Quand Basin et Palamède font peuple

Quand Basin et Palamède font peuple

 

Les Guermantes adoooorent encanailler leurs mots… Les deux frères, tout aristos qu’ils soient singent le langage populo. Il y a même mimétisme.

 

J’y pensais en tombant par deux fois sur un synonyme familier, voire vulgaire, de manteau.

Le premier sort de la bouche du duc, dans Le Côté de Guermantes :

*Et ayant reconduit la princesse de Parme, M. de Guermantes me dit en prenant mon pardessus : « Je vais vous aider à entrer votre pelure. » Il ne souriait même plus en employant cette expression, car celles qui sont le plus vulgaires étaient, par cela même, à cause de l’affectation de simplicité des Guermantes, devenues aristocratiques.

C’est si inattendu que Proust se doit de commenter le choix du mot, accréditant une formule anglo-saxonne : « reverse snobism ».

Il n’a plus besoin d’explication dans le second cas, dans La Prisonnière. C’est le baron qui parle :

*Vous savez, reprit-il, ici c’est un peu la maison des exagérations, ce sont des gens charmants, mais enfin on aime bien annoncer des célébrités d’un genre ou d’un autre. Mais vous n’avez pas l’air bien et vous allez avoir froid dans cette pièce si humide, dit-il en poussant près de moi une chaise. Puisque vous êtes souffrant, il faut faire attention, je vais aller vous chercher votre pelure. Non, n’y allez pas vous-même, vous vous perdrez et vous aurez froid. Voilà comme on fait des imprudences, vous n’avez pourtant pas quatre ans, il vous faudrait une vieille bonne comme moi pour vous soigner.

 

Autre point commun, une maîtrise bancale de la langue :

*M. de Charlus n’était pas très différent de son frère, le duc de Guermantes. Même, tout à l’heure (et cela était rare), il avait parlé un aussi mauvais français que lui. (IV).

 

Pour autant, ces deux Guermantes ont leurs expressions propres.

Basin : il ne faut pas nous raconter de craques (III) ; Sa petite grue lui aura monté le bourrichon (III) ; Permettez-moi de vous débarrasser de vos frusques (il trouvait à la fois bon enfant et comique de parler le langage du peuple) (III) ; Vous ne connaissez pas notre patelin ? (III) ; je vais mettre ma queue de morue et je reviens. Je vais faire dire à ma bourgeoise que vous l’attendez (III) ; c’était bougrement embêtant  (III) ; Je sais quelqu’un à qui cela ferait bougrement plaisir (IV).

 

Palamède : je fus bien étonné de l’entendre me dire, en me pinçant le cou, avec une familiarité et un rire vulgaires : — Mais on s’en fiche bien de sa vieille grand’mère, hein ? petite fripouille ! (II) ; ce gosse (V) ; un vieux trumeau comme moi (V) ; Swann a fait une boulette d’une portée incalculable (IV) ; elle ne cessa plus de me cramponner  (V) ; un monsieur très bien, qu’elle avait ratissé jusqu’au dernier centime (V) ; petits Parigots, tenez, comme celui qui passe là, avec son air dessalé, sa mine éveillée et drôle (VII) ; « Toi, c’est dégoûtant, je t’ai aperçu devant l’Olympia avec deux cartons. C’est pour te faire donner du pèze. Voilà comme tu me trompes ». Heureusement pour celui à qui s’adressait cette phrase, il n’eut pas le temps de déclarer qu’il n’eût jamais accepté de « pèze » d’une femme, ce qui eût diminué l’excitation de M. de Charlus (VII) ; « Tu ne m’avais jamais dit que tu avais suriné une pipelette de Belleville. » (VII).

 

Le baron est capable de passer sans transition « du langage vulgaire » à un autre « précieux et hautain » (IV)… et vice versa : M. de Charlus se servait, avec le giletier, du même langage qu’il eût fait avec des gens du monde de sa coterie, exagérant même ses tics (IV).

 

Proust livre une des « lois du langage » en guise de moralité, qui « veut qu’on s’exprime comme les gens de sa classe mentale et non de sa caste d’origine ». Correct.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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