Semainier : le vendredi

Le vendredi

*[Odette à Swann :] Mais les endroits chics, parbleu ! Si, à ton âge, il faut t’apprendre ce que c’est que les endroits chics, que veux-tu que je te dise, moi, par exemple, le dimanche matin, l’avenue de l’Impératrice, à cinq heures le tour du Lac, le jeudi l’Éden Théâtre, le vendredi l’Hippodrome, les bals… (I)

*— Ce n’est pas de la salade japonaise ? dit-elle à mi-voix en se tournant vers Odette.

Et ravie et confuse de l’à-propos et de la hardiesse qu’il y avait à faire ainsi une allusion discrète, mais claire, à la nouvelle et retentissante pièce de Dumas, elle éclata d’un rire charmant d’ingénue, peu bruyant, mais si irrésistible qu’elle resta quelques instants sans pouvoir le maîtriser. « Qui est cette dame ? elle a de l’esprit », dit Forcheville.

— Non, mais nous vous en ferons si vous venez tous dîner vendredi. (I)

*« Mon cher ami, disait la lettre, j’ai appris que vous aviez été très souffrant et que vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n’y vais guère non plus parce qu’il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous serez rétabli, et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes causeries des Champs-Élysées. Adieu, mon cher ami, j’espère que vos parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous envoie toutes mes amitiés. Gilberte. » (II)

*Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne, qu’à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de neige (qui n’avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse de la maison d’autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte, « symphonie en blanc majeur » avec son ameublement et sa toilette) me rappelassent que l’Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l’on était plus sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d’autres espèces dont j’ignorais les noms et qui m’avait fait rester tant de fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille, aussi surchargé d’odeurs authentiques, que le petit raidillon de Tansonville. (II)

*la dame à la coiffure de Marie-Antoinette, chaque fois qu’elle voyait Mme de Villeparisis, ne pouvait s’empêcher de penser que la duchesse de Guermantes n’allait pas à ses vendredis. Sa consolation était qu’à ces mêmes vendredis ne manquait jamais, en bonne parente, la princesse de Poix, laquelle était sa Guermantes à elle et qui n’allait jamais chez Mme de Villeparisis quoique Mme de Poix fût amie intime de la duchesse. (III)

*Mme de Villeparisis : « Vous voyez que je n’en suis pas à une relation près et que les petits jeunes — à aucun point de vue, mauvaise langue, — ne m’intéressent pas. » Mais quand, un quart d’heure après, elle se retira, profitant du tohu-bohu elle me glissa à l’oreille de venir le vendredi suivant dans sa loge, avec une des trois dont le nom éclatant — elle était d’ailleurs née Choiseul — me fit un prodigieux effet. (III)

*Comme mes parents rentraient à la fin de la semaine, samedi ou dimanche, et qu’après je serais forcé de dîner tous les soirs à la maison, j’avais aussitôt écrit à Mme de Stermaria pour lui proposer le jour qu’elle voudrait, jusqu’à vendredi. (III)

*Je sentis, au contraire, que Mme de Guermantes avait le désir de me faire goûter à ce qu’elle avait de plus agréable quand elle me dit, mettant d’ailleurs devant mes yeux comme la beauté violâtre d’une arrivée chez la tante de Fabrice et le miracle d’une présentation au comte Mosca :

Vendredi vous ne seriez pas libre, en petit comité ? Ce serait gentil. Il y aura la princesse de Parme qui est charmante ; d’abord je ne vous inviterais pas si ce n’était pas pour rencontrer des gens agréables. (III)

*— Eh bien ! je vous quitte, me dit comme à regret Mme de Guermantes. Il faut que j’aille une seconde chez la princesse de Ligne. Vous n’y allez pas ? Non, vous n’aimez pas le monde ? Vous avez bien raison, c’est assommant. Si je n’étais pas obligée ! Mais c’est ma cousine, ce ne serait pas gentil. Je regrette égoïstement, pour moi, parce que j’aurais pu vous conduire, même vous ramener. Alors je vous dis au revoir et je me réjouis pour vendredi. (III)

*Bien qu’elle fût antidreyfusarde (tout en croyant à l’innocence de Dreyfus, de même qu’elle passait sa vie dans le monde tout en ne croyant qu’aux idées), elle avait produit une énorme sensation à une soirée chez la princesse de Ligne, d’abord en restant assise quand toutes les dames s’étaient levées à l’entrée du général Mercier, et ensuite en se levant et en demandant ostensiblement ses gens quand un orateur nationaliste avait commencé une conférence, montrant par là qu’elle ne trouvait pas que le monde fût fait pour parler politique ; toutes les têtes s’étaient tournées vers elle à un concert du Vendredi Saint où, quoique voltairienne, elle n’était pas restée parce qu’elle avait trouvé indécent qu’on mît en scène le Christ. (III)

*— Voilà une belle victoire, docteur, dit le marquis. — Une victoire à la Pyrrhus, dit Cottard en se tournant vers le marquis et en regardant par-dessus son lorgnon pour juger de l’effet de son mot. Si nous avons encore le temps, dit-il à Morel, je vous donne votre revanche. C’est à moi de faire… Ah ! non, voici les voitures, ce sera pour vendredi, et je vous montrerai un tour qui n’est pas dans une musette. » (IV)

*[Charlus :] Au concert Lamoureux, j’avais pour voisin, un jour, un riche banquier juif. On joua l’Enfance du Christ, de Berlioz, il était consterné. Mais il retrouva bientôt l’expression de béatitude qui lui est habituelle en entendant l’Enchantement du Vendredi-Saint. (IV)

*On a souvent près de soi, dans ces premières minutes où l’on se laisse glisser au réveil, une variété de réalités diverses où l’on croit pouvoir choisir comme dans un jeu de cartes. C’est vendredi matin et on rentre de promenade, ou bien c’est l’heure du thé au bord de la mer. (V)

*si Mme Verdurin surprenait, entre un nouveau et un fidèle, un mot dit à mi-voix et pouvant faire supposer qu’ils se connaissaient, ou avaient envie de se lier (« Alors, à vendredi chez les un Tel » ou : « Venez à l’atelier le jour que vous voudrez, j’y suis toujours jusqu’à cinq heures, vous me ferez vraiment plaisir »), agitée, supposant au nouveau une « situation » qui pouvait faire de lui une recrue brillante pour le petit clan, la Patronne, tout en faisant semblant de n’avoir rien entendu et en conservant à son beau regard, cerné par l’habitude de Debussy plus que n’aurait fait celle de la cocaïne, l’air exténué que lui donnaient les seules ivresses de la musique, n’en roulait pas moins, sous son front magnifique, bombé par tant de quatuors et les migraines consécutives, des pensées qui n’étaient pas exclusivement polyphoniques (V)

*« J’ai bien reçu, il y a une quinzaine de jours, une carte de l’agréable Éliane. Au-dessus du nom contesté de Montmorency, il y avait cette aimable invitation : « Mon cousin, faites-moi la grâce de penser à moi vendredi prochain à neuf heures et demie. » Au-dessous étaient écrits ces deux mots moins gracieux : « Quatuor Tchèque. » Ils me semblèrent fort inintelligibles, sans plus de rapport, en tous cas, avec la phrase précédente que ces lettres au dos desquelles on voit que l’épistolier en avait commencé une autre par les mots : « Cher ami », la suite manquant, et n’a pas pris une autre feuille, soit distraction, soit économie de papier. J’aime bien Éliane : aussi je ne lui en voulus pas, je me contentai de ne pas tenir compte des mots étranges et déplacés de «quatuor tchèque», et comme je suis un homme d’ordre, je mis au-dessus de ma cheminée l’invitation de penser à Madame de Montmorency le vendredi à neuf heures et demie. (V)

*Aussi la lecture des journaux m’était-elle odieuse, et de plus elle n’était pas inoffensive. En effet, en nous de chaque idée, comme d’un carrefour dans une forêt, partent tant de routes différentes, qu’au moment où je m’y attendais le moins je me trouvais devant un nouveau souvenir. Le titre de la mélodie de Fauré, le Secret, m’avait mené au Secret du Roi du duc de Broglie, le nom de Broglie à celui de Chaumont, ou bien le mot de Vendredi-Saint m’avait fait penser au Golgotha, le Golgotha à l’étymologie de ce mot qui paraît l’équivalent de Calvus mons, Chaumont. (VI)

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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