Rideau sur le Narrathon

Rideau sur le Narrathon

 

Ce fut un rêve éveillé… Plus d’un m’avaient pourtant promis un cauchemar.

Les oiseaux de malheur locaux, les pattes trempées dans des habitudes croupies, prophétisaient un rendez-vous impossible. Selon eux, qu’ils le confessent ou non, Marcel Proust et les habitants d’Illiers-Combray n’ont pas grand’chose en commun. Le premier est trop précieux (je résume) et les seconds n’ont pas de temps à perdre. C’est en miroir l’opinion inverse des Proustiens officiels selon lesquels l’écrivain est trop bien pour des ruraux renvoyés à une Beauce figée. Nul ne l’avouera publiquement mais les propos privés ne trompent personne.

Il va de soi que, dans les deux camps, il existe bien sûr des personnes plus ouvertes, à commencer par les responsables et partenaires du Téléthon qui ont adopté le projet de Narrathon, cette course de fond des mots pendant laquelle des femmes et des hommes liraient en public la première des sept parties d’À la recherche du temps perdu un peu partout dans la commune de tante Léonie de Charles Swann, les lecteurs et les auditeurs étant invités à verser leur obole s’ils apprécient l’initiative.

Il y avait bien une dose de scepticisme sur la réussite de l’opération, cela ne s’étant jamais fait à Illiers-Combray. Seule la population pouvait confirmer ou balayer l’échec promis. Sa réponse fut jolie, intelligente et joyeuse.

Une vingtaine de lieux furent visités en 51 heures : l’Office de Tourisme, le marché en plein air, un bric-à-brac, un magasin de tricot, un café, deux pharmacies, un marchand de cycles, un salon de coiffure, une imprimerie, une modiste, une décoratrice, un supermarché, un restaurant, la mairie, la médiathèque, le collège (Marcel Proust), la salle des fêtes, la place de l’église, le Musée (Marcel Proust).

La plupart, c’est sûr, n’étaient pas des rendez-vous littéraires habituels. Tous reçurent chaleureusement le Narrathon et se transformèrent pour quelques minutes en autant d’auditoriums.

Les lecteurs viendraient-ils ? Non seulement, il fallait dépasser la prévention à l’égard d’un auteur caricaturé en écrivain impossible, mais il fallait aussi vaincre la réserve qui n’incite pas à s’exhiber devant un public. Eh bien, ils furent près d’une centaine à avoir surmonté l’une et l’autre — majoritairement des femmes, et de beaucoup.

Ce fut alors une divine surprise. Sans préparation, dans le froid du dehors ou l’activité du dedans, lectrices et lecteurs abordèrent Proust naturellement et efficacement. Désireux souvent de ne pas lire de trop longues phrases — « On attend un point qui ne vient pas », dira joliment quelqu’un — ils se voyaient confier de courts passages que, souvent, ils dépassèrent allègrement, emportés par l’écriture du cher Marcel et la musique de ses mots.

Toujours, ce fut une joie d’avoir lu et de pouvoir dire que cela s’était fait à Illiers-Combray. Certains interprétaient comme de vrais comédiens, mais d’autres n’hésitaient pas à se lancer malgré une maîtrise défaillante de la lecture — ce n’en fut que plus touchant.

Tous les milieux et tous les âges ont joué le jeu. Je réserverai demain une chronique au bel épisode du collège.

En attendant, sans parler de bonnet d’âne, le blogueur remarque que les élus, majoritaires ou d’opposition, ont communié dans la même abstention. De même, le journal local a rempli le service minimum, plaçant le plus bas possible le Narrathon dans les activités annoncées, plus profond même que dans le programme officiel où il n’était déjà pas bien haut ! Quant au compte-rendu de ce que les bénévoles ont réalisé — tout le Téléthon réuni — les lecteurs de l’Écho n’y ont pas eu droit. Mais les peuples heureux n’ont pas besoin de récits médiatiques pour l’être…

Le Proust d’hier et l’Illiers-Combray d’aujourd’hui se sont tombés dans les bras.

C’était beau, c’était émouvant. Toutes et tous, à la lecture ou à l’écoute, ont pu se sentir fiers de cette plaisante dédramatisation de Proust. Légitimement.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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