L’énigmatique verbe finissant par « arder »

L’énigmatique verbe finissant par « arder »

 

Quel est donc ce verbe dont Proust ne dévoile que le suffixe et qui, d’évidence, touche à l’homosexualité ?

 

C’est un des mystères que la Recherche recèle. Il se trouve dans Sodome et Gomorrhe : lors d’une soirée à la Raspelière, Mme Verdurin invite Charlus à revenir « souvent en compagnie de Charlie Morel ». Lui ne répond pas franchement oui. Cottard s’ouvre à Ski des attitudes supérieures que le baron a à son égard quand tant d’autres aristocrates lui montrent plus de respect. Le sculpteur le rassure en dévaluant les titres de noblesse de Charlus. C’est alors qu’il prononce de façon confuse un verbe dont le Héros, présent à côté, ne distingue que les dernières syllabes : arder.

Occupé par une autre conversation, il entend, après quelques secondes et malgré lui, Cottard murmurer à Ski des mots montrant qu’il ignorait les mœurs du baron, dont il entend désormais se méfier comme il le fait avec les « dégénérés » de son espèce.

 

Le verbe gardé secret semble bien faire le lien entre les deux parties du dialogue Ski-Cottard. Connaissant le goût de Proust pour semer parallèlement le doute et des indices destinés à le dissiper, il doit avoir trait avec l’inversion.

 

Il existe en français une soixantaine de verbe s’achevant en « arder » :

acagnarder, arder, attarder, barder, bavarder, bazarder, bocarder, bombarder, boucharder, brancarder, brocarder, cacarder, cafarder, cagnarder, canarder, carder, cauchemarder, caviarder, chambarder, chaparder, darder, débarder, débillarder, défarder, déharder, délarder, embarder, entrelarder, farder, faucarder, flemmarder, garder, goguenarder, harder, hasarder, jobarder, larder, lézarder, liarder, mansarder, mignarder, mollarder, moucharder, musarder, paillarder, pétarder, placarder, pocharder, poignarder, ramarder, rancarder, recarder, regarder, renarder, rencarder, retarder, ringarder, sauvegarder, tarder, trimarder…

 

Lequel choisir ? Je sèche.

Il serait instructif et amusant de questionner les traducteurs de l’œuvre sur le suffixe qu’ils ont choisi en leur demandant de préciser ce qui les a guidés.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait :

*À cette invitation M. de Charlus se contenta de répondre par une muette inclinaison. « Il ne doit pas être commode tous les jours, il a un air pincé, chuchota à Ski le docteur [Cottard] qui, étant resté très simple malgré une couche superficielle d’orgueil, ne cherchait pas à cacher que Charlus le snobait. Il ignore sans doute que dans toutes les villes d’eau, et même à Paris dans les cliniques, les médecins, pour qui je suis naturellement le « grand chef », tiennent à honneur de me présenter à tous les nobles qui sont là, et qui n’en mènent pas large. Cela rend même assez agréable pour moi le séjour des stations balnéaires, ajouta-t-il d’un air léger. Même à Doncières, le major du régiment, qui est le médecin traitant du colonel, m’a invité à déjeuner avec lui en me disant que j’étais en situation de dîner avec le général. Et ce général est un monsieur de quelque chose. Je ne sais pas si ses parchemins sont plus ou moins anciens que ceux de ce baron. — Ne vous montez pas le bourrichon, c’est une bien pauvre couronne », répondit Ski à mi-voix, et il ajouta quelque chose de confus avec un verbe, où je distinguai seulement les dernières syllabes « arder », occupé que j’étais d’écouter ce que Brichot disait à M. de Charlus. « Non probablement, j’ai le regret de vous le dire, vous n’avez qu’un seul arbre, car si Saint-Martin-du-Chêne est évidemment Sanctus Martinus juxta quercum, en revanche le mot if peut être simplement la racine, ave, eve, qui veut dire humide comme dans Aveyron, Lodève, Yvette, et que vous voyez subsister dans nos éviers de cuisine. C’est l’« eau », qui en breton se dit Ster, Stermaria, Sterlaer, Sterbouest, Ster-en-Dreuchen. » Je n’entendis pas la fin, car, quelque plaisir que j’eusse eu à réentendre le nom de Stermaria, malgré moi j’entendais Cottard, près duquel j’étais, qui disait tout bas à Ski : « Ah ! mais je ne savais pas. Alors c’est un monsieur qui sait se retourner dans la vie. Comment ! il est de la confrérie ! Pourtant il n’a pas les yeux bordés de jambon. Il faudra que je fasse attention à mes pieds sous la table, il n’aurait qu’à en pincer pour moi. Du reste, cela ne m’étonne qu’à moitié. Je vois plusieurs nobles à la douche, dans le costume d’Adam, ce sont plus ou moins des dégénérés. Je ne leur parle pas parce qu’en somme je suis fonctionnaire et que cela pourrait me faire du tort. Mais ils savent parfaitement qui je suis. » IV

 

 

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Cher ami proustien,
    Ne serait-ce pas le verbe « empétarder » dont le sens argotique est bien celui auquel vous penserez en le lisant… ?
    Il apparaît dans le Dictionnaire d’argot moderne par Lucien Rigaud (1888)
    Définition : « En user comme Jupiter envers Ganymède, comme Phœbus contre Hyacinthe, Achille sur Briséïs, Pompée sur Julie… »
    Et puis Charlus n’a-t-il pas un gros pétard ?

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