Bostonian & Proustian (fin)

Bostonian & Proustian (fin)

 

Debbie Wiess m’a envoyé sa pièce, je l’ai lue, je me suis régalé.

Pour une Proustienne de fraîche date, quelle maîtrise !

 

L’histoire racontée est un épisode aussi désolant que jubilatoire de la (petite) histoire des Lettres.

Deux géants de la littérature se rencontrent. De quoi parlent-ils ? De littérature, bien sûr… Perdu !

 

J’ai déjà raconté cette soirée du 18 mai 1922 (voir la chronique Les tables parisiennes de la Recherche) : Ce soir-là, un couple d’Anglais riches, cultivés, cosmopolites, Sidney et Violet Schiff, donnent un grand souper dans une des salles à manger privées de l’Hôtel Majestic. Plus habitués du Ritz, ils choisissent cet autre établissement de luxe parce que lui autorise l’orchestre à jouer après minuit. Il s’agit de fêter la première du ballet Le Renard de Stravinski interprété par les Ballets russes de Diaghilev avec une chorégraphie de Nijinska, la sœur de Nijinski. Diaghilev est tout à la fois l’invité et celui qui paie la soirée. Une quarantaine de convives sont présents, le Tout-Paris d’alors : des femmes du monde (la princesse Edmond de Polignac qui a commandité le ballet au compositeur) des émigrés russes —danseurs, musiciens, peintres, Stravinski — et Picasso, très investi dans la création des décors des ballets russes, mais qui s’ennuie. James Joyce arrive en titubant avec le café et Marcel Proust à deux heures et demi du matin. La rencontre tant attendue des deux génies est un fiasco. Ils n’ont rien à se dire et la littérature est absente de leur dialogue. Le Français se serait plaint de son estomac, l’Irlandais de sa mauvaise vue. De cette soirée, Joyce écrit : « Notre conversation s’est résumée au mot « non ». Proust m’a demandé si je connaissais le duc d’Untel. J’ai répondu non. Notre hôtesse lui a demandé s’il avait lu telle ou telle partie d’Ulysse, il a répondu non. Et ainsi de suite. »

 

Debbie Wiess en a tiré une pièce fine, précise et agréable avec des moments de franche rigolade.

 

Extraits :

* SCHIFF

J’espère qu’en réunissant Picasso et Marcel cela aboutira à un dessin de Marcel réalisé par Picasso.

 

VIOLET

Quelle idée superbe, Sydney ! Penses-tu que cela se produira ?  C’était si décevant que Wyndham Lewis n’ait pas pu faire le croquis de Marcel.

 

SCHIFF

Et peut-être ceci ne marchera pas non plus, mais j’ai envie d’essayer de le mettre en œuvre quand même.

 

VIOLET

Notre petit Marcel pourrait bien s’éprendre de l’artiste basané catalan et permettra la réalisation du dessin. (un temps) Tu es certain que Marcel vienne donc ce soir ?

 

SCHIFF

Oui, pourquoi?

 

VIOLET

Tu sais comment il est ces jours-ci.  Il lui faut un temps incroyable pour se préparer à quitter son appartement. Il a besoin de prendre des stimulants pour avoir la force de sortir ou de travailler sur son œuvre pendant la nuit.  Puis il a besoin de prendre d’autres pilules pour dormir. Et il y a toutes les piqûres et les médicaments pour ses allergies et son asthme !

 

SCHIFF

Il semble qu’il est allergique à presque tout, même à l’air. Et il a plusieurs maladies connues et inconnues.

 

VIOLET

Il a une véritable petite pharmacie chez lui dans sa chambre. Je ne sais pas s’il est plutôt hypocondriaque ou agoraphobe.

SCHIFF

Probablement les deux, ma chère.

 

[…]

 

PROUST

(un temps, adressant Stravinsky) Vous admirez sans doute Beethoven?

 

STRAVINSKY

Je déteste Beethoven.

 

PROUST

Mais, cher maître, sûrement les dernières sonates et quatuors…

 

STRAVINSKY

Ces sont même les pires.

 

DIAGHILEV

(aux Schiff) Cela a été fascinant.

 

SCHIFF

Attendez, Sergei, jusqu’à quand Marcel a l’occasion de parler avec Joyce.

 

DIAGHILEV

Si jamais Joyce se réveille.

 

[…]

 

SCHIFF

Installons Joyce à côté de Marcel.  Cela facilitera un échange entre les deux.

 

Diaghilev et Schiff installent Joyce dans une chaise à côté de Proust.  Proust est le premier à parler.

 

PROUST

Alors, Monsieur Joyce, aimez-vous les truffes?

 

JOYCE

Oui, je les aime, Monsieur Proust.

PROUST

Ah, moi aussi.

 

DIAGHILEV

(aux Schiff) Le seul sujet plus banal aurait été une discussion du temps qu’il fait.  Mais attendons, peut-être cela sera le prochain sujet qu’ils abordent.

 

PROUST

(l’indiquant assise à la table) Ah, Monsieur Joyce, vous connaissez la Princesse de Polignac.

 

JOYCE

Non, Monsieur.

 

Et ce n’est qu’un aperçu… Debbie a déjà présenté sa pièce en plusieurs lieux, dont, le 10 juillet dernier, à Boston.

329 Pièce Proust & Joyce

 

Elle y pose avec celui qui joue son héros (photo envoyée par l’amie Marcelita Swann):

Debbie Wiess & "Marcel Proust"

Debbie Wiess & « Marcel Proust »

 

Tout de suite séduit, j’ai répondu à l’amie Debbie que j’aspirais à présenter son œuvre à Illiers-Combray ou dans ses alentours. Depuis, nous échangeons pour peaufiner le projet. Ce serait pour moi une joie et une fierté.

Je ne sais ni où ni quand ce sera sur une scène, mais j’escompte que la représentation vous attirera.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Le fou de Proust a fréquenté l’Hôtel Majestic dans une autre vie. En 1972, il était reporter radio et a fait le pied de grue à l’extérieur pour recueillir les échos d’une autre pièce, une tragédie, qui se jouait à l’intérieur : les discussions de paix américano-vietnamiennes avec pour acteurs principaux Henry Kissinger, Le Duc Tho et Nguyên Thi Binh. Les Accords de Paris ont été signés le 27 janvier 1973 au Majestic.

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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