« Retour à Illiers » (et plus si affinités)

« Retour à Illiers »

(et plus si affinités)

 

Deux espiègles chroniques d’Édouard Launet dans Libération des 8 et 15 octobre…

 

Il propose d’abord une « nouvelle règle du jeu » au « génie français » pour réactiver une littérature qui serait arrivée « au bout du bout » : « c’est une anagramme du titre original qui donnera le sujet du livre moléculairement recomposé. Exemple : Albertine disparue, du cher Marcel, deviendra Piètre Banlieusard, avec une histoire à l’avenant. Albertine, bourgeoise du XVIe, est raide dingue d’un petit dealer qui crèche à Combray, dans le 9-3. Mais le type en question semble être le dernier des empotés, et en plus il n’a pas de prénom. Imaginez la suite, sachant que parmi les 105 253 mots du volume de Proust, il n’y a ni « chichon », ni « meuf », et une seule occurrence de « tramway ».

Un tel projet ne peut que séduire le Blogobole auteur d’un roman (en haut à gauche de cette page) où Proust séduit les loulous de banlieues, les rend raides dingues…

 

Ensuite, il n’a pas échappé au journaliste de Libé que pour justifier son Nobel de littérature à Patrick Modiano, l’Académie suédoise l’a qualifié de « Proust de notre temps » (voir la chronique Proust prix Nobel).

Ainsi, l’auteur de la Recherche reste « l’étalon-or de la littérature française, là-bas comme ici, et probablement jusque sur la planète Mars. »

Mais Launet va plus loin : « Maintenant que le quinzième Prix Nobel de littérature français est passé sous la toise proustienne et déclaré bon pour le service, pourquoi ne pas y faire défiler a posteriori ses quatorze prédécesseurs ? Un passage en revue sera bon pour le moral des troupes ; par ailleurs tout ce qui se rapporte à Marcel a des vertus cardinales. Dans la liste des quinze champions du monde de l’écriture que la France a enfantés (oui : quinze, 15, fifteen,quindici, soit un tous les sept à huit ans en moyenne), liste qu’on aurait eu du mal à réciter de mémoire jusqu’à la semaine dernière, des noms se détachent qu’il est facile de connecter à Proust, d’une manière ou d’une autre : Henri Bergson, Anatole France, André Gide, François Mauriac, Albert Camus, Claude Simon.

D’autres réclament un peu d’effort, à commencer par Sully Prudhomme, poète qui fut en 1901 le tout premier Prix Nobel de littérature. Cette année-là, Marcel n’avait pas encore produit grand-chose (le 10 juillet, il écrivait à Léon Yeatman : «J’ai trente ans aujourd’hui et je n’ai rien fait»), et l’on doute qu’à l’époque l’Académie suédoise ait trouvé à Prudhomme des qualités proustiennes par anticipation. Par contre, certains ont cru déceler chez Proust un soupçon d’influence prudhommale, le poète ayant dessiné un jour cette image : «Comme autour des fleurs obsédées / Palpitent les papillons blancs / Autour de mes chères idées / Se pressent de beaux vers tremblants».

Sully Prudhomme, dont l’étoile a beaucoup pâli, peut être relié à Proust d’une façon plus palpable, si l’on veut bien se souvenir que cet homme à l’emphase parfois hugolienne a rédigé en 1876 une ode rendant hommage à deux aérostiers (Joseph Crocé-Spinelli et Théodore Sivel) morts en tentant de battre un record d’altitude à bord du ballon le Zénith. Il y eut un survivant à cette expédition : Gaston Tissandier. Or, quelques mois plus tard, cet intrépide Tissandier s’envolait pour une nouvelle virée scientifique, dans la nacelle de l’Atmosphère cette fois. Le départ de Paris eut lieu sous la neige d’une fin novembre, et s’acheva quelques heures de vol plus tard, sous la neige encore, à… Illiers. La commune ne s’appelait pas encore Illiers-Combray, mais preuve était faite que, quoi que l’on tente, où que l’on aille, on finissait toujours par atterrir du côté de chez tante Léonie.

Vous verrez, cela marche aussi avec Romain Rolland et Frédéric Mistral, Roger Martin du Gard et Jean-Paul Sartre. Peut-être même avec Saint-John Perse. Et l’on est sans doute sur le point de découvrir que Le Clézio fut maître-nageur sauveteur à Cabourg durant l’été 1965 et que Gao Xingjian a été asthmatique jusqu’à sa seizième année. Résumons : l’Académie royale de Suède s’en veut d’être passée à côté de Proust, et elle a trouvé dans l’œuvre de Patrick Modiano de quoi faire acte de contrition. Elle aurait pu plus mal tomber. »

 

Bien vu.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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