… à la troisième personne

… à la troisième personne

 

Ni « tu » ni « vous » : « il » ou « elle »…

Deux types de relations sociales imposent de s’adresser à quelqu’un en lui parlant à la troisième personne.

 

Le sommet du haut rang mérite un traitement particulier. Rois et papes  ont droit à la  3e personne : « Sa Majesté », « Sa Sainteté ». Et s’ils tiennent au Vous majestueux, 2e personne, le propos à eux adressé ne sera pas moins rehaussé de l’emploi d’un verbe à la 3e personne : « Votre Altesse Royale daigne… », « Votre Majesté est priée… »

 

Cette déférence s’est transmise aux domestiques et aux garçons de café lorsqu’ils s’adressent à leur maître ou client : « Madame est servie », « Pour Monsieur, ce sera ? » « Firmin, apporte-moi mon manteau. — Monsieur sera-t-il sorti longtemps ? »

 

Ce glissement confine au ridicule quand il propose « Et la petite dame, elle désire quoi ? », « Comment se porte-t-elle, ce matin ? », ou encore « Elle est fâchée ? »

 

Dire « Il » pour « Je », est à la portée de chacun. Une carte de visite suffit : « Patrice Louis vous remercie pour vos bons vœux et vous adresse les siens en retour ». « L’auteur de ces lignes », « Votre serviteur » ne manquent pas de sel non plus. C’est un peu alambiqué, certes, mais le procédé se retrouve dans certaines interviews : « Qu’est-ce que l’élu que vous êtes a à dire aux auditeurs ? », « Les spectateurs  ont scandé votre nom tout au long de la course. Qu’est-ce que le champion a à leur répondre ? » Le politique ou le sportif qui entrent dans cette logique se lancent alors dans un discours autocentré à la 3e personne du plus haut comique.

 

Cette surprenante distance est à rapprocher de certain(e)s au téléphone : « Pourrais-je parler à Marie ? – C’est elle »… « Puis-je avoir Joseph ? – Lui-même » !

 

Dans la Recherche, c’est le rapport de classe qui est illustré — à l’égard d’une altesse ou d’une maîtresse.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[La duchesse de Guermantes sur la marquise de Cambremer :] Je reconnais qu’elle n’a pas l’air d’une vache, car elle a l’air de plusieurs, s’écria Mme de Guermantes. Je vous jure que j’étais bien embarrassée voyant ce troupeau de vaches qui entrait en chapeau dans mon salon et qui me demandait comment j’allais. D’un côté j’avais envie de lui répondre : « Mais, troupeau de vaches, tu confonds, tu ne peux pas être en relations avec moi puisque tu es un troupeau de vaches », et d’autre part, ayant cherché dans ma mémoire, j’ai fini par croire que votre Cambremer était l’infante Dorothée qui avait dit qu’elle viendrait une fois et qui est assez bovine aussi, de sorte que j’ai failli dire Votre Altesse royale et parler à la troisième personne à un troupeau de vaches. Elle a aussi le genre de gésier de la reine de Suède. Du reste cette attaque de vive force avait été préparée par un tir à distance, selon toutes les règles de l’art. Depuis je ne sais combien de temps j’étais bombardée de ses cartes, j’en trouvais partout, sur tous les meubles, comme des prospectus. J’ignorais le but de cette réclame. On ne voyait chez moi que « Marquis et Marquise de Cambremer » avec une adresse que je ne me rappelle pas et dont je suis d’ailleurs résolue à ne jamais me servir. III

 

*Tandis que le jeune Morel me les montrait, je me rendis compte qu’il affectait de me parler comme à un égal. Il avait à dire « vous », et le moins souvent possible « Monsieur », le plaisir de quelqu’un dont le père n’avait jamais employé, en s’adressant à mes parents, que la « troisième personne ». III

 

*Si M. de Guermantes avait mis tant de hâte à me présenter, c’est que le fait qu’il y ait dans une réunion quelqu’un d’inconnu à une Altesse royale est intolérable et ne peut se prolonger une seconde. C’était cette même hâte que Saint-Loup avait mise à se faire présenter à ma grand’mère. D’ailleurs, par un reste hérité de la vie des cours qui s’appelle la politesse mondaine et qui n’est pas superficiel, mais où, par un retournement du dehors au dedans, c’est la superficie qui devient essentielle et profonde, le duc et la duchesse de Guermantes considéraient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez souvent négligés, au moins par l’un d’eux, de la charité, de la chasteté, de la pitié et de la justice, celui, plus inflexible, de ne guère parler à la princesse de Parme qu’à la troisième personne. III

 

*[Charlus :] « Pour ne pas perdre sa piste, continua-t-il, je saute comme un petit professeur, comme un jeune et beau médecin, dans le même tramway que la petite personne [un conducteur de tramway], dont nous ne parlons au féminin que pour suivre la règle (comme on dit en parlant d’un prince : Est-ce que Son Altesse est bien portante). Si elle change de tramway, je prends, avec peut-être les microbes de la peste, la chose incroyable appelée « correspondance », un numéro, et qui, bien qu’on le remette à moi, n’est pas toujours le n° 1 ! IV

 

*« Si ce sont vos débuts chez Mme Verdurin, Monsieur, me dit Brichot, qui tenait à montrer ses talents à un « nouveau », vous verrez qu’il n’y a pas de milieu où l’on sente mieux la « douceur de vivre », comme disait un des inventeurs du dilettantisme, du je m’enfichisme, de beaucoup de mots en « isme » à la mode chez nos snobinettes, je veux dire M. le prince de Talleyrand. » Car, quand il parlait de ces grands seigneurs du passé, il trouvait spirituel, et « couleur de l’époque » de faire précéder leur titre de Monsieur et disait Monsieur le duc de La Rochefoucauld, Monsieur le cardinal de Retz, qu’il appelait aussi de temps en temps : « Ce struggle for lifer de Gondi, ce « boulangiste » de Marcillac. » Et il ne manquait jamais, avec un sourire, d’appeler Montesquieu, quand il parlait de lui : « Monsieur le Président Secondat de Montesquieu. » Un homme du monde spirituel eût été agacé de ce pédantisme, qui sent l’école. Mais, dans les parfaites manières de l’homme du monde, en parlant d’un prince, il y a un pédantisme aussi qui trahit une autre caste, celle où l’on fait précéder le nom Guillaume de « l’Empereur » et où l’on parle à la troisième personne à une Altesse. « Ah ! celui-là, reprit Brichot, en parlant de « Monsieur le prince de Talleyrand », il faut le saluer chapeau bas. C’est un ancêtre. IV

 

*Le même [Morel], plus tard : « Monsieur me rendrait bien grand service, me dit-il, allant cette fois jusqu’à me parler à la troisième personne, en cachant entièrement à Mme Verdurin et à ses invités le genre de profession que mon père a exercé chez son oncle ». IV

 

*Ma mère, quand un valet de chambre s’émancipait, disait une fois « vous » et glissait insensiblement à ne plus me parler à la troisième personne, avait de ces usurpations le même mécontentement qui éclate dans les Mémoires de Saint-Simon chaque fois qu’un seigneur qui n’y a pas droit saisit un prétexte de prendre la qualité d’« Altesse » dans un acte authentique, ou de ne pas rendre aux ducs ce qu’il leur devait et ce dont peu à peu il se dispense. IV

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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