Noël

Noël

 

C’est un des treize jours de l’année cités dans la Recherche

Qu’il s’agisse de Noël — le jour, son arbre, son soulier ou chausson, son nom, sa période, sa nuit, ou sous sa forme anglaise « Christmas », il apparaît  seize fois — mais aucune dans la Fugitive.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Dès le commencement de décembre elle [Mme Verdurin] était malade à la pensée que les fidèles « lâcheraient » pour le jour de Noël et le 1er janvier. I

*[Gilberte au Héros :] — Demain, comptez-y, mon bel ami, mais je ne viendrai pas ! j’ai un grand goûter ; après-demain non plus, je vais chez une amie pour voir de ses fenêtres l’arrivée du roi Théodose, ce sera superbe, et le lendemain encore à Michel Strogoff et puis après, cela va être bientôt Noël et les vacances du jour de l’An. Peut-être on va m’emmener dans le midi. Ce que ce serait chic! quoique cela me fera manquer un arbre de Noël ; en tous cas si je reste à Paris, je ne viendrai pas ici car j’irai faire des visites avec maman. Adieu, voilà papa qui m’appelle. I

*À midi et demi, je me décidais enfin à entrer dans cette maison qui, comme un gros soulier de Noël me semblait devoir m’apporter de surnaturels plaisirs. (Le nom de Noël était du reste inconnu à Mme Swann et à Gilberte qui l’avaient remplacé par celui de Christmas, et ne parlaient que du pudding de Christmas, de ce qu’on leur avait donné pour leur Christmas, de s’absenter — ce qui me rendait fou de douleur — pour Christmas. Même à la maison, je me serais cru déshonoré en parlant de Noël et je ne disais plus que Christmas, ce que mon père trouvait extrêmement ridicule.) II

*— Au moins on sait ce qu’on fait et dans quelle saison qu’on vit [à Combray]. Ce n’est pas comme ici qu’il n’y aura pas plus un méchant bouton d’or à la sainte Pâques qu’à la Noël, et que je ne distingue pas seulement un petit angélus quand je lève ma vieille carcasse. III

*La passion mystérieuse avec laquelle j’avais pensé autrefois à l’Autriche parce que c’était le pays d’où venait Albertine (son oncle y avait été conseiller d’ambassade), que sa singularité géographique, la race qui l’habitait, ses monuments, ses paysages, je pouvais les considérer (ainsi que dans un atlas, dans un recueil de vues) dans le sourire, dans les manières d’Albertine, cette passion mystérieuse, je l’éprouvais encore mais, par une interversion des signes, dans le domaine de l’horreur. Oui, c’était de là qu’Albertine venait. C’était là que, dans chaque maison, elle était sûre de retrouver, soit l’amie de Mlle Vinteuil, soit d’autres. Les habitudes d’enfance allaient renaître, on se réunirait dans trois mois pour la Noël, puis le 1er janvier, dates qui m’étaient déjà tristes en elles-mêmes, de par le souvenir inconscient du chagrin que j’y avais ressenti quand, autrefois, elles me séparaient, tout le temps des vacances du jour de l’an, de Gilberte. Après les longs dîners, après les réveillons, quand tout le monde serait joyeux, animé, Albertine allait avoir, avec ses amies de là-bas, ces mêmes poses que je lui avais vu prendre avec Andrée, alors que l’amitié d’Albertine pour elle était innocente; qui sait ? peut-être celles qui avaient rapproché devant moi Mlle Vinteuil poursuivie par son amie, à Montjouvain. À Mlle Vinteuil maintenant, tandis que son amie la chatouillait avant de s’abattre sur elle, je donnais le visage enflammé d’Albertine, d’Albertine que j’entendis lancer en s’enfuyant, puis en s’abandonnant, son rire étrange et profond. Qu’était, à côté de la souffrance que je ressentais, la jalousie que j’avais pu éprouver le jour où Saint-Loup avait rencontré Albertine avec moi à Doncières et où elle lui avait fait des agaceries ? celle aussi que j’avais éprouvée en repensant à l’initiateur inconnu auquel j’avais pu devoir les premiers baisers qu’elle m’avait donnés à Paris, le jour où j’attendais la lettre de Mlle de Stermaria ? Cette autre jalousie, provoquée par Saint-Loup, par un jeune homme quelconque, n’était rien. J’aurais pu, dans ce cas, craindre tout au plus un rival sur lequel j’eusse essayé de l’emporter. Mais ici le rival n’était pas semblable à moi, ses armes étaient différentes, je ne pouvais pas lutter sur le même terrain, donner à Albertine les mêmes plaisirs, ni même les concevoir exactement. Dans bien des moments de notre vie nous troquerions tout l’avenir contre un pouvoir en soi-même insignifiant. J’aurais jadis renoncé à tous les avantages de la vie pour connaître Mme Blatin, parce qu’elle était une amie de Mme Swann. Aujourd’hui, pour qu’Albertine n’allât pas à Trieste, j’aurais supporté toutes les souffrances, et si c’eût été insuffisant, je lui en aurais infligé, je l’aurais isolée, enfermée, je lui eusse pris le peu d’argent qu’elle avait pour que le dénuement l’empêchât matériellement de faire le voyage. Comme jadis quand je voulais aller à Balbec, ce qui me poussait à partir c’était le désir d’une église persane, d’une tempête à l’aube, ce qui maintenant me déchirait le cœur en pensant qu’Albertine irait peut-être à Trieste, c’était qu’elle y passerait la nuit de Noël avec l’amie de Mlle Vinteuil : car l’imagination, quand elle change de nature et se tourne en sensibilité, ne dispose pas pour cela d’un nombre plus grand d’images simultanées. IV

*Quand elle [Albertine] disait : « Ah ! si j’avais trois cent mille francs de rente ! » même si elle exprimait une pensée mauvaise mais bien peu durable, elle n’eût pu s’y rattacher plus longtemps qu’au désir d’aller aux Rochers, dont l’édition de Mme de Sévigné de ma grand’mère lui avait montré l’image, de retrouver une amie de golf, de monter en aéroplane, d’aller passer la Noël avec sa tante, ou de se remettre à la peinture. V

*La forme donnée aux réceptions se trouvait modifiée sans qu’elles cessassent d’enchanter Brichot, qui au fur et à mesure que les relations des Verdurin allaient s’étendant, y trouvait des plaisirs nouveaux et accumulés dans un petit espace comme des surprises dans un chausson de Noël.
VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Noël”

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  1. 2014 s’en va doucement. Cela fait maintenant 20 ans que mon chemin a croisé celui de Patrice Louis, le Red’Chef de France Inter qui depuis, a déroulé bien d’autres faces de son talent à géométrie multiple. Si le destin nous fait encore voisins aujourd’hui, alors c’est qu’on ne pouvait pas ne pas se connaître. Merci à toi et à Violette, pour ce beau Noël. Je te verrais bien maire d’Illiers-Combray. En attendant, j’attends un décor plus surprenant pour faire ma photo de l’Internationale proustienne. « Des plaisirs nouveaux et accumulés dans un petit espace comme des surprises dans un chausson de Noël ».Rien que pour ces mots, je dis merci Marcel, et bravo Patrice, l’enchanteur de lecture.
    A bientôt.
    Jean-baptiste.

  2. J’en rougis de confusion, l’Ami…

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