Hue, cocotte ! (Introduction aux voitures hippomobiles)

Hue, cocotte !

(Introduction aux voitures hippomobiles)

 

Un mot (qui n’est ni voiture ni cheval) révèle la position (élevée) que fournit un véhicule hippomobile : attelage.

Le terme désigne et la liaison entre l’animal et le véhicule et la manière de le faire : à un (cheval), en paire (deux chevaux côte à côte), en flèche (l’un devant l’autre), d’évêque (trois de front), en arbalète (deux attachés au timon, le troisième devant), à quatre, à six ou à huit (deux à deux), à la d’Aumont (où le postillon remplace le cocher)…

Dans À la Recherche du Temps perdu, il est toujours attaché à l’élégance, au soin, au rang, au prestige. Qui possède un attelage éblouit.

 

*Pensant que le Beau — dans l’ordre des élégances féminines — était régi par des lois occultes à la connaissance desquelles elles avaient été initiées, et qu’elles avaient le pouvoir de le réaliser, j’acceptais d’avance comme une révélation l’apparition de leur toilette, de leur attelage, de mille détails au sein desquels je mettais ma croyance comme une âme intérieure qui donnait la cohésion d’un chef-d’œuvre à cet ensemble éphémère et mouvant. I

 

*Quelle horreur ! me disais-je : peut-on trouver ces automobiles élégantes comme étaient les anciens attelages ? I

 

*Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait dans l’avenue du Bois comme dans l’allée d’un jardin à elle, c’était — pour ces gens qui ignoraient ses habitudes de « footing » — qu’elle fût venue à pieds, sans voiture qui suivît, elle que dès le mois de mai, on avait l’habitude de voir passer avec l’attelage le plus soigné, la livrée la mieux tenue de Paris, mollement et majestueusement assise comme une déesse, dans le tiède plein air d’une immense victoria à huit ressorts. II

 

*À d’autres points de vue d’ailleurs que celui de la bienfaisance, le quartier ne paraissait au duc — et cela jusqu’à de grandes distances — qu’un prolongement de sa cour, une piste plus étendue pour ses chevaux. Après avoir vu comment un nouveau cheval trottait seul, il le faisait atteler, traverser toutes les rues avoisinantes, le piqueur courant le long de la voiture en tenant les guides, le faisant passer et repasser devant le duc arrêté sur le trottoir, debout, géant, énorme, habillé de clair, le cigare à la bouche, la tête en l’air, le monocle curieux, jusqu’au moment où il sautait sur le siège, menait le cheval lui-même pour l’essayer, et partait avec le nouvel attelage retrouver sa maîtresse aux Champs-Élysées. III

 

*Pendant que Saint-Loup, qui n’avait guère plus que des dettes, éblouissait Doncières par ses attelages, un Courvoisier fort riche n’y prenait jamais que le tram. III

 

*souvent de mauvaise humeur contre sa femme [la duchesse de Guermantes], il [le duc] était fier d’elle. Si, aussi avare que fastueux, il lui refusait le plus léger argent pour des charités, pour les domestiques, il exigeait qu’elle eût les toilettes les plus magnifiques et les plus beaux attelages. III

 

*Bien plus, même avant de les avoir vus, quand on venait le lundi chez Mme Verdurin, les gens qui, à Paris, n’avaient plus que des regards fatigués par l’habitude pour les élégants attelages qui stationnaient devant un hôtel somptueux, sentaient leur cœur battre à la vue des deux ou trois mauvaises tapissières arrêtées devant la Raspelière, sous les grands sapins. Sans doute c’était que le cadre agreste était différent et que les impressions mondaines, grâce à cette transposition, redevenaient fraîches. C’était aussi parce que la mauvaise voiture prise pour aller voir Mme Verdurin évoquait une belle promenade et un coûteux « forfait » conclu avec un cocher qui avait demandé « tant » pour la journée. IV

 

*[Le Héros sur le futur époux d’Andrée :] Certes, rien ne laissait soupçonner cette hypothèse [qu’il fut un homme de génie] quand je le rencontrai à Balbec, où ses préoccupations me parurent s’attacher uniquement à la correction des attelages et à la préparation des cocktails. […] Sans compter que pour Octave les choses de l’art devaient être quelque chose de si intime, de vivant tellement dans les plus secrets replis de lui-même, qu’il n’eût sans doute pas eu l’idée d’en parler, comme eût fait Saint-Loup par exemple, pour qui les arts avaient le prestige que les attelages avaient pour Octave. VI

 

La première illustration sera curieusement celle d’une « mauvaise voiture » aussi peu luxueuse que possible, de ces « tapissières » qui conduisent les visiteurs chez les Verdurin à la Raspelière (cf. ci-dessus, l’extrait de Sodome et Gomorrhe). Elles doivent leur nom aux tapissiers qui s’en servent pour transporter des meubles, des tapis, etc. et qu’on emploie ensuite à d’autres fins.

Tapissière, ombres chinoises

Tapissière, ombres chinoises

Plusieurs autres illustrations en ombres chinoises illustreront les chroniques transporteuses à suivre. Elles sont tirées du site swww.jbwhips.com du dernier facteur de fouets d’attelage artisanal en France.

 

Demain, les « voitures ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et