 13 : le Héros 1, princesse Sherbatoff 1, Mme Verdurin 1, M. Verdurin 2, Mme Cottard 2, Charlus 1, la mer 1, Brichot 1, Cottard 1, Morel 1, Marie (sœur de Céleste) 1

V : 10 : le Héros 1, Bergotte 1, Saniette 1, Morel 1, M. Verdurin, une tempête 1, le someil1

VI : 2 (uniquement le substantif)

VII : 4 : Jupien 1, Françoise 1, un client de l’hôtel de Jupien 1, La Berma 1

 

Sous réserve de plus amples recherches, on peu se demander si, dans certains cas, les deux verbes ne sont pas interchangeables. Exemples dans Sodome et Gomorrhe :

*« J’entends la voiture qui revient », murmura tout à coup la Patronne.

*— Mais ce n’est pas pour boire, reprit Ski, vous en remplirez tous nos verres, on apportera de merveilleuses pêches, d’énormes brugnons, là, en face du soleil couché ; ça sera luxuriant comme un beau Véronèse. — Ça coûtera presque aussi cher, murmura M. Verdurin.

*[Mme Cottard rêvant :] « Mon bain est bien comme chaleur, murmura-t-elle, mais les plumes du dictionnaire… s’écria-t-elle en se redressant. Oh ! mon Dieu, que je suis sotte ! Qu’est-ce que je dis ? je pensais à mon chapeau, j’ai dû dire une bêtise, un peu plus j’allais m’assoupir, c’est ce maudit feu. » Tout le monde se mit à rire car il n’y avait pas de feu.

 

dit/dis

I : 256/30 ; II : 294/41 ; III : 524/53 ; IV : 489/60 ; V : 285/52 ; VI : 162/21 ; VII : 183/27

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “On s’écrie beaucoup”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Il y a aussi dans le TLFi quelques définitions plus proustiennes que je n’ai pas le courage de retranscrire.

  2. Je lis dans « Du côté de chez Swann 1 » 14 pages avant la fin dans l’édition que je possède, lorsque le héros contemple madame de Guermantes dans l’église de Combray:
    -je m’écriais devant ce croquis volontairement complet: « Quelle est belle…etc. ».
    S’est-il écrié d’une voix forte en pleine église ou était-ce plutôt un murmure?

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et