Hue cocotte (5) : le coupé

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Coupé

 

Comme son nom le laisse entendre, c’est une voiture qui a été raccourcie (« coupée ») de manière à diminuer son encombrement et réduire de ce fait le nombre de places disponibles, c’est-à-dire généralement, supprimer les deux places avant. Le coupé a donc deux places, plus le siège du cocher. Les premiers coupés ont été des carrosses ou des berlines puis d’autres types de voitures ont eu leur version coupé.

Le grand coupé rond constitue la première forme courante de cette voiture. Vers 1830, apparaît le petit coupé carré, à quatre roues, à caisse fermée de forme carrée, avec un siège pour deux passagers. Le siège du cocher, à l’avant et à l’extérieur, repose sur un coffre. Le petit coupé est suspendu sur deux ressorts pincettes à l’avant et à demi-pincettes à l’arrière, reliés par un ressort transversal.

Le coupé de ville est une voiture à deux places, de prestige, réservée aux cérémonies.

06 Coupé, ombres chinoises

 

 

*Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie ! I

 

*Odette fit à Swann « son » thé, lui demanda : « Citron ou crème ? » et comme il répondit « crème », lui dit en riant : « Un nuage ! » Et comme il le trouvait bon : « Vous voyez que je sais ce que vous aimez. v» Ce thé en effet avait paru à Swann quelque chose de précieux comme à elle-même et l’amour a tellement besoin de se trouver une justification, une garantie de durée, dans des plaisirs qui au contraire sans lui n’en seraient pas et finissent avec lui, que quand il l’avait quittée à sept heures pour rentrer chez lui s’habiller, pendant tout le trajet qu’il fit dans son coupé, ne pouvant contenir la joie que cet après-midi lui avait causée, il se répétait : « Ce serait bien agréable d’avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait trouver cette chose si rare, du bon thé. » I

 

*Quand il sortit le lendemain du banquet, il pleuvait à verse, il n’avait à sa disposition que sa victoria ; un ami lui proposa de le reconduire chez lui en coupé, et comme Odette, par le fait qu’elle lui avait demandé de venir, lui avait donné la certitude qu’elle n’attendait personne, c’est l’esprit tranquille et le cœur content que, plutôt que de partir ainsi dans la pluie, il serait rentré chez lui se coucher. Mais peut-être, si elle voyait qu’il n’avait pas l’air de tenir à passer toujours avec elle, sans aucune exception, la fin de la soirée, négligerait-elle de la lui réserver, justement une fois où il l’aurait particulièrement désiré. I

 

*Dans ce quartier, considéré alors comme éloigné, d’un Paris plus sombre qu’aujourd’hui, et qui, même dans le centre, n’avait pas d’électricité sur la voie publique et bien peu dans les maisons, les lampes d’un salon situé au rez-de-chaussée ou à un entresol très bas (tel qu’était celui de ses appartements où recevait habituellement Mme Swann), suffisaient à illuminer la rue et à faire lever les yeux au passant qui rattachait à leur clarté comme à sa cause apparente et voilée la présence devant la porte de quelques coupés bien attelés. Le passant croyait, et non sans un certain émoi, à une modification survenue dans cette cause mystérieuse, quand il voyait l’un de ces coupés, se mettre en mouvement; mais c’était seulement un cocher qui, craignant que ses bêtes prissent froid leur faisait faire de temps à autre des allées et venues d’autant plus impressionnantes que les roues caoutchoutées donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur lequel il se détachait plus distinct et plus explicite. II

 

*À ce moment on vint dire à Aimé qu’un monsieur le priait de venir lui parler à la portière de sa voiture. Saint-Loup, toujours inquiet et craignant qu’il ne s’agît d’une commission amoureuse à transmettre à sa maîtresse, regarda par la vitre et aperçut au fond de son coupé, les mains serrées dans des gants blancs rayés de noir, une fleur à la boutonnière, M. de Charlus. III

 

*[Charlus au Héros :] Je ne peux même pas dire que qui aime bien châtie bien, car je vous ai bien châtié, mais je ne vous aime plus. » Tout en disant ces mots, il m’avait forcé à me rasseoir et avait sonné. Un nouveau valet de pied entra. « Apportez à boire, et dites d’atteler le coupé. » Je dis que je n’avais pas soif, qu’il était bien tard et que d’ailleurs j’avais une voiture. « On l’a probablement payée et renvoyée, me dit-il, ne vous en occupez pas. Je fais atteler pour qu’on vous ramène… III

 

*Pendant le retour, à cause de l’exiguïté du coupé, ces souliers rouges se trouvèrent forcément peu éloignés des miens, et Mme de Guermantes, craignant même qu’ils ne les eussent touchés, dit au duc : « Ce jeune homme va être obligé de me dire comme je ne sais plus quelle caricature : « Madame, dites-moi tout de suite que vous m’aimez, mais ne me marchez pas sur les pieds comme cela. » IV

 

*Ce discours antijuif ou prohébreu — selon qu’on s’attachera à l’extérieur des phrases ou aux intentions qu’elles recelaient — avait été comiquement coupé, pour moi, par une phrase que Morel me chuchota et qui avait désespéré M. de Charlus. Morel, qui n’avait pas été sans s’apercevoir de l’impression que Bloch avait produite, me remerciait à l’oreille de l’avoir « expédié », ajoutant cyniquement : « Il aurait voulu rester, tout ça c’est la jalousie, il voudrait me prendre ma place. C’est bien d’un youpin ! » « On aurait pu profiter de cet arrêt, qui se prolonge, pour demander quelques explications rituelles à votre ami. Est-ce que vous ne pourriez pas le rattraper ? me demanda M. de Charlus, avec l’anxiété du doute. — Non, c’est impossible, il est parti en voiture et d’ailleurs fâché avec moi. — Merci, merci, me souffla Morel. — La raison est absurde, on peut toujours rejoindre une voiture, rien ne vous empêcherait de prendre une auto », répondit M. de Charlus, en homme habitué à ce que tout pliât devant lui. Mais remarquant mon silence : « Quelle est cette voiture plus ou moins imaginaire ? me dit-il avec insolence et un dernier espoir. — C’est une chaise de poste ouverte et qui doit être déjà arrivée à la Commanderie. » Devant l’impossible, M. de Charlus se résigna et affecta de plaisanter. « Je comprends qu’ils aient reculé devant le « coupé » superfétatoire. Ç’aurait été un recoupé. » IV

 

*[Un rêve du Héros] Parfois sur ces sommeils différents s’abattait une obscurité subite. J’avais peur en prolongeant ma promenade dans une avenue entièrement noire, où j’entendais passer des rôdeurs. Tout à coup une discussion s’élevait entre un agent et une de ces femmes qui exerçaient souvent le métier de conduire et qu’on prend de loin pour de jeunes cochers. Sur son siège entouré de ténèbres je ne la voyais pas, mais elle parlait, et dans sa voix je lisais les perfections de son visage et la jeunesse de son corps. Je marchais vers elle, dans l’obscurité, pour monter dans son coupé avant qu’elle ne repartît. C’était loin. Heureusement, la discussion avec l’agent se prolongeait. Je rattrapais la voiture encore arrêtée. Cette partie de l’avenue s’éclairait de réverbères. La conductrice devenait visible. C’était bien une femme, mais vieille, grande et forte, avec des cheveux blancs s’échappant de sa casquette, et une lèpre rouge sur la figure. V

 

Demain, le landau.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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