Confondu, mais avec qui ?

Confondu, mais avec qui ?

 

Le Héros aurait-il un visage passe-partout, une figure banale, une tête d’anonyme, bref une allure sans aspérité ?

La question mérite d’être posée. Dans À la Recherche du Temps perdu, ils ne sont pas moins de quatre personnages à le prendre pour un autre, à le confondre, à se méprendre, bref à se gourer en le voyant.

La palme revient au comte Hannibal de Bréauté-Consalvi qui envisage d’avoir en face de lui l’organiste Widor, le nouvel attaché de la légation de Suède, l’inventeur d’un sérum contre le cancer ou un auteur dramatique.

Mme de Varambon le croit neveu de l’amiral Jurien de la Gravière.

Un ami des Guermantes penche pour une très bonne connaissance de sa cousine Mme de Chaussegros ou pour sa sœur que le Héros aurait rencontrée en Écosse.

Mme d’Amoncourt se souvient l’avoir rencontré chez la princesse de Parme — où il n’a pas plus mis les pieds que chez les en Écossais.

 

Pour autant, l’intéressé n’envisage pas de se promener avec un écriteau révélant son identité — ou alors ça m’a échappé !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Pendant que j’étais présenté aux femmes, il y avait un monsieur qui donnait de nombreux signes d’agitation : c’était le comte Hannibal de Bréauté-Consalvi. Arrivé tard, il n’avait pas eu le temps de s’informer des convives et quand j’étais entré au salon, voyant en moi un invité qui ne faisait pas partie de la société de la duchesse et devait par conséquent avoir des titres tout à fait extraordinaires pour y pénétrer, il installa son monocle sous l’arcade cintrée de ses sourcils, pensant que celui-ci l’aiderait, beaucoup plus qu’à me voir, à discerner quelle espèce d’homme j’étais. Il savait que Mme de Guermantes avait, apanage précieux des femmes vraiment supérieures, ce qu’on appelle un « salon », c’est-à-dire ajoutait parfois aux gens de son monde quelque notabilité que venait de mettre en vue la découverte d’un remède ou la production d’un chef-d’œuvre. Le faubourg Saint-Germain restait encore sous l’impression d’avoir appris qu’à la réception pour le roi et la reine d’Angleterre, la duchesse n’avait pas craint de convier M. Detaille. Les femmes d’esprit du Faubourg se consolaient malaisément de n’avoir pas été invitées tant elles eussent été délicieusement intéressées d’approcher ce génie étrange. Mme de Courvoisier prétendait qu’il y avait aussi M. Ribot, mais c’était une invention destinée à faire croire qu’Oriane cherchait à faire nommer son mari ambassadeur. Enfin, pour comble de scandale, M. de Guermantes, avec une galanterie digne du maréchal de Saxe, s’était présenté au foyer de la Comédie-Française et avait prié Mlle Reichenberg de venir réciter des vers devant le roi, ce qui avait eu lieu et constituait un fait sans précédent dans les annales des raouts. Au souvenir de tant d’imprévu, qu’il approuvait d’ailleurs pleinement, étant lui-même autant qu’un ornement et, de la même façon que la duchesse de Guermantes, mais dans le sexe masculin, une consécration pour un salon, M. de Bréauté se demandant qui je pouvais bien être sentait un champ très vaste ouvert à ses investigations. Un instant le nom de M. Widor passa devant son esprit ; mais il jugea que j’étais bien jeune pour être organiste, et M. Widor trop peu marquant pour être « reçu ». Il lui parut plus vraisemblable de voir tout simplement en moi le nouvel attaché de la légation de Suède duquel on lui avait parlé ; et il se préparait à me demander des nouvelles du roi Oscar par qui il avait été à plusieurs reprises fort bien accueilli ; mais quand le duc, pour me présenter, eut dit mon nom à M. de Bréauté, celui-ci, voyant que ce nom lui était absolument inconnu, ne douta plus dès lors que, me trouvant là, je ne fusse quelque célébrité. Oriane décidément n’en faisait pas d’autres et savait l’art d’attirer les hommes en vue dans son salon, au pourcentage de un pour cent bien entendu, sans quoi elle l’eût déclassé. M. de Bréauté commença donc à se pourlécher les babines et à renifler de ses narines friandes, mis en appétit non seulement par le bon dîner qu’il était sûr de faire, mais par le caractère de la réunion que ma présence ne pouvait manquer de rendre intéressante et qui lui fournirait un sujet de conversation piquant le lendemain au déjeuner du duc de Chartres. Il n’était pas encore fixé sur le point de savoir si c’était moi dont on venait d’expérimenter le sérum contre le cancer ou de mettre en répétition le prochain lever de rideau au Théâtre-Français, mais grand intellectuel, grand amateur de « récits de voyages », il ne cessait pas de multiplier devant moi les révérences, les signes d’intelligence, les sourires filtrés par son monocle ; soit dans l’idée fausse qu’un homme de valeur l’estimerait davantage s’il parvenait à lui inculquer l’illusion que pour lui, comte de Bréauté-Consalvi, les privilèges de la pensée n’étaient pas moins dignes de respect que ceux de la naissance ; soit tout simplement par besoin et difficulté d’exprimer sa satisfaction, dans l’ignorance de la langue qu’il devait me parler, en somme comme s’il se fût trouvé en présence de quelqu’un des « naturels » d’une terre inconnue où aurait atterri son radeau et avec lesquels, par espoir du profit, il tâcherait, tout en observant curieusement leurs coutumes et sans interrompre les démonstrations d’amitié ni pousser comme eux de grands cris, de troquer des œufs d’autruche et des épices contre des verroteries. III

 

*— Je sais que vous êtes parent de l’amiral Jurien de la Gravière, me dit d’un air entendu Mme de Varambon, la dame d’honneur de la princesse de Parme, femme excellente mais bornée, procurée à la princesse de Parme jadis par la mère du duc. Elle ne m’avait pas encore adressé la parole et je ne pus jamais dans la suite, malgré les admonestations de la princesse de Parme et mes propres protestations, lui ôter de l’esprit l’idée que je n’avais quoi que ce fût à voir avec l’amiral académicien, lequel m’était totalement inconnu. L’obstination de la dame d’honneur de la princesse de Parme à voir en moi un neveu de l’amiral Jurien de la Gravière avait en soi quelque chose de vulgairement risible. Mais l’erreur qu’elle commettait n’était que le type excessif et desséché de tant d’erreurs plus légères, mieux nuancées, involontaires ou voulues, qui accompagnent notre nom dans la « fiche » que le monde établit relativement à nous. Je me souviens qu’un ami des Guermantes, ayant vivement manifesté son désir de me connaître, me donna comme raison que je connaissais très bien sa cousine, Mme de Chaussegros, « elle est charmante, elle vous aime beaucoup ». Je me fis un scrupule, bien vain, d’insister sur le fait qu’il y avait erreur, que je ne connaissais pas Mme de Chaussegros. « Alors c’est sa sœur que vous connaissez, c’est la même chose. Elle vous a rencontré en Écosse. » Je n’étais jamais allé en Écosse et pris la peine inutile d’en avertir par honnêteté mon interlocuteur. C’était Mme de Chaussegros elle-même qui avait dit me connaître, et le croyait sans doute de bonne foi, à la suite d’une confusion première, car elle ne cessa jamais plus de me tendre la main quand elle m’apercevait. Et comme, en somme, le milieu que je fréquentais était exactement celui de Mme de Chaussegros, mon humilité ne rimait à rien. Que je fusse intime avec les Chaussegros était, littéralement, une erreur, mais, au point de vue social, un équivalent de ma situation, si on peut parler de situation pour un aussi jeune homme que j’étais. L’ami des Guermantes eut donc beau ne me dire que des choses fausses sur moi, il ne me rabaissa ni ne me suréleva (au point de vue mondain) dans l’idée qu’il continua à se faire de moi. Et somme toute, pour ceux qui ne jouent pas la comédie, l’ennui de vivre toujours dans le même personnage est dissipé un instant, comme si l’on montait sur les planches, quand une autre personne se fait de vous une idée fausse, croit que nous sommes liés avec une dame que nous ne connaissons pas et que nous sommes notés pour avoir connue au cours d’un charmant voyage que nous n’avons jamais fait. Erreurs multiplicatrices et aimables quand elles n’ont pas l’inflexible rigidité de celle que commettait et commit toute sa vie, malgré mes dénégations, l’imbécile dame d’honneur de Mme de Parme, fixée pour toujours à la croyance que j’étais parent de l’ennuyeux amiral Jurien de la Gravière. III

 

*[Une petite dame brune au Héros (Mme d’Amoncourt) :] Je vois que vous ne me reconnaissez pas, ajouta-t-elle en s’adressant à moi ; je vous ai connu chez la princesse de Parme (chez qui je n’étais jamais allé). L’empereur de Russie voudrait que votre père fût envoyé à Petersbourg. Si vous pouviez venir mardi, justement Isvolski sera là, il en parlerait avec vous. IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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