La redoute du duc

La redoute du duc

 

Treize occurrences pour un mot vieilli…

 

Redoute vient de l’italien ridotto, lieu où l’on se retire.

Le Grand Robert lui donne deux sens :

1 Anciennement : Ouvrage de fortification détaché, petit fort de terre ou de maçonnerie.

2 Vieux. Lieu où l’on donne des fêtes, des bals. Par extension. La fête, le bal.

C’est naturellement la seconde qui se présente dans trois des parties d’À la Recherche du Temps perdu et non pas un bâtiment militaire…

Devonshire_Redoubt_(Bermuda)

 

… et encore moins l’enseigne de vente à distance née d’une filature installée en 1837 rue de la Redoute à Roubaix, qui lui a donné son nom.

redoute

La Redoute à Roubaix

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les redoutes de Proust sont fort distrayantes. Une reçoit la visite d’Odette ; une autre doit être organisée par Florimond de Bouillon, mais c’est la dernière qui est célèbre grâce au duc de Guermantes, qui ne cesse de se démener pour s’y rendre après la soirée chez la princesse sa cousine. C’est un bal costumé où il a prévu de se déguiser en Louis XI et la duchesse en Isabeau de Bavière. Seulement, l’état de santé chancelant de son cousin Amanien d’Osmond risque de la lui faire rater. Le parent ayant « claqué », seule la mauvaise foi sans limite de Basin lui ouvre les portes de son « espèce de petite redoute » : « Il est mort ! Mais non, on exagère, on exagère ! »

 

Redoutable !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Et la joie avec laquelle je fis mon premier apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait remise, Swann l’avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand arrivant à l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal, redoute, ou première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de communiquer avec elle. I, 20

 

*— Mon Dieu, les ministres, mon cher Monsieur, était en train de dire Mme de Villeparisis s’adressant plus particulièrement à mon ancien camarade, et renouant le fil d’une conversation que mon entrée avait interrompue, personne ne voulait les voir. Si petite que je fusse, je me rappelle encore le roi priant mon grand-père d’inviter M. Decazes à une redoute où mon père devait danser avec la duchesse de Berry. « Vous me ferez plaisir, Florimond », disait le roi. Mon grand-père, qui était un peu sourd, ayant entendu M. de Castries, trouvait la demande toute naturelle. Quand il comprit qu’il s’agissait de M. Decazes, il eut un moment de révolte, mais s’inclina et écrivit le soir même à M. Decazes en le suppliant de lui faire la grâce et l’honneur d’assister à son bal qui avait lieu la semaine suivante. Car on était poli, Monsieur, dans ce temps-là, et une maîtresse de maison n’aurait pas su se contenter d’envoyer sa carte en ajoutant à la main : « une tasse de thé », ou « thé dansant », ou « thé musical ». Mais si on savait la politesse on n’ignorait pas non plus l’impertinence. M. Decazes accepta, mais la veille du bal on apprenait que mon grand-père se sentant souffrant avait décommandé la redoute. Il avait obéi au roi, mais il n’avait pas eu M. Decazes à son bal… (III, 132)

 

*En effet le plan du duc était le suivant : comme il croyait avec raison son cousin mourant, il tenait à faire prendre des nouvelles avant la mort, c’est-à-dire avant le deuil forcé. Une fois couvert par la certitude officielle qu’Amanien était encore vivant, il ficherait le camp à son dîner, à la soirée du prince, à la redoute où il serait en Louis XI et où il avait le plus piquant rendez-vous avec une nouvelle maîtresse, et ne ferait plus prendre de nouvelles avant le lendemain, quand les plaisirs seraient finis. Alors on prendrait le deuil, s’il avait trépassé dans la soirée. « Non, Monsieur le duc, il n’est pas encore revenu. — Cré nom de Dieu ! on ne fait jamais ici les choses qu’à la dernière heure », dit le duc à la pensée qu’Amanien avait eu le temps de « claquer » pour un journal du soir et de lui faire rater sa redoute. Il fit demander le Temps où il n’y avait rien. (III, 405)

 

*[Le duc de Guermantes :] Mais, Oriane, c’est absurde, tout votre monde est là, vous aurez en plus, à minuit, l’habilleuse et le costumier pour notre redoute. Il ne peut servir à rien du tout, et comme seul il est ami avec le valet de pied de Mama, j’aime mille fois mieux l’expédier loin d’ici. (III, 412)

 

*Quelques « bonnes langues » comme M. de Janville eurent beau se précipiter sur le duc pour l’empêcher d’entrer : «Mais vous ignorez donc que le pauvre Mama est à l’article de la mort ? On vient de l’administrer. — Je le sais, je le sais, répondit M. de Guermantes en refoulant le fâcheux pour entrer. Le viatique a produit le meilleur effet », ajouta-t-il en souriant de plaisir à la pensée de la redoute à laquelle il était décidé de ne pas manquer après la soirée du prince. (IV, 43)

 

*Je levai la tête et vis le duc de Guermantes qui venait à nous. « Pardon de vous déranger, mes enfants. Mon petit, dit-il en s’adressant à moi, je suis délégué auprès de vous par Oriane. Marie et Gilbert lui ont demandé de rester à souper à leur table avec cinq ou six personnes seulement : la princesse de Hesse, Mme de Ligne, Mme de Tarente, Mme de Chevreuse, la duchesse d’Arenberg. Malheureusement, nous ne pouvons pas rester, parce que nous allons à une espèce de petite redoute. » (IV, 77)

 

*«Vous ne voulez pas venir avec nous à la redoute ? me demanda-t-il. Je vous prêterais un manteau vénitien et je sais quelqu’un à qui cela ferait bougrement plaisir, à Oriane d’abord, cela ce n’est pas peine de le dire; mais à la princesse de Parme. Elle chante tout le temps vos louanges, elle ne jure que par vous. Vous avez la chance — comme elle est un peu mûre — qu’elle soit d’une pudicité absolue. Sans cela elle vous aurait certainement pris comme sigisbée, comme on disait dans ma jeunesse, une espèce de cavalier servant. »

Je ne tenais pas à la redoute, mais au rendez-vous avec Albertine. Aussi je refusai. La voiture s’était arrêtée, le valet de pied demanda la porte cochère, les chevaux piaffèrent jusqu’à ce qu’elle fût ouverte toute grande, et la voiture s’engagea dans la cour. « À la revoyure, me dit le duc. — J’ai quelquefois regretté de demeurer aussi près de Marie, me dit la duchesse, parce que, si je l’aime beaucoup, j’aime un petit peu moins la voir. Mais je n’ai jamais regretté cette proximité autant que ce soir puisque cela me fait rester si peu avec vous. — Allons, Oriane, pas de discours. » La duchesse aurait voulu que j’entrasse un instant chez eux. Elle rit beaucoup, ainsi que le duc, quand je dis que je ne pouvais pas parce qu’une jeune fille devait précisément venir me faire une visite maintenant. « Vous avez une drôle d’heure pour recevoir vos visites, me dit-elle. — Allons, mon petit, dépêchons-nous, dit M. de Guermantes à sa femme. Il est minuit moins le quart et le temps de nous costumer… » Il se heurta devant sa porte, sévèrement gardée par elles, aux deux dames à canne qui n’avaient pas craint de descendre nuitamment de leur cime afin d’empêcher un scandale. « Basin, nous avons tenu à vous prévenir, de peur que vous ne soyez vu à cette redoute : le pauvre Amanien vient de mourir, il y a une heure. » Le duc eut un instant d’alarme. Il voyait la fameuse redoute s’effondrer pour lui du moment que, par ces maudites montagnardes, il était averti de la mort de M. d’Osmond. Mais il se ressaisit bien vite et lança aux deux cousines ce mot où il faisait entrer, avec la détermination de ne pas renoncer à un plaisir, son incapacité d’assimiler exactement les tours de la langue française : « Il est mort ! Mais non, on exagère, on exagère ! » Et sans plus s’occuper des deux parentes qui, munies de leurs alpenstocks, allaient faire l’ascension dans la nuit, il se précipita aux nouvelles en interrogeant son valet de chambre : «Mon casque est bien arrivé ? (IV, 87)

 

*Au moment même où j’écrivais à Gilberte, M. de Guermantes, à peine rentré de la redoute, encore coiffé de son casque, songeait que le lendemain il serait bien forcé d’être officiellement en deuil, et décida d’avancer de huit jours la cure d’eaux qu’il devait faire. (IV, 98)

Une Redoute au Moulin Rouge, Toulouse-Lautrec

Une Redoute au Moulin Rouge, Toulouse-Lautrec

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Merci ô Patrice ! Dès que je repère une obscurité proustienne, je vous préviens – pour que vous la réduisiez à néant, à l’aide de vos précieuses lumières !

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