Prêter sa voix

Prêter sa voix

 

Narrathon, J — 1…

Une hantise, perdre la voix ! Depuis plusieurs jours, je ne sors pas sans une écharpe nouant mon cou de plusieurs tours. Depuis hier, je ne m’éloigne jamais longtemps de pots de miel.


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Il ne manquerait plus que je me retrouve aphone demain au moment de lancer le Narrathon Proust, la lecture publique de Du côté de chez Swann dans tout Illiers-Combray, du matin au soir, de demain à dimanche.

D’ici ou d’ailleurs, des candidats se sont présentés pour participer à ce relais littéraire dans lequel les voix reproduiront la musique des mots de Proust.

Aucune consigne n’est utile. Il suffit de lire tranquillement les mots et d’avoir en tête ce que le romancier écrit de la lecture de George Sand par la mère du Héros à son enfant : « le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la douceur du son », « bannir de sa voix toute petitesse, toute affectation ».

 

La feuille de route est simple : n’omettre aucune liaison, respecter la ponctuation, articuler précisément mais sans ostentation. Prononcer, détacher, distinguer les mots et la monotonie se fera musicale.

 

C’est un thème que j’ai abordé dans Le fou de Proust (le roman) :

*Prendre un ton distingué ? Se faire vulgaire dans les dialogues crus ? Vivre les échanges, avec changement de voix selon que c’est tel ou telle qui s’exprime ? Le moins possible. S’il fallait, bien sûr, parler haut, il fallait résister à la tentation de parler plus fort que le texte, se prémunir des intonations ingénieuses, tantôt passionnées, tantôt ironiques. D’évidence, il fallait rester neutre, discret. Ne pas chanter ni claironner. Respecter un écart réduit d’intonations que les mains seules seraient chargées d’accompagner. Bref, économie de moyens pour ne pas écraser le texte, pour qu’il ne ploie pas sous ses habits sonores.

 

L’extrait de Du côté de chez Swann :

*Maman s’assit à côté de mon lit ; elle avait pris François le Champi à qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples — à moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de raison d’exister qu’en soi, — une émanation troublante de l’essence particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers, ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea ; elle me parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait, quand c’était maman qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes les scènes d’amour. Aussi tous les changements bizarres qui se produisent dans l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et si doux de « Champi » qui mettait sur l’enfant, qui le portait sans que je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si ma mère était une lectrice infidèle c’était aussi, pour les ouvrages où elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non des œuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant, tel rappel de fête, d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction morale que maman avait appris de ma grand’mère à tenir pour supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu’il faut, l’accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots n’indiquent pas ; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et au passé défini la douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il y a dans la tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes, dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si commune une sorte de vie sentimentale et continue.

 

Bref, il n’y a plus qu’à se lancer sans complexe !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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