Un clavicorde à Balbec

Un clavicorde à Balbec

 

Il peut se passer ce qu’on peut rêver de mieux d’ici la fin des Journées Musicales Marcel Proust, rien n’atteindra la magie que je viens de vivre. Il était 13 h dans la chambre de l’écrivain au quatrième étage du Grand-Hôtel de Cabourg.

Nous étions douze dans cette petite pièce sans rapport aucun avec la cabine des Marx Brothers dans Une Nuit à l’Opéra où ils sont quinze littéralement les uns sur les autres.

01 Cabine

 

Nous, nous étions tous assis, à commencer par Ilton Wjuniski, virtuose devant son clavicorde, et les onze autres entre lui et le lit, tous proustiens et mélomanes.

Pendant près d’une heure, l’artiste a interprété huit Ricercari à quatre voix de Palestrina sur son instrument que Proust a peut-être entendu dans les salons.

Le compositeur italien du XVIe siècle est connu des familiers d’À la Recherche du Temps perdu, cité dans trois des sept parties.

*— On pourrait y aller [à l’Abbaye du Mont-Saint-Michel] en bande, suggéra Mme Verdurin, malgré son horreur de la calotte. — À ce moment-là, dès l’offertoire, reprit M. de Charlus qui, pour d’autres raisons mais de la même manière que les bons orateurs à la Chambre, ne répondait jamais à une interruption et feignait de ne pas l’avoir entendue, ce serait ravissant de voir notre jeune ami palestrinisant et exécutant même une aria de Bach. Il serait fou de joie, le bon Abbé aussi, et c’est le plus grand hommage, du moins le plus grand hommage public, que je puisse rendre à mon Saint Patron. Quelle édification pour les fidèles ! Nous en parlerons tout à l’heure au jeune Angelico musical, militaire comme saint Michel. » Sodome et Gomorrhe

*Au milieu de la symphonie détonnait un « air » démodé : remplaçant la vendeuse de bonbons qui accompagnait d’habitude son air avec une crécelle, le marchand de jouets, au mirliton duquel était attaché un pantin qu’il faisait mouvoir en tous sens, promenait d’autres pantins et, sans souci de la déclamation rituelle de Grégoire le Grand, de la déclamation réformée de Palestrina et de la déclamation lyrique des modernes, entonnait à pleine voix, partisan attardé de la pure mélodie :

Allons les papas, allons les mamans,

Contentez vos petits enfants;

C’est moi qui les fais, c’est moi qui les vends,

Et c’est moi qui boulotte l’argent.

Tra la la la. Tra la la lalaire,

Tra la la la la la la.

Allons les petits !

De petits Italiens, coiffés d’un béret, n’essayaient pas de lutter avec cet aria vivace, et c’est sans rien dire qu’ils offraient de petites statuettes. Cependant qu’un petit fifre réduisait le marchand de jouets à s’éloigner et à chanter plus confusément, quoique presto : « Allons les papas, allons les mamans. » La Prisonnière

*un jeune homme (qui m’intéressa dans la suite par un nom bien plus familier de moi autrefois que celui de Saint-Euverte) se leva d’un air exaspéré et alla plus loin pour écouter avec plus de recueillement. Car c’était la Sonate à Kreutzer qu’on jouait, mais s’étant trompé sur le programme, il croyait que c’était un morceau de Ravel qu’on lui avait déclaré être beau comme du Palestrina, mais difficile à comprendre. Dans sa violence à changer de place, il heurta, à cause de la demi obscurité, un bonheur-du-jour, ce qui n’alla pas sans faire tourner la tête à beaucoup de personnes pour qui cet exercice si simple de regarder derrière soi interrompait un peu le supplice d’écouter « religieusement » la Sonate à Kreutzer. Et Mme de Guermantes et moi, causes de ce petit scandale, nous nous hâtâmes de changer de pièce. Le Temps retrouvé

 

Dans la chambre 414, la magie fut totale, parfaite, du domaine de l’inouï. Impossible d’en rendre compte, mais que l’on sache que l’âme des génies du lieu flotte dans ces quelques photos vides.

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En français, Ricercari est traduit par Recherches.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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