L’autoBONgraphie

L’autoBONgraphie

 

J’ai de l’affection pour François Bon…

Nous ne nous sommes vus qu’une fois, mais c’était fondateur. Sans notre rencontre à Illiers-Combray, à l’automne dernier, ce blogue n’aurait jamais existé. Il était venu présenter son Proust est une fiction, au Seuil.

C’est lui qui m’a fait comprendre que c’était idiot de se donner dix ans pour construire un « Tout Proust » sur internet, qu’il était absurde de ne rien publier tant que ce ne serait pas achevé, bref, que ce qu’il fallait, c’était une présentation au fur et à mesure. Et il m’a accompagné, par mels, tout au long de la création du « foudeproust.fr » qui lui doit tout. Je l’affirme : la bonne méthode, c’est la méthode Bon.

 

« Le Nouvel Observateur » de cette semaine consacre trois pages à « l’écrivain 2.0 », « pionnier du web littéraire » (tierlivre.net), à l’occasion de la sortie de son petit dernier, Fragments du dedans, chez Grasset.

322 Fragments du dedans

 

Le cher François y parle de notre cher Marcel, expliquant que le numérique offre une autre topologie que celle offerte par le livre imprimé : « dans Proust, je vais chercher  « cerveau, ou « froid », et avoir la totalité des occurrences. Du coup, je me déplace avec une vitesse supérieure dans le livre. J’aime lire comme ça. »

Les occurrences : c’est au cœur de la démarche de mes « décorticages ». Elle va m’être bien utile pour parler de l’ouvrage de François Bon.

Il est présenté comme un « abécédaire » (« L’ordre des lettres, qu’importe »). C’est faux — d’ailleurs, à propos de la mort (« C’est une aberration que mort vienne juste après mot »), il tranche : « Les abécédaires sont idiots » — ou plus exactement c’est une façon de ne pas écrire « autoportrait », « journal », « Mémoires » — « Je me souviens » ayant été préempté par Pérec :

 

« Je sais travailler le fer » (Bois) ;

« Enfant et adolescent, je savais parfaitement moduler des aboiements » (Chien) ;

« J’ai toujours une clé à molette chez moi » (Clé à molette) ;

« Je faisais des exercices d’optique, en première année des Arts et Métiers » (Couleur) ;

[« Souvenir d’enfance » :] « on distribuait l’essence Caltex » (Destruction) ;

« L’amitié, tout au long de la terminale, avec ce gars de Doué-la-Fontaine, qui supportait parfaitement sa blouse grise  (Double) ;

« Le sport à l’école, quelle corvée » ((Jouer) ;

« Ai dactylographié dès l’enfance sur la petite Hermès verte de ma grand-mère » (Machines) ;

« Ce printemps 1978, très précisément à Vernon, dans l’Eure, où notre machine sert à la fabrication des clapets sortie moteur de la fusée Ariane » (Id.) ;

« J’avais été viré de l’école d’ingénieur sans diplôme » (Métier) ;

« Parfois en voiture on franchissait le mont des Alouettes » (Montagne) ;

« Un veau crevé qu’on avait trouvé avec des copains autrefois, dans la Charente, en kayak » (Mort) ;

« J’ai pratiqué le dériveur » (Naviguer) ;

« Vers 1998 j’ai commencé à suivre telle webcam d’une station Esso d’un patelin du Groenland » (Id .)

« Ce bonhomme qui, l’année 1965, au temps de la première gloire du rock’n’roll, te donnait des cours de violoncelle » (Nom) ;

« On est allé voir le paquebot France en construction » (Océan) ;

« Je prépare à manger de la seiche et du poulpe » (Œil) ;

« J’ai lu un livre passionnant sur la vie du pou » (Pou) ;

« J’aime bien rire » (Rire) ;

« Depuis quelques semaines j’a i un nouveau sac » (Sac) ;

« Dans l’hôtel à quelques dizaines d’euros où je dors le mercredi soir » (Télévision) ;

« Je me souviens qu’à la fin de mon année de sixième on m’avait offert une montre » (Temps) ;

« Nous déménageons en 1964 » (Ville) ;

« Mon grand-père paternel avait une façon souveraine de réparer les chambres à air » (Violence) ;

« Nous, les buveurs de Cacolac » (Vodka) ;

« Au petit supermarché de Talence on allait compléter nos provisions d’adolescents affamés » (Vol).

 

Fragments du dedans, c’est aussi une ode au dictionnaire Littré sous ses deux formes : « édition Pauvert en huit tomes toilés verticaux comme des tuyaux d’orgue, acheté d’occasion, qui au moins quinze ans sentit l’odeur de tabac de son précédent propriétaire » et « un Littré intégral dans mon ordinateur » : pas moins de vingt-cinq occurrences.

 

Proust surgit neuf fois et « le petit pan de mur jaune » de la Vue de Delft de Vermeer, deux.

 

Parmi les écrivains, Francis Ponge et René Char deux fois chacun. C’est le cas en vis-à-vis pages 108 et 109  — troublant pour moi qui suis au premier plan de la seule photo réunissant les deux poètes (le premier en short noir, le second en short blanc) :

Gordes, 1949

Gordes, 1949

 

François Bon, enfin, est un philosophe :

« La preuve des dents, c’est qu’elles mordent » (Dents) ;

« Accueille ». (Inconnu) ;

« Le mot mémoire est la propre mémoire de tout ce à quoi on n’a plus accès de sa propre mémoire » (Mémoire) ;

« Il n’y a pas de pourquoi » (Pourquoi) ;

« Cherche ton propre abîme, condition pour toi d’être sage » (Sage) ;

« Rien de plus beau qu’une verticale » (Verticale) ;

« Le voyage est le contraire du trajet » (Voyage).

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : J’ai trouvé dans Fragments du dedans une mienne madeleine de Proust avec l’évocation de « l’antésite » (Orgeat).

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Vous prêchez une convaincue. D’autant que François Bon possède une sorte de folie doucement réjouissante, qui vous rapproche encore tous deux : vous, décidant sous l’influence conjointe de la lune gibbeuse et de la madeleine de vous installer à Combray, lui, qui ne peut s’empêcher, sous le coup de l’effervescence d’une conférence, de jeter en l’air tous les objets qui sont à sa portée – ce qui a pour effet certain d’opérer, dans l’assistance, un double mouvement : celui des lèvres qui écartent leurs commissures dans un large sourire,car le bonhomme est vraiment sympathique, pendant que les yeux, quelque peu inquiets, cherchent aux alentours ce qui pourrait bien servir de bouclier, des fois qu’un jet de crayon un peu trop fort ne les atteigne.
    Joignez à cela votre goût commun de l’inventaire…

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