Le croissant de Mme Verdurin et le Lusitania

Le croissant de Mme Verdurin et le Lusitania

 

La scène se passe à Paris le lendemain du 7 mai 1915 — même si Proust écrit quelques lignes plus haut du récit dans Le Temps retrouvé : « depuis deux ans l’immense être humain appelé France […] s’était affronté en une gigantesque querelle collective, avec cet autre immense conglomérat d’individus qu’est l’Allemagne. »

L’épisode a été évoqué à plusieurs reprises lors du colloque de ce week-end à Illiers-Combray : « Proust, Alain-Founier et la guerre ». Nous sommes loin du front. Les acteurs ne sont pas les Poilus mais les embusqués. Au premier rang, Mme Verdurin, farouche et sans risque va-t-en-guerre qui  « dans la conversation, […] pour communiquer les nouvelles, disait : « nous » en parlant de la France. « Hé bien, voici : nous exigeons du roi de Grèce qu’il se retire du Péloponnèse, etc. ; nous lui envoyons, etc. » Et dans tous ses récits revenait tout le temps le G.Q.G. (« J’ai téléphoné au G.Q.G. »)…

 

Découvrons la scène :

*Tels les Verdurin donnaient des dîners (puis bientôt Mme Verdurin seule après la mort de M. Verdurin) et M. de Charlus allait à ses plaisirs sans guère songer que les Allemands fussent – immobilisés il est vrai par une sanglante barrière toujours renouvelée – à une heure d’automobile de Paris. Les Verdurin y pensaient pourtant, dira-t-on, puisqu’ils avaient un salon politique, où on discutait chaque soir de la situation, non seulement des armées, mais des flottes. Ils pensaient en effet à ces hécatombes de régiments anéantis, de passagers engloutis, mais une opération inverse multiplie à tel point ce qui concerne notre bien-être et divise par un chiffre tellement formidable ce qui ne le concerne pas, que la mort de millions d’inconnus nous chatouille à peine et presque moins désagréablement qu’un courant d’air. Mme Verdurin souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s’en faire faire dans certain restaurant, dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant, le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania.

 

Arrêt sur image :

Le RMS (Royal Mail Ship) Lusitania était un paquebot transatlantique armé par la Cunard. Parti début mai de New York, il est torpillé, le 7, par un sous-marin allemand U-20 au large de l’Irlande. Sur ses 1 959 passagers, 1 198 disparaissent dans le naufrage. Parmi eux 128 Américains. L’émotion est immense outre-Atlantique et accentue l’hostilité des États-Unis envers l’Allemagne.

354 Le Lusitania

 

Reprenons le récit :

*Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies ». Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction.

 

Glaçant !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le croissant de Mme Verdurin et le Lusitania”

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  1. J’avais oublié ce « morceau savoureux », texte et croissant…

  2. je lis ça avec mes élèves mais nous en venons toujours à l’humble conclusion que nous ne valons guère mieux, à poursuivre nos petites occupations et nos bons repas, tout en voyant les misères du monde au journal télévisé.
    Tout aussi glaçant, non?

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