Le grelot et la clochette

Le grelot et la clochette

 

L’un est profus et criard, a un bruit ferrugineux, intarissable et glacé ; l’autre a un tintement timide, ovale, doré et deux coups hésitants.

Ils étaient et sont toujours à la porte de la maison de tante Léonie, côté jardin, à Illiers, Combray et Illiers-Combray.

La clochette

La clochette

 

Le grelot (Photo PL)

Le grelot (Photos PL)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Merci de ne pas les confondre. Leur fonction est double : annoncer une arrivée et distinguer les visiteurs.

 

Le grelot est strictement réservé à la famille ; la clochette sert aux étrangers. Mais si on lit attentivement Du côté de chez Swann, le premier tinte lorsque l’on sort, que l’on soit membre de la famille (la grand’mère) ou non (Swann) et, dans Le Temps retrouvé, il est appelé sonnette dont le grelot criaille.

 

Chaque fois que je vais au Musée Marcel Proust, donc chez tante Léonie, j’actionne l’un et l’autre, essayant de comprendre chacun des adjectifs qui les définissent.

Et si j’étais des responsables des lieux, je m’empresserais de faire fabriquer un grelot à l’identique de l’existant que je commercialiserais à prix fort afin que tout Proustien puisse emporter une relique dont le bruit « contient du fer, le plus souvent à l’état d’oxyde » — pour reprendre les mots du Petit Robert à l’article « ferrugineux ».

 

Ajout dû au commentaire proposé par Marcelita Swann : le bruit du grelot : https://vimeo.com/73502366 Merci tant, Dear Marcelita.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant « sans sonner », mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait : « Une visite, qui cela peut-il être ? » mais on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann ; I, 8

*Sans doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était bien différent de celui que créait ma grand’tante, quand le soir, dans le petit jardin de Combray, après qu’avaient retenti les deux coups hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce qu’elle savait sur la famille Swann, l’obscur et incertain personnage qui se détachait, suivi de ma grand’mère, sur un fond de ténèbres, et qu’on reconnaissait à la voix. I, 12

* Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait que c’était Swann ; néanmoins tout le monde se regarda d’un air interrogateur et on envoya ma grand’mère en reconnaissance. I, 15

*J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann ; et quand le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait de partir, j’allai à la fenêtre. Maman demandait à mon père s’il avait trouvé la langouste bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la pistache. I, 23

*Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l’avait heurté, suivi d’une ample chute légère comme de grains de sable qu’on eût laissé tomber d’une fenêtre au-dessus, puis la chute s’étendant, se réglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle : c’était la pluie.

— Eh bien ! Françoise, qu’est-ce que je disais ? Ce que cela tombe ! Mais je crois que j’ai entendu le grelot de la porte du jardin, allez donc voir qui est-ce qui peut être dehors par un temps pareil.

Françoise revenait :

— C’est Mme Amédée (ma grand’mère) qui a dit qu’elle allait faire un tour. Ça pleut pourtant fort. I, 72

*À ce moment même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit de pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette qui m’annonçait qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendais encore, je les entendais eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé. Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. […]

J’éprouvais un sentiment de fatigue et d’effroi à sentir que tout ce temps si long non seulement avait, sans une interruption, été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir, sans le déplacer. La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne me savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. VII, 252-253

 

 


CATEGORIES : Décorticage, Non classé/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le grelot et la clochette”

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  1. Dear Patrice~
    I remember being very sad, when the Narrator seemed to forget..and gave the « ferrugineux » sound to « le grelot. »

    When I made my second pilgrimage, I knew I had to bring back that first sound…of the « twice shy ringing, oval and gilded bell. »

    Now, I listen and remember M. Swann arriving with a « basket of peaches or raspberries. » https://vimeo.com/73502366

    « In this vast dimension which I had not known myself to possess, the date on which I had heard the noise of the garden bell at Combray—that far-distant noise which nevertheless was within me—was a point from which I might start to make measurements. » MP/Modern Library M/K/E

    « La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi et en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. » MP

    Maybe, he combined both the bells in his memory?

    Peut-être, il a combiné les deux cloches dans sa mémoire?

  2. Grâce à vous, Chère Marcelita, je peux ajouter le son du grelot à ma chronique. Gaudeamus !

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