Rock, oui ; rock n’ roll, non

Rock, oui ; rock n’ roll, non

 

Proust parle-t-il de rock dans la Recherche ?

Eh oui, il en est question. Ce n’est évidemment pas celui auquel on pense puisque cette musique — qui balance, qui secoue — est née des décennies après sa mort.

 

Explication : « rock » apparaît d’abord dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs en base du mot rocking, chaise berçante ou fauteuil à bascule. La première fois, c’est à propos de Mme de Villeparisis :

*Peut-être sentait-elle que, si elle était arrivée inconnue au Grand-Hôtel de Balbec, elle eût, avec sa robe de laine noire et son bonnet démodé, fait sourire quelque noceur qui de son « rocking » eût murmuré « quelle purée ! » ou surtout quelque homme de valeur ayant gardé comme le premier président entre ses favoris poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels comme elle les aimait, et qui eût aussitôt désigné à la lentille rapprochante du face-à-main conjugal l’apparition de ce phénomène insolite ;

 

La seconde concerne l’atelier d’Elstir :

*C’est aussi en détournant les yeux que je traversai le jardin qui avait une pelouse — en plus petit comme chez n’importe quel bourgeois dans la banlieue de Paris —, une petite statuette de galant jardinier, des boules de verre où l’on se regardait, des bordures de bégonias et une petite tonnelle sous laquelle des rocking-chairs étaient allongés devant une table de fer.

1 Rocking chair

 

 

Au passage, Proust s’offre un coquet pléonasme avec « petite statuette » —D’accord, Blogobole, mais revenez au rock ! — J’y viens. »

 

L’occurrence unique du mot comporte une majuscule et elle apparaît dans Le Côté de Guermantes :

*Ici, fût-ce dans une petite ville de province, vous trouverez des passionnés de musique; le meilleur de leur temps, le plus clair de leur argent se passe aux séances de musique de chambre, aux réunions où on cause musique, au café où l’on se retrouve entre amateurs et où on coudoie les musiciens. D’autres épris d’aviation tiennent à être bien vus du vieux garçon du bar vitré perché au haut de l’aérodrome ; à l’abri du vent, comme dans la cage en verre d’un phare, il pourra suivre, en compagnie d’un aviateur qui ne vole pas en ce moment, les évolutions d’un pilote exécutant des loopings, tandis qu’un autre, invisible l’instant d’avant, vient atterrir brusquement, s’abattre avec le grand bruit d’ailes de l’oiseau Rock.

 

C’est donc un atterrissage brusque sur l’aérodrome de Doncières qui fait penser à lui se posant dans un grand bruit d’ailes. Mais qu’est-ce que ce volatile inconnu de nos contrées ?

Appartenant au bestiaire de l’imaginaire médiéval, gigantesque, il enlève dans ses énormes serres des proies à sa taille comme des éléphants ou même des navires avec leur équipage.

À l’origine, l’oiseau Rokh ou Rukh, est une créature du folklore arabe oriental. Il est notamment mentionné dans les Contes des Mille et Une Nuits et surtout dans les Voyages de Sinbad le Marin (IXe siècle).

Dans son deuxième voyage, Sinbad est abandonné sur une île par son équipage. il cherche désespérément une présence humaine lorsqu’il aperçoit au loin un objet blanc vers lequel il se dirige. C’est un dôme énorme et lisse, de cinquante pas de circonférence, qu’il prend pour un édifice curieusement dépourvu d’entrée. Soudain, le ciel s’obscurcit et Sinbad voit un gigantesque oiseau qui éclipse le soleil, et le marin comprend que le dôme blanc n’est autre que l’œuf  de l’oiseau Rukh.

On retrouve ce genre de légendes, non seulement chez les géographes arabes (dont Ibn-Batoutah), mais aussi chez Marco Polo dans son Devisement du monde. Lorsqu’il est à la cour de Koubilai Khan, des ambassadeurs rapporte à l’empereur des plumes de dix à vingt mètres de long de cet oiseau que Marco Polo appelle le griffon. C’étaient probablement des palmes de certains palmiers, qui renvoient à d’immenses plumages.

Oiseau Roc aux éléphants, art perse (XIXe s.)

Oiseau Roc aux éléphants, art perse (XIXe s.)

Oiseau Roc à l'éléphant 1

Oiseau Roc à l’éléphant 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

iseau Roc attaquant Simbad

iseau Roc attaquant Simbad

L'Œuf de l'Oiseau Roc, Elihu Vesser, 1863

L’Œuf de l’Oiseau Roc, Elihu Vesser, 1863

 

Je confesse que le titre de cette chronique est abusif, destiné à piquer la curiosité. Ce Rock-là n’a rien d’anglo-saxon et ce n’est pas demain la veille que l’on trouvera un lien Marcel Proust/Elvis Presley.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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