Déposer sa carte, mode d’emploi

Déposer sa carte, mode d’emploi

 

Avec cette pratique présente dans tous les volumes d’À la Recherche du Temps perdu (sauf La Prisonnière), rouvrons la rubrique Les Bons Conseils du Blogobole (BCB).

 

Aujourd’hui, les cartes de visite.

Attention, il ne s’agit pas de cartes ou cartons d’invitations ni de celles sur lesquelles on écrit et qu’on envoie.

Nous avons oublié, alors que nous en distribuons à tour de bras, ce qu’étaient alors ces cartes au nom qu’il faut prendre au pied de la lettre et dont il est important de connaître le cérémonial.

La leçon de politesse qui suit sera divisée en quatre parties : la règle, corner ou ne pas corner, l’apport des Anglais, les abréviations d’usage.

 

1 — Une carte de visite se dépose lors d’une visite.

C’est un fort bristol blanc et gravé portant le nom de celui ou celle qu’elle représente. Il ne comporte pas d’adresse — la faute de goût serait avérée s’il y avait cette indication. Cependant, pour les dames, le jour de visite peut être mentionné, le jour de la semaine où elles restent à domicile.

Si la personne visitée est absente ou indisponible, celle qui s’est déplacée sans s’être annoncée laisse sa carte. Traduction : Je vous ai rendu visite et je vous laisse une trace.

Ce dépôt n’équivaut pas à une invitation ni n’implique d’obligation en retour. Certains estiment toutefois que le destinataire est tenu à se déplacer à son tour, pour une visite réelle ou pour le dépôt d’une carte dans les mêmes conditions.

Pour la personne visitée, prévoir un plateau d’argent à placer dans le hall pour recevoir les cartes.

 

*Personnages déposant des cartes : Swann, le gouverneur de Paris, la princesse Mathilde, Mme Swann, Robert de Saint-Loup, Mme d’Orvillers, des gens du monde (chez Odette Swann), le Héros, la marquise de Cambremer, des élégantes presque toutes étrangères à Venise…

 

 

2 — Deux possibilités :

– Le visiteur se dérange lui-même : dans ce cas, la carte doit être cornée dans le coin supérieur droit. Le pli, discret, ne doit pas dépasser 1 cm de côté.

– Il confie la mission à un domestique : alors, la carte est délivrée sans être cornée.

Il y a d’autres cas de figure, donc d’usage, que la visite mondaine :

– Coin supérieur gauche corné : visite professionnelle.

– Coin inférieur gauche corné : De retour en ville. Inutile de vous déranger.

 

*Personnages faisant corner sa carte par un domestique, sans respect de la règle : une comtesse, la duchesse de Guermantes.

 

 

3 — Au XIXe siècle, l’usage de l’anglais dans les typographies s’impose.

L’écriture, avec ses pleins et ses déliés, dérive de l’écriture ronde française (elle-même dérivée de cursives italiennes). Elle est traditionnellement inclinée et produite avec une plume étroite. Au XVIIIe siècle, deux variétés de l’écriture anglaise sont popularisées:

– l’anglaise ronde, plus épaisse, aux traits droits régulier, traditionnellement considérées appropriées pour les affaires ;

– l’anglaise «italienne» avec des traits droits en goutte, traditionnellement considérée plus féminine.

Au temps de Proust, le code typographique change pour désigner « Monsieur » : « M. » (le point signifiant que la dernière lettre du mot est absente) est remplacé par « Mr » (sans point, pour dire Mister).

 

*Personnage usant du « Mr » : Swann ; refusant de le faire : le père du Héros jeune.

 

 

4 — Mentions abrégées

Une seule apparaît dans la Recherche : P.P.C., soit pour prendre congé, indiquant un départ ou qu’on ne veut plus rencontrer quelqu’un.

Il existait aussi P.P.N. : pour prendre des nouvelles, et, plus coquin, P.F.C. : pour faire connaissance.

Le monde diplomatique a conservé de nos jours le PPC en conclusion d’une lettre ou d’un présent d’adieu. Les Anglo-Saxons continuent d’employer cette formule du savoir-vivre français.

 

*Personnage utilisant le PPC : la princesse Mathilde.

 

 

Pour résumer, une carte déposée par un visiteur doit être cornée, sans ajout manuscrit. Pour les autres cartes qui contiennent du texte sous le nom (invitation, remerciement), utiliser exclusivement la 3e personne : « M. vous prie »…  « Mme a particulièrement apprécié »…

*BCB Carte cornée

 

 

Les extraits

*De même qu’il [Swann] ne se demandait pas s’il n’eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais en revanche savait avec certitude que s’il avait accepté une invitation il devait s’y rendre et que s’il ne faisait pas de visite après il lui fallait laisser des cartes, de même dans sa conversation il s’efforçait de ne jamais exprimer avec cœur une opinion intime sur les choses, mais de fournir des détails matériels qui valaient en quelque sorte par eux-mêmes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. I

 

*Mme Cottard toute trouvée pour remplir ce rôle rentrait dans cette catégorie spéciale d’invités que maman qui avait certains côtés de la tournure d’esprit de son père, appelait des : « Étranger, va dire à Sparte ! » D’ailleurs — en dehors d’une autre raison qu’on ne sut que bien des années après — Mme Swann, en conviant à ses « jours » cette amie bienveillante, réservée et modeste, n’avait pas à craindre d’introduire chez soi, un traître ou une concurrente. Elle savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait, quand elle était armée de l’aigrette et du porte-cartes, visiter en un seul après-midi cette active ouvrière. Elle en connaissait le pouvoir de dissémination et en se basant sur le calcul des probabilités, était fondée à penser que, très vraisemblablement, tel habitué des Verdurin, apprendrait dès le surlendemain que le gouverneur de Paris avait mis des cartes chez elle, ou que M. Verdurin lui-même entendrait raconter que M. Le Hault de Pressagny, président du Concours Hippique, les avait emmenés, elle et Swann, au gala du roi Théodose ; II

*C’est la princesse Mathilde, me dit-il, vous savez, l’amie de Flaubert, de Sainte-Beuve, de Dumas. Songez, c’est la nièce de Napoléon 1er! Elle a été demandée en mariage par Napoléon III et par l’empereur de Russie. Ce n’est pas intéressant ? Parlez-lui un peu. Mais je voudrais qu’elle ne nous fît pas rester une heure sur nos jambes. » « J’ai rencontré Taine qui m’a dit que la Princesse était brouillée avec lui, dit Swann. — Il s’est conduit comme un cauchon, dit-elle d’une voix rude et en prononçant le mot comme si ç’avait été le nom de l’évêque contemporain de Jeanne d’Arc. Après l’article qu’il a écrit sur l’Empereur je lui ai laissé une carte avec P.P.C. » II

 

*C’est ainsi que, mince innovation de ces années-là et importée d’Angleterre, Odette avait fait faire à son mari des cartes où le nom de Charles Swann était précédé de « Mr ». Après la première visite que je lui avais faite, Mme Swann avait corné chez moi un de ces « cartons » comme elle disait. Jamais personne ne m’avait déposé de cartes ; je ressentis tant de fierté, d’émotion, de reconnaissance, que réunissant tout ce que je possédais d’argent, je commandais une superbe corbeille de camélias et l’envoyai à Mme Swann. Je suppliai mon père d’aller mettre une carte chez elle, mais de s’en faire vite graver d’abord où son nom fût précédé de « Mr ». Il n’obéit à aucune de mes deux prières, j’en fus désespéré pendant quelques jours, et me demandai ensuite s’il n’avait pas eu raison. Mais l’usage du « Mr », s’il était inutile, était clair. II

 

*C’était une de ces vieilles demeures comme il en existe peut-être encore et dans lesquelles la cour d’honneur — soit alluvions apportées par le flot montant de la démocratie, soit legs de temps plus anciens où les divers métiers étaient groupés autour du seigneur — avait souvent sur ses côtés des arrière-boutiques, des ateliers, voire quelque échoppe de cordonnier ou de tailleur, comme celles qu’on voit accotées aux flancs des cathédrales que l’esthétique des ingénieurs n’a pas dégagées, un concierge savetier, qui élevait des poules et cultivait des fleurs — et au fond, dans le logis « faisant hôtel », une « comtesse » qui, quand elle sortait dans sa vieille calèche à deux chevaux, montrant sur son chapeau quelques capucines semblant échappées du jardinet de la loge (ayant à côté du cocher un valet de pied qui descendait corner des cartes à chaque hôtel aristocratique du quartier), envoyait indistinctement des sourires et de petits bonjours de la main aux enfants du portier et aux locataires bourgeois de l’immeuble qui passaient à ce moment-là et qu’elle confondait dans sa dédaigneuse affabilité et sa morgue égalitaire. III

 

*[La duchesse de Guermantes à Swann :] — Eh bien, Mme de Montmorency a plus de chance. Vous avez été avec elle à Venise et à Vicence. Elle m’a dit qu’avec vous on voyait des choses qu’on ne verrait jamais sans ça, dont personne n’a jamais parlé, que vous lui avez montré des choses inouïes, et même, dans les choses connues, qu’elle a pu comprendre des détails devant qui, sans vous, elle aurait passé vingt fois sans jamais les remarquer. Décidément elle a été plus favorisée que nous… Vous prendrez l’immense enveloppe des photographies de M. Swann, dit-elle au domestique, et vous irez la déposer, cornée de ma part, ce soir à dix heures et demie, chez Mme la comtesse Molé. III

*— Voilà le tour des fils, maintenant, me dit Robert [de Saint-Loup]. C’est à mourir de rire. Jusqu’au chien du logis, il s’efforce de complaire. C’est d’autant plus drôle que mon oncle déteste les gigolos. Et regarde comme il les écoute avec sérieux. Si c’était moi qui avais voulu les lui présenter, ce qu’il m’aurait envoyé dinguer. Écoute, il va falloir que j’aille dire bonjour à Oriane. J’ai si peu de temps à passer à Paris que je veux tâcher de voir ici tous les gens à qui j’aurais été sans cela mettre des cartes. IV

 

* Comme le prince de Guermantes avait pendant de longues années empêché sa femme de recevoir Mme d’Orvillers, celle-ci, quand l’interdit fut levé, se contenta de répondre aux invitations, pour ne pas avoir l’air d’en avoir soif, par des simples cartes déposées. Au bout de deux ou trois ans de cette méthode, elle venait elle-même, mais très tard, comme après le théâtre. De cette façon, elle se donnait l’air de ne tenir nullement à la soirée, ni à y être vue, mais simplement de venir faire une visite au Prince et à la Princesse, rien que pour eux, par sympathie, au moment où, les trois quarts des invités déjà partis, elle « jouirait mieux d’eux ». IV

 

*« Hé bien ! me dit la duchesse [de Guermantes], en dehors de vos bals, est-ce que je ne peux vous être d’aucune utilité ? Avez-vous trouvé un salon où vous aimeriez que je vous présente ? » Je lui répondis que je craignais que le seul qui me fît envie ne fût trop peu élégant pour elle. « Qui est-ce ? » demanda-t-elle d’une voix menaçante et rauque, sans presque ouvrir la bouche. « La baronne Putbus. » Cette fois-ci elle feignit une véritable colère. « Ah ! non, ça, par exemple, je crois que vous vous fichez de moi. Je ne sais même pas par quel hasard je sais le nom de ce chameau. Mais c’est la lie de la société. C’est comme si vous me demandiez de vous présenter à ma mercière. Et encore non, car ma mercière est charmante. Vous êtes un peu fou, mon pauvre petit. En tous cas, je vous demande en grâce d’être poli avec les personnes à qui je vous ai présenté, de leur mettre des cartes, d’aller les voir et de ne pas leur parler de la baronne Putbus, qui leur est inconnue. » IV

 

*Les gens du monde après qui chacun court ne sont habitués ni à tant de fierté ni à tant de mauvaise éducation. Pour la première fois ils voyaient quelqu’un qui se croyait « plus » qu’eux. On se racontait ces grognements de Swann, et les cartes cornées pleuvaient chez Odette. Quand celle-ci était en visite chez Mme d’Arpajon, c’était un vif et sympathique mouvement de curiosité. « Ça ne vous a pas ennuyée que je vous l’aie présentée, disait Mme d’Arpajon. Elle est très gentille. C’est Marie de Marsantes qui me l’a fait connaître. — Mais non, au contraire, il paraît qu’elle est tout ce qu’il y a de plus intelligente, elle est charmante. Je désirais au contraire la rencontrer; dites-moi donc où elle demeure. » Mme d’Arpajon disait à Mme Swann qu’elle s’était beaucoup amusée chez elle l’avant-veille et avait lâché avec joie pour elle Mme de Saint-Euverte. IV

 

*Malgré les promesses du directeur, on m’apporta un peu plus tard la carte cornée de la marquise de Cambremer. Venue pour me voir, la vieille dame avait fait demander si j’étais là, et quand elle avait appris que mon arrivée datait seulement de la veille, et que j’étais souffrant, elle n’avait pas insisté, et (non sans s’arrêter sans doute devant le pharmacien, ou la mercière, chez lesquels le valet de pied, sautant du siège, entrait payer quelque note ou faire des provisions) la marquise était repartie pour Féterne, dans sa vieille calèche à huit ressorts attelée de deux chevaux. IV

*en même temps (à cause du caractère des impressions toujours urbaines que Venise donne presque en pleine mer, sur ces flots où le flux et le reflux se font sentir deux fois par jour, et qui tour à tour recouvrent à marée haute et découvrent à marée basse les magnifiques escaliers extérieurs des palais), comme nous l’eussions fait à Paris sur les boulevards, dans les Champs-Élysées, au Bois, dans toute large avenue à la mode, parmi la lumière poudroyante du soir, nous croisions les femmes les plus élégantes, presque toutes étrangères, et qui, mollement appuyées sur les coussins de leur équipage flottant, prenaient la file, s’arrêtaient devant un palais où elles avaient une amie à aller voir, faisaient demander si elle était là ; et, tandis qu’en attendant la réponse elles préparaient à tout hasard leur carte pour la laisser, comme elles eussent fait à la porte de l’hôtel de Guermantes, elles cherchaient dans leur guide de quelle époque, de quel style était le palais, non sans être secouées comme au sommet d’une vague bleue, par le remous de l’eau étincelante et cabrée, qui s’effarait d’être resserrée entre la gondole dansante et le marbre retentissant. Et ainsi les promenades, même rien que pour aller faire des visites ou des courses, étaient triples et uniques dans cette Venise où les simples allées et venues mondaines prennent en même temps la forme et le charme d’une visite à un musée et d’une bordée en mer. VI

 

*Madame de Guermantes, au déclin de sa vie, avait senti s’éveiller en soi des curiosités nouvelles. Le monde n’avait plus rien à lui apprendre. L’idée qu’elle y avait la première place était, nous l’avons vu, aussi évidente pour elle que la hauteur du ciel bleu par-dessus la terre. Elle ne croyait pas avoir à affermir une position qu’elle jugeait inébranlable. En revanche lisant, allant au théâtre, elle eût souhaité avoir un prolongement de ces lectures, de ces spectacles ; comme jadis dans l’étroit petit jardin où on prenait de l’orangeade, tout ce qu’il y avait de plus exquis, dans le grand monde, venait familièrement parmi les brises parfumées du soir et les nuages de pollen entretenir en elle le goût du grand monde, de même maintenant un autre appétit lui faisait souhaiter savoir les raisons de telle polémique littéraire, connaître ses auteurs, voir des actrices. Son esprit fatigué réclamait une nouvelle alimentation. Elle se rapprocha, pour connaître les uns et les autres, de femmes avec qui jadis elle n’eût pas voulu échanger de cartes et qui faisaient valoir leur intimité avec le directeur de telle revue dans l’espoir d’avoir la duchesse. La première actrice invitée crut être la seule dans un milieu extraordinaire, lequel parut plus médiocre à la seconde quand elle vit celle qui l’y avait précédée. La duchesse, parce qu’à certains soirs elle recevait des souverains, croyait que rien n’était changé à sa situation. VII

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Et la carte permet ainsi à la Duchesse de Guermantes de se moquer de la comtesse Molé…

    Merci de ce joli commentaire « encarté » – en plus, c’est une petite madeleine pour moi. Dans les fins fonds de l’Eure, la « carte », c’était le mot employé pour désigner la « serviette »‘ ou le « cartable » – j’ai donc appelé toute mon enfance mon cartable ainsi, et rien que le mot sent pour moi la craie, le crayon à deux bouts, l’amande du petit pot de colle et l’odeur des livres. C’est donc vous dire, cher Patrice, que je préfère ma « carte » à celles, un peu trop mondaines à mon goût, du faubourg Saint-Germain !

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