Eh bien !

Eh bien !

 

À quoi doit-on une chronique sur « Le fou de Proust » ?

La première réponse est simple : le fou lui-même n’en sait rien. C’est très peu prémédité. Les occasions de décortiquer la Recherche sont aussi nombreuses que les pages qui la contiennent — même plus. Quant à l’existence du proustiste à Illiers-Combray, elle se raconte au gré des circonstances et de l’air du temps.

 

Reste qu’il y a une permanence : comme un fil que l’on tire, une chronique naît d’un détail. Ainsi, celle-ci : en relisant pour la énième fois le passage le plus bouleversant de l’œuvre — selon moi —, le dialogue entre la duchesse de Guermantes et Swann où il apprend à son amie qu’il va mourir, j’ai remarqué que, par trois fois, Oriane  commence une phrase par « eh bien ». Je me suis demandé si c’était un tic de langage. De fil en aiguille (grâce à l’ordinateur qui me permet de réussir en quelques minutes des recherches qui, sans lui, demanderaient des jours), j’ai recensé toutes les occurrences de l’interjection.

 

J’en ai trouvé cent. Trente-huit personnages l’ont à la bouche. Trois en sont particulièrement friands. Et mon intuition était fondée. C’est bien la duchesse de Guermantes qui s’en sert le plus : treize fois, devant son beau-frère, douze fois, le baron de Charlus étant à égalité avec le Héros. Onze aristos disent « eh bien », vingt-trois bourgeois et assimilés et quatre membres du populo.

 

Quelle leçon en tirer ? A priori aucune. C’était juste une recherche pour le plaisir sans conclusion utile.

 

Avant de clore le sujet, je me suis demandé s’il existait une variante de ce « eh bien ». Eh bien, oui ! Il existe soixante-dix-huit « Hé bien ». Diantre… J’ai eu la flemme de les détailler, mais j’ai tout de même noté qu’ils sont mêmes plus nombreux dans trois tomes (À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Sodome et Gomorrhe, Le Temps retrouvé). Ils le sont donc moins dans les autres, en particulier dans Le Côté de Guermantes où, face à trente-six « eh bien », il n’y a aucun « Hé bien ».

 

Ici, je vais tenter une explication — osée, mais possible. Un garçon de 23 ans a été embauché par Gallimard comme « prote », comme correcteur, pour ce tome-là, un certain… André Breton. Il n’y a aucune logique à cette disparition soudaine d’une des deux formes, sauf à supposer qu’elle a été systématiquement éliminée au profit de l’autre, effectivement deux fois plus présente que dans les autres volumes.

 

Au final, pas de conclusion ? Si. Le dadaïste, futur pape du surréalisme, n’aimait pas la forme « Hé bien ».

 

Je ne jurerai pas qu’à la lumière de cette information, nous devions reconsidérer toutes nos connaissances sur Breton, mais je n’ai pas complètement perdu mon temps !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Ci-dessous, le nombre de « eh bien » et de « Hé bien » par tome ; puis les premières occurrences de la première forme par personnage ; entre parenthèses, le nombre total.

 

I : 15 & 7. II : 10 & 19. III 36 & 0. IV 8 & 32. V 16 & 6. VI 6 & 4. VII 9 & 10.

 

La grand’tante du Héros : «Eh bien ! M. Swann, vous habitez toujours près de l’Entrepôt des vins (1)

Mlle Céline : Eh bien ! c’est du joli ! (1)

Le Héros : Eh bien ! dussé-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimais encore mieux cela. (12)

Tante Léonie : Eh bien ! Françoise, qu’est-ce que je disais ? Ce que cela tombe ! (1)

Les Verdurin : « Eh bien ! amenez-le votre ami. » (1)

Mme Verdurin : Eh bien ! amenez-le votre ami, s’il est agréable. (7)

M. Verdurin : Eh bien ! voyons, c’est entendu, dit M. Verdurin, il ne jouera que l’andante. (1)

Odette : Eh bien ! il a donné un bal, l’autre soir, il y avait tout ce qu’il y a de chic à Paris. (1)

Swann : « Ah ! elle veut qu’on la mène à la fête des fleurs, la petite Odette, elle veut se faire admirer, eh bien, on l’y mènera (3)

Mme Cottard : Eh bien ! qu’en dites-vous ? (1)

La mère du Héros : Eh bien oui ! il venait à Combray (2)

M. de Norpois : Eh bien ! une des manières de renouveler l’air, évidemment une de celles qu’on ne peut pas recommander mais que le roi Théodose pouvait se permettre, c’est de casser les vitres. (3)

Gilberte : Eh bien, maman, nous vous invitons (2)

Bergotte : Eh bien, écoutez (2)

Mme Swann : Eh bien! cela a un chic ! (1)

L’épouse du premier président : Eh bien, j’espère que vous vous mettez bien (1)

Le bâtonnier : Eh bien, c’est le marquis de Cambremer. (1)

Saint-Loup : Eh bien ! vous me flattez (6)

La fille de Françoise : « Eh bien, mère, si tu n’as pas ton jour de sortie, tu n’as qu’à m’envoyer un pneu. » (1)

La marquise de Villeparisis : Eh bien ! soit, faites-le entrer. (2)

La duchesse de Guermantes : Eh bien, Robert a peut-être l’ivresse, mais il n’a vraiment pas fait preuve de goût dans le choix du flacon ! (13)

Le duc de Guermantes : « Eh bien, moi, je ne le trouve pas drôle ; (3)

Le docteur Cottard (citant) : Eh bien ! votez pour moi, et il sera obligé de le faire. » (1)

La tenancière du petit pavillon : Eh bien ! Monsieur (1)

La grand’mère du Héros : Eh bien ! ma fille (1)

La princesse d’Épinay : eh bien, j’irai chez vous » (1)

Mme d’Heudicourt (selon Oriane) : « Eh bien ? et les restes du bœuf d’hier ? Vous ne les servez pas ? » (1)

Le prince de Faffenheim : Eh bien, chaque fois que je dîne à Potsdam (1)

Le baron de Charlus : « Eh bien ! on ne sait pas. On ne sait jamais. (12)

Albertine : Eh bien, et cela ? » (3)

Le marquis de Cambremer : « Ah ! eh bien, l’auteur, comment dirais-je, de cette géographie (2)

L’amie de Mlle Vinteuil : « Eh bien ! si on nous voit, ce n’en sera que meilleur. (1)

Le prince de Léon : « Eh bien, je suis ton prince. (1)

Une petite blanchisseuse : eh bien, la demoiselle c’en est une aussi » (1)

Un docteur d’un asile d’aliénés : eh bien ! il l’est, il croit qu’il est Jésus-Christ (1)

Andrée : Eh bien, elle est partie au galop ! (1)

Mme Sazerat : Eh bien ! elle a beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles (1)

Un jeune homme de vingt-deux ans : eh bien, elle ne lui envoie rien (1)

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Sur la terrible scène de l’annonce de la mort de Swann, elle est redoublée par le refus du Duc d’entériner l’agonie de son parent, de peur de manquer sa « redoute » (ce mot pourrait faire l’objet d’une petite chronique, Patrice, non ?) .

    Je me suis toujours demandée si Proust n’avait pas, ici, utilisé le père Goriot de Balzac, où les filles de Goriot, notamment Delphine de Nucingen, ne veulent pas renoncer au bal de Mme de Bauséant, malgré l’agonie de leur père. Quelqu’un des visiteurs de ce blog, ou son animateur, pourrait-il me renseigner à ce sujet ?

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