Proust pistolero

Proust pistolero

 

Comme plusieurs de ses personnages fictifs, Proust s’est battu en duel dans la vraie vie.

Tout fragile qu’il soit, l’ami Marcel n’en était pas moins courageux. Il faut l’être pour affronter au pistolet un adversaire aguerri.

 

Tout commence le 3 février 1897. Ce jour-là, Le Journal publie un article vipérin de Jean Lorrain. Critique et écrivain décadent, il est étheromane et homosexuel. Sa plume vénéneuse lui a déjà valu plusieurs duels. Sous le pseudonyme de Restif de la Bretonne, il écrit une chronique hebdomadaire intitulée Pall Mall Gazette. Cette fois, il a Marcel Proust dans son collimateur. Il entend démolir son premier ouvrage, un recueil de poèmes en prose, Les plaisirs et les jours. Il n’y aurait pas de quoi écumer de rage, sauf que Lorrain insinue qu’Alphonse Daudet préfacerait le prochain livre de Proust, « parce qu’il ne peut rien refuser à son fils Lucien ». Il dévoile ainsi entre les lignes qu’une relation intime existe entre Proust et le beau et frêle Lucien. Pourquoi cette pique ? Sans doute une querelle d’homosexuel. Le critique est jaloux de la protection offerte à Proust par Robert de Montesquiou, un autre dandy qui n’a que mépris à son endroit.

 

Piqué au vif, le téméraire Marcel s’estime offensé et provoque le polémiste en duel. Il lui adresse ses témoins, le peintre Jean Béraud et le maître d’armes Gustave de Borda. Octave Uzanne et Paul Adam représentent les intérêts de Lorrain. Une discussion s’engage sur les chances de conciliation et n’aboutit pas. Une rencontre est donc jugée nécessaire. L’arme choisie est le pistolet de tir, aucun des duellistes ne sachant manier l’épée. 15 h paraît une heure raisonnable pour la rencontre, plutôt qu’à la traditionnelle aube, heure à laquelle Proust se couche habituellement.

 

Le 6 février 1897, Marcel Proust se rend donc à la Tour de Villebon dans le bois de Meudon pour venger son honneur. La peur au ventre, selon l’un ; d’un calme qui amuse tout le monde, selon l’autre, il retrouve son offenseur. Les quatre témoins sont présents.

La distance sera de vingt-cinq pas et le duel aura lieu au commandement. D’un regard, Proust et Lorrain s’accordent pour tirer leur balle dans le sol. Proust tire le premier et sa balle arrive près de pied de son adversaire. Lorrain rate son coup. D’un commun accord, les témoins décident que cette rencontre mettait fin au différend.

Les deux adversaires s’écartent, soulagés. Proust aurait désiré serrer la main de son adversaire mais ses amis l’en dissuadent.

Toute sa vie, l’écrivain fut fier de ce fait d’armes.

 

Un autre duel a failli avoir lieu à Cabourg, où Marcel est descendu au Grand-Hôtel. La cause en est l’interprétation d’une conversation entre lui, Marcel Plantevignes et une amie commune.

Proust recevait tous les soirs dans sa chambre la visite du garçon, âgé de 19 ans et lui lisait des extraits de son manuscrit. L’amie commune, qui aimait se moquer de Proust et de son indifférence envers les femmes,  allait faire une allusion à l’homosexualité de Proust lorsque le jeune Plantevignes dit : « Je sais, je sais… » Cela signifiait simplement qu’il savait ce qu’elle allait dire mais la femme, lorsqu’elle rapporta la conversation, déclara qu’il voulait dire « Evidemment, c’est vrai. »

Le sang de Proust ne fait qu’un tour et il provoque en duel le père du jeune Plantevignes. L’homme, prénommé Camille essaye, au cours de deux visites, d’éclaircir le malentendu devant un Proust furieux, mais il est éconduit. À la troisième visite, accompagné de son fils, l’affaire est réglée, après que père et fils eurent juré qu’ils n’avaient pas la moindre raison de croire une telle chose. Proust demanda au jeune garçon comment il pouvait savoir ce que la femme avait l’intention de dire. « C’est ce que tout le monde dit sur la promenade. — Comme c’est agréable d’arriver quelque part précédé de sa réputation », se lamenta Proust.

 

Dans À la Recherche du Temps perdu, ils sont cinq à avoir connu la dangereuse confrontation d’un duel — sans compter Charlus qui fait croire qu’il y court :

-Swann : plusieurs fois, assisté par le général de Froberville et le marquis de Bréauté.

-Un jeune homme imaginaire, au pistolet.

-Le jeune duc d’Uzès, assisté par Saint-Loup.

-Le Héros, plusieurs fois, à l’épée, pendant l’affaire Dreyfus.

-Un paresseux imaginaire, qui en revient sans avoir été blessé.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’article de Jean Lorrain

*D’ailleurs, l’amateurisme des gens du monde. Un livre commis par l’un d’eux, livre autour duquel grand bruit fut mené l’autre printemps, me tombe entre les mains. Préfacé par M. Anatole France, qui ne put refuser l’appui de sa belle prose et de sa signature à une chère madame (il y avait tant dîné), ce délicat volume ne serait pas un exemple-type du genre, s’il n’était illustré par Mme Madeleine Lemaire.

Les Plaisirs et les Jours, de M. Marcel Proust : de graves mélancolies, d’élégiaques veuleries, d’inanes flirts en style précieux et prétentieux, avec, entre les marges ou en tête des chapitres, des fleurs de Mme Lemaire en symboles jetés, et l’un de ces chapitres s’appelle : La mort de Baldassare de Silvande, le vicomte de Silvande. Illustration : des feuilles de roses (je n’invente pas). L’ingéniosité de Mme Lemaire ne s’est jamais adaptée aussi étroitement à un talent d’auteur ; M. Paul Hervieu, et son Flirt, n’avaient certainement pas inspiré aussi spirituellement la charmante peintresse. C’est ainsi qu’une histoire de M. Proust, intitulée : Amis : Octavian et Fabrice, a pour commentaires deux chattes jouant de la guitare, et une autre, dite Rêverie couleur de temps, s’illustre de trois plumes de paon.

Oui, madame, trois plumes de paon ; après cela, n’est-ce pas, on peut tirer l’échelle.

On trouve aussi dans Ces Plaisirs et ces Jours un chapitre intitulé : Mélancolique villégiature de Mme de Bresve, de Bresve, grève, rêve, oh ! la douceur fugitive de ce de Bresve, et trois héroïnes qui s’y ornent des noms charmants d’Heldemonde, Aldegise et Hercole, et ce sont trois Parisiennes du pur, du noble faubourg.

Le fouet, monsieur.

M. Marcel Proust n’en a pas moins eu sa préface de M. Anatole France, qui n’eût pas préfacé ni M. Marcel Schwob, ni M. Pierre Louÿs, ni M. Maurice Barrès ; mais ainsi va le train du monde et soyez sûrs que, pour son prochain volume, M. Marcel Proust obtiendra sa préface de M. Alphonse Daudet, de l’intransigeant M. Alphonse Daudet, lui-même, qui ne pourra la refuser, ni à Mme Lemaire ni à son fils Lucien.

 

Les extraits de la Recherche :

*Peut-être parce qu’il ne regarda le général de Froberville et le marquis de Bréauté qui causaient dans l’entrée que comme deux personnages dans un tableau, alors qu’ils avaient été longtemps pour lui les amis utiles qui l’avaient présenté au Jockey et assisté dans des duels, le monocle du général, resté entre ses paupières comme un éclat d’obus dans sa figure vulgaire, balafrée et triomphale, au milieu du front qu’il éborgnait comme l’œil unique du cyclope, apparut à Swann comme une blessure monstrueuse qu’il pouvait être glorieux d’avoir reçue, mais qu’il était indécent d’exhiber ; I

 

*Cette place qui a l’air de savoir sa gloire est le seul lieu du monde qui possède l’église de Balbec. Ce que j’ai vu jusqu’ici c’était des photographies de cette église, et, de ces Apôtres, de cette Vierge du porche si célèbres, les moulages seulement. Maintenant c’est l’église elle-même, c’est la statue elle-même, ce sont elles ; elles, les uniques : c’est bien plus.

C’était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme un jour d’examen ou de duel, trouve le fait sur lequel on l’a interrogé, la balle qu’il a tirée, bien peu de chose, quand il pense aux réserves de science et de courage qu’il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même mon esprit qui avait dressé la Vierge du Porche hors des reproductions que j’en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale, ayant une valeur universelle, s’étonnait de voir la statue qu’il avait mille fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de pierre, occupant par rapport à la portée de mon bras une place où elle avait pour rivales une affiche électorale et la pointe de ma canne, enchaînée à la Place, inséparable du débouché de la grand’rue, ne pouvant fuir les regards du café et du bureau d’omnibus, recevant sur son visage la moitié du rayon de soleil couchant — et bientôt, dans quelques heures de la clarté du réverbère — dont le bureau du Comptoir d’Escompte recevait l’autre moitié, gagnée en même temps que cette Succursale d’un Établissement de crédit, par le relent des cuisines du pâtissier, soumise à la tyrannie du Particulier au point que, si j’avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c’est elle, la Vierge illustre que jusque-là j’avais douée d’une existence générale et d’une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l’unique (ce qui, hélas ! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s’en défaire, montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler, la trace de mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c’était elle enfin l’œuvre d’art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais, métamorphosée ainsi que l’église elle-même, en une petite vieille de pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides. L’heure passait, il fallait retourner à la gare où je devais attendre ma grand’mère et Françoise pour gagner ensemble Balbec-Plage. II

 

*Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les journaux avaient décrit le costume dans lequel il avait récemment servi de témoin au jeune duc d’Uzès, dans un duel. Il semblait que la qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa tournure qui l’eussent distingué au milieu d’une foule comme un filon précieux d’opale azurée et lumineuse, engaîné dans une matière grossière, devait correspondre à une vie différente de celle des autres hommes. II

 

*Puis fixant sur moi ces yeux durs comme s’il [Charlus] eût voulu se renseigner sur moi, avant de me rendre mon salut, par un brusque déclenchement qui sembla plutôt dû à un réflexe musculaire qu’à un acte de volonté, mettant entre lui et moi le plus grand intervalle possible, allongea le bras dans toute sa longueur, et me tendit la main, à distance. Je crus qu’il s’agissait au moins d’un duel, quand le lendemain il me fit passer sa carte. Mais il ne me parla que de littérature, déclara après une longue causerie qu’il avait une envie extrême de me voir plusieurs heures chaque jour. Il n’avait pas, durant cette visite, fait preuve seulement d’un goût très ardent pour les choses de l’esprit, il m’avait témoigné une sympathie qui allait fort peu avec le salut de la veille. II

 

*À propos d’un duel que j’avais eu, elle [Albertine] me dit de mes témoins : « Ce sont des témoins de choix », et regardant ma figure avoua qu’elle aimerait me voir « porter la moustache ». III

 

*En revanche, c’était aux Courvoisier que certaines très rares Guermantes du sexe féminin semblaient avoir emprunté le salut des dames. En effet, au moment où on vous présentait à une de ces Guermantes-là, elle vous faisait un grand salut dans lequel elle approchait de vous, à peu près selon un angle de quarante-cinq degrés, la tête et le buste, le bas du corps (qu’elle avait fort haut jusqu’à la ceinture, qui faisait pivot) restant immobile. Mais à peine avait-elle projeté ainsi vers vous la partie supérieure de sa personne, qu’elle la rejetait en arrière de la verticale par un brusque retrait d’une longueur à peu près égale. Le renversement consécutif neutralisait ce qui vous avait paru être concédé, le terrain que vous aviez cru gagner ne restait même pas acquis comme en matière de duel, les positions primitives étaient gardées. III

 

*Leur exemple me tonifiait, me rendait l’espoir, et j’avais honte d’avoir eu un moment de découragement. Pensant aux Boers qui, ayant en face d’eux des armées anglaises, ne craignaient pas de s’exposer au moment où il fallait traverser, avant de retrouver un fourré, des parties de rase campagne : « Il ferait beau voir, pensai-je, que je fusse plus pusillanime, quand le théâtre d’opérations est simplement notre propre cour, et quand, moi qui me suis battu plusieurs fois en duel sans aucune crainte, au moment de l’affaire Dreyfus, le seul fer que j’aie à craindre est celui du regard des voisins qui ont autre chose à faire qu’à regarder dans la cour. » IV

 

*Chapitre troisième

Tristesses de M. de Charlus. — Son duel fictif. — Les stations du «Transatlantique». — Fatigué d’Albertine, je veux rompre avec elle.

 

*Quand il eut écrit huit pages : « Puis-je vous demander un grand service ? me dit-il. Excusez-moi de fermer ce mot. Mais il le faut. Vous allez prendre une voiture, une auto si vous pouvez, pour aller plus vite. Vous trouverez certainement encore Morel dans sa chambre, où il est allé se changer. Pauvre garçon, il a voulu faire le fendant au moment de nous quitter, mais soyez sûr qu’il a le cœur plus gros que moi. Vous allez lui donner ce mot et, s’il vous demande où vous m’avez vu, vous lui direz que vous vous étiez arrêté à Doncières (ce qui est, du reste, la vérité) pour voir Robert, ce qui ne l’est peut-être pas, mais que vous m’avez rencontré avec quelqu’un que vous ne connaissez pas, que j’avais l’air très en colère, que vous avez cru surprendre les mots d’envoi de témoins (je me bats demain, en effet). Surtout ne lui dites pas que je le demande, ne cherchez pas à le ramener, mais s’il veut venir avec vous, ne l’empêchez pas de le faire. Allez, mon enfant, c’est pour son bien, vous pouvez éviter un gros drame. Pendant que vous serez parti, je vais écrire à mes témoins. Je vous ai empêché de vous promener avec votre cousine. J’espère qu’elle ne m’en aura pas voulu, et même je le crois. Car c’est une âme noble et je sais qu’elle est de celles qui savent ne pas refuser la grandeur des circonstances. Il faudra que vous la remerciiez pour moi. Je lui suis personnellement redevable et il me plaît que ce soit ainsi. » J’avais grand’pitié de M. de Charlus ; il me semblait que Charlie aurait pu empêcher ce duel, dont il était peut-être la cause, et j’étais révolté, si cela était ainsi, qu’il fût parti avec cette indifférence au lieu d’assister son protecteur. Mon indignation fut plus grande quand, en arrivant à la maison où logeait Morel, je reconnus la voix du violoniste, lequel, par le besoin qu’il avait d’épandre de la gaîté, chantait de tout cœur : « Le samedi soir, après le turbin ! » […]

Je vous apporte un mot de M. de Charlus. » À ce nom toute sa gaîté disparut; sa figure se contracta. « Comment ! il faut qu’il vienne me relancer jusqu’ici ! Alors je suis un esclave ! Mon vieux, soyez gentil. Je n’ouvre pas la lettre. Vous lui direz que vous ne m’avez pas trouvé. — Ne feriez-vous pas mieux d’ouvrir ? je me figure qu’il y a quelque chose de grave. — Cent fois non, vous ne connaissez pas les mensonges, les ruses infernales de ce vieux forban. C’est un truc pour que j’aille le voir. Hé bien ! je n’irai pas, je veux la paix ce soir. — Mais est-ce qu’il n’y a pas un duel demain ? demandai-je à Morel, que je supposais aussi au courant. — Un duel ? me dit-il d’un air stupéfait. Je ne sais pas un mot de ça. Après tout, je m’en fous, ce vieux dégoûtant peut bien se faire zigouiller si ça lui plaît. Mais tenez, vous m’intriguez, je vais tout de même voir sa lettre. Vous lui direz que vous l’avez laissée à tout hasard pour le cas où je rentrerais. » […]

Si M. de Charlus, en jetant sur le papier cette lettre, avait paru en proie au démon de l’inspiration qui faisait courir sa plume, dès que Morel eut ouvert le cachet : Atavis et armis, chargé d’un léopard accompagné de deux roses de gueules, il se mit à lire avec une fièvre aussi grande qu’avait eue M. de Charlus en écrivant, et sur ces pages noircies à la diable ses regards ne couraient pas moins vite que la plume du baron. « Ah ! mon Dieu! s’écria-t-il, il ne manquait plus que cela! mais où le trouver ? Dieu sait où il est maintenant. » J’insinuai qu’en se pressant on le trouverait peut-être, encore à une brasserie où il avait demandé de la bière pour se remettre. « Je ne sais pas si je reviendrai », dit-il à sa femme de ménage, et il ajouta in petto : « Cela dépendra de la tournure que prendront les choses. » Quelques minutes après nous arrivions au café. Je remarquai l’air de M. de Charlus au moment où il m’aperçut. En voyant que je ne revenais pas seul, je sentis que la respiration, que la vie lui étaient rendues. Étant d’humeur, ce soir-là, à ne pouvoir se passer de Morel, il avait inventé qu’on lui avait rapporté que deux officiers du régiment avaient mal parlé de lui à propos du violoniste et qu’il allait leur envoyer des témoins. Morel avait vu le scandale, sa vie au régiment impossible, il était accouru. En quoi il n’avait pas absolument eu tort. Car pour rendre son mensonge plus vraisemblable, M. de Charlus avait déjà écrit à deux amis (l’un était Cottard) pour leur demander d’être ses témoins. Et si le violoniste n’était pas venu, il est certain que, fou comme était M. de Charlus (et pour changer sa tristesse en fureur), il les eût envoyés au hasard à un officier quelconque, avec lequel ce lui eût été un soulagement de se battre. Pendant ce temps, M. de Charlus, se rappelant qu’il était de race plus pure que la Maison de France, se disait qu’il était bien bon de se faire tant de mauvais sang pour le fils d’un maître d’hôtel, dont il n’eût pas daigné fréquenter le maître. D’autre part, s’il ne se plaisait plus guère que dans la fréquentation de la crapule, la profonde habitude qu’a celle-ci de ne pas répondre à une lettre, de manquer à un rendez-vous sans prévenir, sans s’excuser après, lui donnait, comme il s’agissait souvent d’amours, tant d’émotions et, le reste du temps, lui causait tant d’agacement, de gêne et de rage, qu’il en arrivait parfois à regretter la multiplicité de lettres pour un rien, l’exactitude scrupuleuse des ambassadeurs et des princes, lesquels, s’ils lui étaient malheureusement indifférents, lui donnaient malgré tout une espèce de repos. Habitué aux façons de Morel et sachant combien il avait peu de prise sur lui et était incapable de s’insinuer dans une vie où des camaraderies vulgaires, mais consacrées par l’habitude, prenaient trop de place et de temps pour qu’on gardât une heure au grand seigneur évincé, orgueilleux et vainement implorant, M. de Charlus était tellement persuadé que le musicien ne viendrait pas, il avait tellement peur de s’être à jamais brouillé avec lui en allant trop loin, qu’il eut peine à retenir un cri en le voyant. Mais, se sentant vainqueur, il tint à dicter les conditions de la paix et à en tirer lui-même les avantages qu’il pouvait. « Que venez-vous faire ici ? lui dit-il. Et vous ? ajouta-t-il en me regardant, je vous avais recommandé surtout de ne pas le ramener. — Il ne voulait pas me ramener, dit Morel (en roulant vers M. de Charlus, dans la naïveté de sa coquetterie, des regards conventionnellement tristes et langoureusement démodés, avec un air, jugé sans doute irrésistible, de vouloir embrasser le baron et d’avoir envie de pleurer), c’est moi qui suis venu malgré lui. Je viens au nom de notre amitié pour vous supplier à deux genoux de ne pas faire cette folie. » M. de Charlus délirait de joie. La réaction était bien forte pour ses nerfs; malgré cela il en resta le maître. « L’amitié, que vous invoquez assez inopportunément, répondit-il d’un ton sec, devrait au contraire me faire approuver de vous quand je ne crois pas devoir laisser passer les impertinences d’un sot. D’ailleurs, si je voulais obéir aux prières d’une affection que j’ai connue mieux inspirée, je n’en aurais plus le pouvoir, mes lettres pour mes témoins sont parties et je ne doute pas de leur acceptation. Vous avez toujours agi avec moi comme un petit imbécile et, au lieu de vous enorgueillir, comme vous en aviez le droit, de la prédilection que je vous avais marquée, au lieu de faire comprendre à la tourbe d’adjudants ou de domestiques au milieu desquels la loi militaire vous force de vivre quel motif d’incomparable fierté était pour vous une amitié comme la mienne, vous avez cherché à vous excuser, presque à vous faire un mérite stupide de ne pas être assez reconnaissant. Je sais qu’en cela, ajouta-t-il, pour ne pas laisser voir combien certaines scènes l’avaient humilié, vous n’êtes coupable que de vous être laissé mener par la jalousie des autres. Mais comment, à votre âge, êtes-vous assez enfant (et enfant assez mal élevé) pour n’avoir pas deviné tout de suite que votre élection par moi et tous les avantages qui devaient en résulter pour vous allaient exciter des jalousies ? que tous vos camarades, pendant qu’ils vous excitaient à vous brouiller avec moi, allaient travailler à prendre votre place ? Je n’ai pas cru devoir vous avertir des lettres que j’ai reçues à cet égard de tous ceux à qui vous vous fiez le plus. Je dédaigne autant les avances de ces larbins que leurs inopérantes moqueries. La seule personne dont je me soucie, c’est vous parce que je vous aime bien, mais l’affection a des bornes et vous auriez dû vous en douter.» Si dur que le mot de «larbin» pût être aux oreilles de Morel, dont le père l’avait été, mais justement parce que son père l’avait été, l’explication de toutes les mésaventures sociales par la « jalousie », explication simpliste et absurde, mais inusable et qui, dans une certaine classe, « prend » toujours d’une façon aussi infaillible que les vieux trucs auprès du public des théâtres, ou la menace du péril clérical dans les assemblées, trouvait chez lui une créance presque aussi forte que chez Françoise ou les domestiques de Mme de Guermantes, pour qui c’était la seule cause des malheurs de l’humanité. Il ne douta pas que ses camarades n’eussent essayé de lui chiper sa place et ne fut que plus malheureux de ce duel calamiteux et d’ailleurs imaginaire. « Oh ! quel désespoir, s’écria Charlie. Je n’y survivrai pas. Mais ils ne doivent pas vous voir avant d’aller trouver cet officier ? — Je ne sais pas, je pense que si. J’ai fait dire à l’un d’eux que je resterais ici ce soir, et je lui donnerai mes instructions. — J’espère d’ici sa venue vous faire entendre raison ; permettez-moi seulement de rester auprès de vous», lui demanda tendrement Morel. C’était tout ce que voulait M. de Charlus. Il ne céda pas du premier coup. « Vous auriez tort d’appliquer ici le « qui aime bien châtie bien » du proverbe, car c’est vous que j’aimais bien, et j’entends châtier, même après notre brouille, ceux qui ont lâchement essayé de vous faire du tort. Jusqu’ici, à leurs insinuations questionneuses, osant me demander comment un homme comme moi pouvait frayer avec un gigolo de votre espèce et sorti de rien, je n’ai répondu que par la devise de mes cousins La Rochefoucauld : « C’est mon plaisir. » Je vous ai même marqué plusieurs fois que ce plaisir était susceptible de devenir mon plus grand plaisir, sans qu’il résultât de votre arbitraire élévation un abaissement pour moi. » Et dans un mouvement d’orgueil presque fou, il s’écria en levant les bras : «Tantus ab uno splendor ! Condescendre n’est pas descendre, ajouta-t-il avec plus de calme, après ce délire de fierté et de joie. J’espère au moins que mes deux adversaires, malgré leur rang inégal, sont d’un sang que je peux faire couler sans honte. J’ai pris à cet égard quelques renseignements discrets qui m’ont rassuré. Si vous gardiez pour moi quelque gratitude, vous devriez être fier, au contraire, de voir qu’à cause de vous je reprends l’humeur belliqueuse de mes ancêtres, disant comme eux, au cas d’une issue fatale, maintenant que j’ai compris le petit drôle que vous êtes : « Mort m’est vie. » Et M. de Charlus le disait sincèrement, non seulement par amour pour Morel, mais parce qu’un goût batailleur, qu’il croyait naïvement tenir de ses aïeux, lui donnait tant d’allégresse à la pensée de se battre que, ce duel machiné d’abord seulement pour faire venir Morel, il eût éprouvé maintenant du regret à y renoncer. Il n’avait jamais eu d’affaire sans se croire aussitôt valeureux et identifié à l’illustre connétable de Guermantes, alors que, pour tout autre, ce même acte d’aller sur le terrain lui paraissait de la dernière insignifiance. « Je crois que ce sera bien beau, nous dit-il sincèrement, en psalmodiant chaque terme. Voir Sarah Bernhardt dans l’Aiglon, qu’est-ce que c’est ? du caca. Mounet-Sully dans Œdipe ? caca. Tout au plus prend-il une certaine pâleur de transfiguration quand cela se passe dans les Arènes de Nîmes. Mais qu’est-ce que c’est à côté de cette chose inouïe, voir batailler le propre descendant du Connétable ? » Et à cette seule pensée, M. de Charlus, ne se tenant pas de joie, se mit à faire des contre-de-quarte qui, rappelant Molière, nous firent rapprocher prudemment de nous nos bocks, et craindre que les premiers croisements de fer blessassent les adversaires, le médecin et les témoins. « Quel spectacle tentant ce serait pour un peintre ! Vous qui connaissez M. Elstir, me dit-il, vous devriez l’amener. » Je répondis qu’il n’était pas sur la côte. M. de Charlus m’insinua qu’on pourrait lui télégraphier. « Oh ! je dis cela pour lui, ajouta-t-il devant mon silence. C’est toujours intéressant pour un maître — à mon avis il en est un — de fixer un exemple de pareille reviviscence ethnique. Et il n’y en a peut-être pas un par siècle. »

Mais si M. de Charlus s’enchantait à la pensée d’un combat qu’il avait cru d’abord tout fictif, Morel pensait avec terreur aux potins qui, de la « musique » du régiment, pouvaient être colportés, grâce au bruit que ferait ce duel, jusqu’au temple de la rue Bergère. Voyant déjà la « classe » informée de tout, il devenait de plus en plus pressant auprès de M. de Charlus, lequel continuait à gesticuler devant l’enivrante idée de se battre. Il supplia le baron de lui permettre de ne pas le quitter jusqu’au surlendemain, jour supposé du duel, pour le garder à vue et tâcher de lui faire entendre la voix de la raison. Une si tendre proposition triompha des dernières hésitations de M. de Charlus. Il dit qu’il allait essayer de trouver une échappatoire, qu’il ferait remettre au surlendemain une résolution définitive. De cette façon, en n’arrangeant pas l’affaire tout d’un coup, M. de Charlus savait garder Charlie au moins deux jours et en profiter pour obtenir de lui des engagements pour l’avenir en échange de sa renonciation au duel, exercice, disait-il, qui par soi-même l’enchantait, et dont il ne se priverait pas sans regret. Et en cela d’ailleurs il était sincère, car il avait toujours pris plaisir à aller sur le terrain quand il s’agissait de croiser le fer ou d’échanger des balles avec un adversaire. Cottard arriva enfin, quoique mis très en retard, car, ravi de servir de témoin mais plus ému encore, il avait été obligé de s’arrêter à tous les cafés ou fermes de la route, en demandant qu’on voulût bien lui indiquer « le n° 100 » ou le « petit endroit ». Aussitôt qu’il fut là, le baron l’emmena dans une pièce isolée, car il trouvait plus réglementaire que Charlie et moi n’assistions pas à l’entrevue, et il excellait à donner à une chambre quelconque l’affectation provisoire de salle du trône ou des délibérations. Une fois seul avec Cottard, il le remercia chaleureusement, mais lui déclara qu’il semblait probable que le propos répété n’avait en réalité pas été tenu, et que, dans ces conditions, le docteur voulût bien avertir le second témoin que, sauf complications possibles, l’incident était considéré comme clos. Le danger s’éloignant, Cottard fut désappointé. Il voulut même un instant manifester de la colère, mais il se rappela qu’un de ses maîtres, qui avait fait la plus belle carrière médicale de son temps, ayant échoué la première fois à l’Académie pour deux voix seulement, avait fait contre mauvaise fortune bon cœur et était allé serrer la main du concurrent élu. Aussi le docteur se dispensa-t-il d’une expression de dépit qui n’eût plus rien changé, et après avoir murmuré, lui, le plus peureux des hommes, qu’il y a certaines choses qu’on ne peut laisser passer, il ajouta que c’était mieux ainsi, que cette solution le réjouissait. M. de Charlus, désireux de témoigner sa reconnaissance au docteur de la même façon que M. le duc son frère eût arrangé le col du paletot de mon père, comme une duchesse surtout eût tenu la taille à une plébéienne, approcha sa chaise tout près de celle du docteur, malgré le dégoût que celui-ci lui inspirait. Et non seulement sans plaisir physique, mais surmontant une répulsion physique, en Guermantes, non en inverti, pour dire adieu au docteur il lui prit la main et la lui caressa un moment avec une bonté de maître flattant le museau de son cheval et lui donnant du sucre. Mais Cottard, qui n’avait jamais laissé voir au baron qu’il eût même entendu courir de vagues mauvais bruits sur ses mœurs, et ne l’en considérait pas moins, dans son for intérieur, comme faisant partie de la classe des «anormaux» (même, avec son habituelle impropriété de termes et sur le ton le plus sérieux, il disait d’un valet de chambre de M. Verdurin : « Est-ce que ce n’est pas la maîtresse du baron ? »), personnages dont il avait peu l’expérience, se figura que cette caresse de la main était le prélude immédiat d’un viol, pour l’accomplissement duquel il avait été, le duel n’ayant servi que de prétexte, attiré dans un guet-apens et conduit par le baron dans ce salon solitaire où il allait être pris de force. N’osant quitter sa chaise, où la peur le tenait cloué, il roulait des yeux d’épouvante, comme tombé aux mains d’un sauvage dont il n’était pas bien assuré qu’il ne se nourrît pas de chair humaine. Enfin M. de Charlus, lui lâchant la main et voulant être aimable jusqu’au bout : « Vous allez prendre quelque chose avec nous, comme on dit, ce qu’on appelait autrefois un mazagran ou un gloria, boissons qu’on ne trouve plus, comme curiosités archéologiques, que dans les pièces de Labiche et les cafés de Doncières. Un « gloria » serait assez convenable au lieu, n’est-ce pas, et aux circonstances, qu’en dites-vous ? — Je suis président de la ligue antialcoolique, répondit Cottard. Il suffirait que quelque médicastre de province passât, pour qu’on dise que je ne prêche pas d’exemple. Os homini sublime dedit cœlumque tueri», ajouta-t-il, bien que cela n’eût aucun rapport, mais parce que son stock de citations latines était assez pauvre, suffisant d’ailleurs pour émerveiller ses élèves. M. de Charlus haussa les épaules et ramena Cottard auprès de nous, après lui avoir demandé un secret qui lui importait d’autant plus que le motif du duel avorté était purement imaginaire, il fallait empêcher qu’il parvînt aux oreilles de l’officier arbitrairement mis en cause. Tandis que nous buvions tous quatre, Mme Cottard, qui attendait son mari dehors, devant la porte, et que M. de Charlus avait très bien vue, mais qu’il ne se souciait pas d’attirer, entra et dit bonjour au baron, qui lui tendit la main comme à une chambrière, sans bouger de sa chaise, partie en roi qui reçoit des hommages, partie en snob qui ne veut pas qu’une femme peu élégante s’asseye à sa table, partie en égoïste qui a du plaisir à être seul avec ses amis et ne veut pas être embêté. Mme Cottard resta donc debout à parler à M. de Charlus et à son mari. Mais peut-être parce que la politesse, ce qu’on a «à faire», n’est pas le privilège exclusif des Guermantes, et peut tout d’un coup illuminer et guider les cerveaux les plus incertains, ou parce que, trompant beaucoup sa femme, Cottard avait par moments, par une espèce de revanche, le besoin de la protéger contre qui lui manquait, brusquement le docteur fronça le sourcil, ce que je ne lui avais jamais vu faire, et sans consulter M. de Charlus, en maître : «Voyons, Léontine, ne reste donc pas debout, assieds-toi. — Mais est-ce que je ne vous dérange pas ?» demanda timidement Mme Cottard à M. de Charlus, lequel, surpris du ton du docteur, n’avait rien répondu. Et sans lui en donner cette seconde fois le temps, Cottard reprit avec autorité : « Je t’ai dit de t’asseoir. »

Au bout d’un instant on se dispersa et alors M. de Charlus dit à Morel : « Je conclus de toute cette histoire, mieux terminée que vous ne méritiez, que vous ne savez pas vous conduire et qu’à la fin de votre service militaire je vous ramène moi-même à votre père, comme fit l’archange Raphaël envoyé par Dieu au jeune Tobie. » Et le baron se mit à sourire avec un air de grandeur et une joie que Morel, à qui la perspective d’être ainsi ramené ne plaisait guère, ne semblait pas partager. Dans l’ivresse de se comparer à l’archange, et Morel au fils de Tobie, M. de Charlus ne pensait plus au but de sa phrase, qui était de tâter le terrain pour savoir si, comme il le désirait, Morel consentirait à venir avec lui à Paris. Grisé par son amour, ou par son amour-propre, le baron ne vit pas ou feignit de ne pas voir la moue que fit le violoniste car, ayant laissé celui-ci seul dans le café, il me dit avec un orgueilleux sourire : « Avez-vous remarqué, quand je l’ai comparé au fils de Tobie, comme il délirait de joie ! C’est parce que, comme il est très intelligent, il a tout de suite compris que le père auprès duquel il allait désormais vivre, n’était pas son père selon la chair, qui doit être un affreux valet de chambre à moustaches, mais son père spirituel, c’est-à-dire Moi. Quel orgueil pour lui ! Comme il redressait fièrement la tête ! Quelle joie il ressentait d’avoir compris ! Je suis sûr qu’il va redire tous les jours : « O Dieu qui avez donné le bienheureux Archange Raphaël pour guide à votre serviteur Tobie, dans un long voyage, accordez-nous à nous, vos serviteurs, d’être toujours protégés par lui et munis de son secours. » Je n’ai même pas eu besoin, ajouta le baron, fort persuadé qu’il siégerait un jour devant le trône de Dieu, de lui dire que j’étais l’envoyé céleste, il l’a compris de lui-même et en était muet de bonheur!» Et M. de Charlus (à qui au contraire le bonheur n’enlevait pas la parole), peu soucieux des quelques passants qui se retournèrent, croyant avoir affaire à un fou, s’écria tout seul et de toute sa force, en levant les mains : « Alleluia ! »

Cette réconciliation ne mit fin que pour un temps aux tourments de M. de Charlus ; IV

 

*journées [du paresseux, de l’oisif] auxquelles on peut comparer celles où se passe dans notre vie quelque crise exceptionnelle et de laquelle celui qui n’a jamais rien fait croit qu’il va tirer, si elle se dénoue heureusement, des habitudes laborieuses; par exemple, c’est le matin où il sort pour un duel qui va se dérouler dans des conditions particulièrement dangereuses; alors, lui apparaît tout d’un coup, au moment où elle va peut-être lui être enlevée, le prix d’une vie de laquelle il aurait pu profiter pour commencer une œuvre ou seulement goûter des plaisirs, et dont il n’a su jouir en rien. « Si je pouvais ne pas être tué, se dit-il, comme je me mettrais au travail à la minute même, et aussi comme je m’amuserais. » La vie a pris en effet soudain, à ses yeux, une valeur plus grande, parce qu’il met dans la vie tout ce qu’il semble qu’elle peut donner, et non pas le peu qu’il lui fait donner habituellement. Il la voit selon son désir, non telle que son expérience lui a appris qu’il savait la rendre, c’est-à-dire si médiocre ! Elle s’est, à l’instant, remplie des labeurs, des voyages, des courses de montagnes, de toutes les belles choses qu’il se dit que la funeste issue de ce duel pourra rendre impossibles, sans songer qu’elles l’étaient déjà avant qu’il fût question de duel, à cause des mauvaises habitudes qui, même sans duel, auraient continué. Il revient chez lui sans avoir été même blessé, mais il retrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux excursions, aux voyages, à tout ce dont il avait craint un instant d’être à jamais dépouillé par la mort ; il suffit pour cela de la vie. Quant au travail — les circonstances exceptionnelles ayant pour effet d’exalter ce qui existait préalablement dans l’homme, chez le laborieux le labeur et chez l’oisif la paresse, — il se donne congé. V

 

*Je tenais de ma grand’mère d’être dénué d’amour-propre à un degré qui ferait aisément manquer de dignité. Sans doute je ne m’en rendais guère compte, et à force d’avoir entendu, depuis le collège, les plus estimés de mes camarades ne pas souffrir qu’on leur manquât, ne pas pardonner un mauvais procédé, j’avais fini par montrer dans mes paroles et dans mes actions une seconde nature qui était assez fière. Elle passait même pour l’être extrêmement, parce que, n’étant nullement peureux, j’avais facilement des duels, dont je diminuais pourtant le prestige moral en m’en moquant moi-même, ce qui persuadait aisément qu’ils étaient ridicules ; mais la nature que nous refoulons n’en habite pas moins en nous. V

 

*Naturellement on ne vous le dit pas en face, ça n’empêche pas que vous êtes la fable du Conservatoire, reprit méchamment Mme Verdurin, voulant montrer à Morel qu’il ne s’agissait pas uniquement de M. de Charlus, mais de lui aussi. Je veux bien croire que vous l’ignorez, et pourtant on ne se gêne guère. Demandez à Ski ce qu’on disait l’autre jour chez Chevillard, à deux pas de nous, quand vous êtes entré dans ma loge. C’est-à-dire qu’on vous montre du doigt. Je vous dirai que, pour moi, je n’y fais pas autrement attention ; ce que je trouve surtout c’est que ça rend un homme prodigieusement ridicule et qu’il est la risée de tous pour toute sa vie. — Je ne sais pas comment vous remercier », dit Charlie du ton dont on le dit à un dentiste qui vient de vous faire affreusement mal sans qu’on ait voulu le laisser voir, ou à un témoin trop sanguinaire qui vous a forcé à un duel pour une parole insignifiante dont il vous a dit : « Vous ne pouvez pas empocher ça. » V

 

*Qu’une maladie, un duel, un cheval emporté, nous fassent voir la mort de près, nous aurions joui richement de la vie, de la volupté, des pays inconnus dont nous allons être privés. Et une fois le danger passé, ce que nous retrouverons, c’est la même vie morne où rien de tout cela n’existait pour nous. VI

 

*il est faux de croire que l’échelle des craintes correspond à celle des dangers qui les inspirent. On peut avoir peur de ne pas dormir, et nullement d’un duel sérieux, d’un rat et pas d’un lion. VII

 

*Mais ces raisons de sa cordialité et de ses avances ne furent qu’accessoires. La principale, ou du moins celle qui permit aux autres d’entrer en jeu, c’est que, ou ayant une plus mauvaise mémoire que moi, ou ayant attaché une attention moins soutenue à mes ripostes que je n’avais fait autrefois à ses attaques, parce que j’étais alors pour lui un bien plus petit personnage qu’il n’était pour moi, il avait entièrement oublié notre inimitié. Mon nom lui rappelait tout au plus qu’il avait dû me voir, ou quelqu’un des miens, chez une de ses tantes. Et ne sachant pas au juste s’il se faisait présenter ou représenter, il se hâta de me parler de sa tante, chez qui il ne doutait pas qu’il avait dû me rencontrer, se rappelant qu’on y parlait souvent de moi, mais non nos querelles. Un nom c’est tout ce qui reste bien souvent pour nous d’un être, non pas même quand il est mort mais de son vivant. Et nos notions actuelles sur lui sont si vagues ou si bizarres, et correspondent si peu à celles que nous avons eues de lui, que nous avons entièrement oublié que nous avons failli nous battre en duel avec lui mais nous nous rappelons qu’il portait enfant d’étranges guêtres jaunes aux Champs-Élysées, dans lesquels par contre, malgré que nous le lui assurions, il n’a aucun souvenir d’avoir joué avec nous. VII

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Proust pistolero”

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  1. Dois-je avouer que l’article de Lorrain m’amuse énormément (en particulier sa façon d’étriller M. Lemaire ?

  2. Cher Patrice, j’ai relu votre phrase « Le Héros [« se bat en duel »], plusieurs fois, à l’épée, pendant l’affaire Dreyfus. Il en a facilement. », et je vous avoue que je ne comprends pas à quoi ce « en » fait allusion ?

    Très bonne journée à vous !

    • La réponse est dans la présentation de la liste des duellistes… :
      Dans À la Recherche du Temps perdu, ils sont cinq à avoir connu la dangereuse confrontation d’un duel — sans compter Charlus qui fait croire qu’il y court :
      … ainsi que dans l’extrait cité plus bas de « Sodome et Gomorrhe »:
      moi qui me suis battu plusieurs fois en duel sans aucune crainte, au moment de l’affaire Dreyfus, le seul fer que j’aie à craindre est celui du regard des voisins qui ont autre chose à faire qu’à regarder dans la cour.
      Je reconnais volontiers que ce « en » est est maladroit. Je voulais éviter de répéter le mot « duel ». Je suis bien puni grâce à ma lectrice préférée, d’une rigueur implacable.
      Je corrige donc, en supprimant carrément la phrase.
      Merci, Chère Clopine, bonne journée à vous.

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