L’étrange oasis de Figuig

L’étrange oasis de Figuig

 

Mais que fait donc une oasis marocaine dans À la Recherche du temps perdu ? Elle s’y glisse au début du Côté de Guermantes, à l’occasion d’une description du salon Guermantes, emblème du faubourg Saint-Germain :

 

*Quant au petit bout de jardin qui s’étendait entre de hautes murailles, derrière l’hôtel, et où l’été Mme de Guermantes faisait après dîner servir des liqueurs et l’orangeade ; comment n’aurais-je pas pensé que s’asseoir, entre neuf et onze heures du soir, sur ses chaises de fer — douées d’un aussi grand pouvoir que le canapé de cuir — sans respirer, du même coup, les brises particulières au faubourg Saint-Germain, était aussi impossible que de faire la sieste dans l’oasis de Figuig, sans être par cela même en Afrique ? Il n’y a que l’imagination et la croyance qui peuvent différencier des autres certains objets, certains êtres, et créer une atmosphère. Hélas ! ces sites pittoresques, ces accidents naturels, ces curiosités locales, ces ouvrages d’art du faubourg Saint-Germain, il ne me serait sans doute jamais donné de poser mes pas parmi eux. Et je me contentais de tressaillir en apercevant de la haute mer (et sans espoir d’y jamais aborder) comme un minaret avancé, comme un premier palmier, comme le commencement de l’industrie ou de la végétation exotiques, le paillasson usé du rivage.

 

Ah, Figuig !

Figuig

 

J’ai déjà évoqué cette terre exotique (voir la chronique Proust explorateur), mais sans donner la clé de cette présence — pour cause : je l’ignorais. Depuis, je l’ai glissée dans une serrure qui livre des secrets de l’œuvre.

 

Figuig nous conduit à parler d’un Proust à marier à une belle et d’un homosexuel marié à la même.

À l’origine de tout, les Baignères. Ce sont les parents d’un camarade de Marcel à Condorcet, Jacques. Le futur écrivain fréquente leur salon entre 1888 et 1892. C’est le cas aussi d’Hubert Lyautey, de quinze ans son aîné. Coureur de dot, il courtise Louise, la sœur de Jacques, mais la liaison est rompue.

En 1904, les Baignères complotent pour unir Proust à une femme qui a neuf ans de plus que lui, Inès de Bourgoing, veuve d’un capitaine d’artillerie, Joseph Fortoul.

Inès de Bourgoing

Inès de Bourgoing 

 

Une croisière est organisée pour eux, mais le mariage n’aura pas lieu — nul besoin d’être proustologue diplômé pour savoir que Proust n’est jamais passé devant le maire et le curé.

 

En 1907, Lyautey est officier des guerres coloniales.

Hubert Lyautey

Hubert Lyautey

 

Il commence sa carrière maghrébine comme chef de commandement d’Ain-Sefra comprenant l’oasis de Figuig. Quelques jours après son arrivée, il écrit une lettre à Eugène de Vogué, ensuite lue dans les salons parisiens : « Hier, j’ai fait le tour de Figuig en longeant les murs à l’aube : tout étincelait, les montagnes roses, les coupoles blanches des koubbas, la brume du matin sur les palmiers… »

 

C’est au Maroc qu’il rencontre Inès, alors infirmière-major. Quoique homosexuel, il l’épouse deux ans plus tard, à 55 ans. Sa dulcinée n’est pas dupe. Sortant de la tente de sa nuit de noces, elle toise les officiers assemblés et goguenards : « Messieurs, cette nuit, je vous ai tous fait cocus ! »

 

Hubert Lyautey est résident général du protectorat français au Maroc en 1912, ministre de la Guerre pendant la Première Guerre mondiale, maréchal de France en 1921, académicien et président d’honneur des Scouts de France. Inès, son épouse est restée connue sous le nom de « la maréchale Lyautey ».

Georges Clemenceau, qui ne cachait pas son aversion pour « les tatas » a dit de lui : « Voilà un homme admirable, courageux, qui a toujours eu des couilles au cul… même quand ce n’étaient pas les siennes. »

Jean Cocteau raconte que Lyautey lui a demandé un exemplaire de son Livre blanc, ouvrage semi-clandestin sur l’homosexualité paru en 1928 sans nom d’auteur, avec des dessins érotiques. Après l’avoir lu, le maréchal reçoit le poète pour le féliciter et lui confie : « Je vous laisse avec ce jeune lieutenant, vous lui expliquerez tout cela et vous lui direz qu’il ne doit pas se buter »…

Quant à Proust, il aurait été fort marqué par sa romance manquée et l’union qui l’a suivie, selon Christian Gury, auteur de Le mariage raté de Marcel Proust et ses conséquences littéraires.

Livre Christian Gury

 

Ce qui suit a été glané sur internet dans une présentation de l’ouvrage. Je confesse ne pas tout comprendre :

« La coïncidence [des rencontres Marcel-Inès-Hubert] déclenche la logorrhée de la Recherche, palimpseste semé de calembours, féerie raillant sous mille travestissements les amours d’Hubert, le thème du « Mariage de Lioté » dans la logique de celui du Mariage de Loti. Mme Forte-Houle inspire Mme de Cambre-mer, la duchesse de Guermantes (Tangue-mer) ou Albertine Simonet (Inès Liot bat-mer). Le maréchal Li-Haut-Té donne des traits à Legrandin (Le Grand Un), Bréauté (Braies ôtées valant Lit ôté), Vaugoubert (Avait le goût d’Hubert), le roi Théodose (Dose de ôté), etc. La famille Baignères se retrouve dans les Swann (de : to swam, déclinaison de nager) ; et, du thé au lit de la tante Léonie naît le lit au thé puisque Combray signifie : Maroc-bis. Donnant une cohérence unificatrice à l’ensemble de l’œuvre, la démonstration pulvérise tout ce que l’on a écrit jusqu’à présent sur la genèse et l’architecture de la Recherche. »

 

Ce n’est plus une affaire de clés, mais de trousseau passe-partout.

 

Dans un autre livre, Proust et la femme pétomane (!), le même ose un lacanisme : « aubépines — « aube et pines » ».

 

Ça me laisse pantois.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et